Chapitre 1 - quarante minutes
Chapitre 1 – Quarante minutes
Point de vue Alma
Plan n°1 pour ne pas finir en prison : braquer une banque sans se faire prendre.
Résultat : raté.
Je m’appelle Alma, j’ai vingt-quatre ans, et je dois cent quatre-vingt mille euros à un homme nommé Bassi.
Il me reste sept jours pour payer. Après, il me cassera les doigts. Un par un. Il me l’a expliqué très poliment.
Je n’ai pas cent quatre-vingt mille euros. J’ai un studio sans fenêtre et un travail de femme de ménage.
Mais je fais le ménage dans la banque la plus chic de Monaco.
Depuis trois mois, je passe la serpillière dans le marbre. Je vide les poubelles. Je nettoie les vitres. Personne ne regarde une femme de ménage. On parle devant elle comme devant une plante verte.
Alors j’ai écouté. Et j’ai regardé.
Au sous-sol, il y a la salle des coffres. C’est une grande pièce en acier avec des centaines de petites portes dans les murs, comme des casiers de piscine pour milliardaires. Chaque coffre s’ouvre avec un code à six chiffres.
Chaque vendredi, un vieux monsieur vient remplir le coffre 214 de billets. De l’argent caché, sale, que personne ne déclarera jamais volé.
Vendredi dernier, je lavais la vitre derrière lui. J’ai lu son code dans le reflet.
Je suis très maladroite. Je me cogne dans les portes, je renverse les seaux, je tombe dans les escaliers. Mais j’ai une tête qui retient tout, et des doigts très rapides. Ce sont mes deux seuls talents.
Ce matin, je descends au sous-sol avec mon chariot. Dessous, il y a un sac vide et un pistolet à eau que j’ai peint en noir.
J’enfile ma cagoule. Je sors le pistolet. Je crie, d’une voix très grave :
« Pas un geste ! Ouvrez la porte ! »
Monsieur Pastor, le vieux gardien, lève les mains. Il regarde ma cagoule. Il regarde ma poitrine.
« Alma ? »
Je baisse les yeux.
J’ai gardé mon badge. Avec ma photo et mon prénom.
« ... Je suis vraiment désolée, Monsieur Pastor. »
Il m’ouvre la salle des coffres en me disant qu’il a une fille de mon âge. Je l’enferme dans le placard à balais avec une chaise et mon sandwich. Tant pis pour le badge. De toute façon, ce soir, je serai loin.
Six chiffres. Le coffre 214 s’ouvre.
Oh mon Dieu.
Je n’ai jamais vu autant d’argent. Des liasses, serrées, bien rangées. Mes mains tremblent. Je me mets à fredonner, comme toujours quand j’ai peur, et je remplis le sac. Il est trop petit. Évidemment, il est trop petit. Je fourre des liasses dans mes poches, puis dans mon soutien-gorge, puis, parce qu’il en reste, dans ma culotte.
Voilà. C’est fini. Six minutes. Je suis un génie.
Je me retourne, je prends mon sac, je marche sur la lanière, et je tombe de tout mon long contre le mur.
Contre le gros bouton rouge du mur.
La porte blindée claque derrière moi. Une lumière rouge s’allume. Au-dessus de la sortie, un écran affiche des chiffres.
40:00.
39:59.
Je sais ce que ça veut dire. La fiche de sécurité est scotchée dans le placard à balais. Quand l’alarme est déclenchée, la salle se verrouille pendant quarante minutes, le temps que la police arrive. Personne n’entre. Personne ne sort.
Trois mois de travail. Et je me suis arrêtée toute seule.
« Non. Non, non, non. »
J’arrache ma cagoule. Je donne un coup de pied dans la porte. J’ai très mal au pied.
« Tu as fini ? »
Je me fige.
C’est une voix d’homme. Grave, très froide. Elle vient du fond de la salle.
Au fond, il y a une seconde porte en acier, plus petite. Derrière, c’est une chambre forte privée, avec d’autres coffres, pour les clients les plus riches. Je ne l’ai jamais nettoyée. Personne n’a le droit d’y entrer.
Elle est entrouverte.
Elle s’ouvre en grand, et un homme sort.
Il glisse une enveloppe brune dans sa veste. Il ne me regarde même pas. Il regarde l’écran. 39:12.
« Quarante minutes », dit-il.
Il est grand. Bien plus grand que moi. Costume noir, chemise blanche, cheveux bruns très courts. Vingt-huit ans, peut-être. Une mâchoire dure, une bouche serrée, et des yeux que je n’arrive pas à décider. Verts. Non, marron. Verts au bord.
C’est l’homme le plus beau que j’aie vu de ma vie.
Et il a l’air de vouloir tuer quelqu’un.
« J’ai entendu un vieil homme se faire enfermer dans un placard avec un sandwich », dit-il. « Je me suis dit que ce n’était pas mon problème. J’ai entendu quelqu’un chanter faux pendant six minutes. Ce n’était toujours pas mon problème. Il me restait deux minutes à passer ici. »
Il tourne enfin la tête vers moi.
« Quelle imbécile appuie sur un bouton rouge de cette taille ? »
« Je suis tombée dessus. »
« Tombée. »
« Mon sac a... Il y avait une lanière... »
Il ferme les yeux une seconde. Un muscle bouge dans sa mâchoire. J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi énervé sans lever la voix.
Mais je n’ai plus le choix. Dans trente-neuf minutes, la police sera là, et cet homme est le seul argument qu’il me reste. Je pointe mon pistolet sur lui, à deux mains.
« Les mains en l’air ! »
Il rouvre les yeux. Il regarde le pistolet. Il me regarde. Il regarde le pistolet encore une fois.
« Tu me braques », dit-il.
« Exactement. »
« Tu t’es enfermée toute seule, et maintenant, tu me braques. »
« Tais-toi ! Donne ton téléphone ! »
Il le sort, sans se presser, et le pose sur la table.
« Tu ne vérifies pas si j’ai un micro ? »
« ... Quoi ? »
« J’ai peut-être un micro. Une arme. Ou un deuxième téléphone. Quand on prend quelqu’un en otage, on le fouille. C’est la base, gamine. »
Gamine.
Je suis la seule à avoir un pistolet, et c’est lui qui m’explique comment le tenir.
« J’allais le faire ! Et j’ai vingt-quatre ans ! Enlève ta veste. Et ta chemise. »
« Plus fort », dit-il. « Ils ne t’ont pas entendue, au fond. »
« ENLÈVE TA CHEMISE ! »
Il ne sourit pas. Mais quelque chose bouge au fond de ses yeux. Sa colère vient de trouver quelque chose pour s’amuser.
La veste tombe sur le sol. Puis il défait sa chemise.
Un bouton.
Deux.
Il ne regarde pas ses doigts. Il me regarde, moi. Et moi, je tiens mon pistolet, et je ne respire plus très bien.
Trois. Quatre.
La chemise s’ouvre, et il la laisse tomber.
Oh.
Je ne regarde jamais les hommes. Je n’ai jamais eu le temps. Depuis mes seize ans, je n’ai eu que des loyers, des factures et des dettes. Je n’ai jamais embrassé personne, et ça ne m’a jamais manqué.
Alors je ne sais pas pourquoi je ne peux plus détourner les yeux.
Ses épaules sont larges. Sa poitrine est dure. Une vieille cicatrice lui traverse les côtes. Ses abdominaux descendent, un par un, jusqu’à une ligne de poils bruns qui disparaît sous sa ceinture.
Mes yeux la suivent.
Ils descendent encore. Sous la ceinture. Là où le tissu de son pantalon dessine quelque chose de long et de lourd, et je n’ai jamais regardé là, chez aucun homme, jamais. Je me demande comment c’est. Je me demande ce que ça fait.
Je me demande ça, moi. En plein braquage.
« Plus haut, gamine. »
Je relève la tête d’un coup. Il n’a pas bougé. Il m’a vue. Il a tout vu.
« Il n’y a pas de micro », je dis, d’une toute petite voix.
Il marche vers moi.
« Recule ! Je vais tirer ! »
Il continue. Mon dos heurte le mur de coffres. Je n’ai pas le temps de voir sa main. Il me tord le poignet, sans me faire mal, et le pistolet est dans sa paume. Il le regarde. Il appuie sur la détente.
Un petit jet d’eau tombe sur sa chaussure.
Le silence est terrible.
« De l’eau », dit-il.
Je fais ce que je fais toujours quand je suis coincée. Quelque chose de très courageux et de très stupide.
Je me jette sur lui.
Ça dure deux secondes.
Puis mes deux poignets sont dans une seule de ses mains, plaqués au-dessus de ma tête contre les coffres. Sa montre est juste là, contre mes doigts. Son torse nu écrase ma poitrine. Sa jambe est entre les miennes. Je me débats, et je me figure que je me défends très bien.
« Ridicule », dit-il, tout près de mon visage. « Tu te bats comme tu braques. »
Je me tortille. Ma hanche glisse contre son pantalon, et je m’immobilise.
Il bande.
Il n’y a pas d’autre mot. C’est dur, c’est épais, ça appuie contre moi à travers le tissu. Et son visage n’a pas changé. Il m’insulte de sa voix calme, et son corps dit tout le contraire.
Il pose deux doigts sur mon cou. Sous la mâchoire, là où le sang bat. Il attend.
« Ton cœur s’affole », dit-il. « Tu as peur ? »
« Non. »
« Non. »
Il approche sa bouche de mon oreille. Je sens son souffle descendre dans mon cou.
« Alors ce n’est pas de la peur. »
Une chaleur lourde tombe dans mon ventre. Elle descend, lentement, et s’installe entre mes cuisses, juste là où sa jambe m’appuie. Ma culotte est humide. Je mets une seconde à comprendre. Je suis en train de me faire arrêter, et je suis mouillée.
Mon corps n’a jamais fait ça.
Sans le vouloir, je bouge. Un tout petit peu. Mon sexe glisse contre sa cuisse, et une décharge me traverse si fort que je retiens un gémissement.
Il l’a senti. Ses doigts sont toujours sur mon cou.
« Dis-moi de te lâcher », dit-il. « Dis-le, et je te lâche. »
J’ouvre la bouche. Je vais le dire. Évidemment que je vais le dire.
Rien ne sort.
Son pouce descend dans le creux de ma gorge.
Sa cuisse appuie. À peine.
Je ferme les yeux une seconde. Une seule.
« Lâche-moi. »
Il me lâche aussitôt. D’un coup. Plus de mains, plus de jambe, plus de chaleur, et j’ai si froid que mes genoux tremblent.
Il recule d’un pas et me regarde, et pour la première fois, il a l’air content de lui.
« Trois secondes », dit-il. « Je t’ai dit de parler, et tu as mis trois secondes. Trois secondes où tu n’avais aucune envie que je te lâche. »
Je vois rouge.
Je prends mon élan et je lui envoie mon pied dans les couilles.
Ça touche. En plein dedans.
Le souffle sort de lui d’un coup. Il se plie en deux, une main sur le mur, l’autre contre son ventre. Un son rauque lui sort de la gorge. Son visage devient blanc. Une veine bat sur sa tempe.
C’est le plus beau moment de ma vie.
« Je te détruirai », je dis, essoufflée. « Tu m’entends ? »
Il ne répond pas. Il ne peut pas. Il reste plié pendant de longues secondes, à respirer entre ses dents.
Puis il se redresse.
Très lentement.
Il n’y a plus rien de calme dans ses yeux, et je comprends que jusque-là, il ne s’était pas vraiment mis en colère.
Le plus beau moment de ma vie vient de se terminer.
Il traverse la salle en trois pas. Je recule, mais il n’y a plus de place pour reculer.
Sa main se referme autour de ma gorge.
Il me plaque contre les coffres. Il ne serre pas. Il n’en a pas besoin. Ses doigts font le tour de mon cou, immenses, brûlants, et je sens mon pouls battre contre sa paume. Il se penche jusqu’à ce que son visage soit à deux centimètres du mien. Il respire encore mal.
« Le dernier qui m’a frappé là ne marche plus droit », dit-il, très bas.
J’avale ma salive. Je sais qu’il le sent.
« Toi non plus, tu ne marches pas très droit. »
Sa main se resserre, juste un peu, juste assez pour que je le remarque. Une chaleur honteuse me descend dans le ventre. Je devrais avoir peur. J’ai peur. Ce n’est pas la seule chose que j’ai.
Ses yeux descendent sur ma bouche. Ils remontent. Il reste comme ça, longtemps, à hésiter, et je ne sais pas entre quoi.
Puis ses doigts s’ouvrent, un par un, lentement, comme s’il devait se forcer.
« Tu veux me détruire ? Pour détruire un homme, il faut savoir comment il s’appelle. »
Il va s’asseoir sur la table au milieu de la salle, torse nu, un peu raide. Il regarde l’écran. 27:14. Quand il se tourne vers moi, sa voix est redevenue froide, et c’est pire.
« Je te propose un pari. Tu as de l’argent caché sur toi. Dans quelques minutes, ce seront six policiers qui le chercheront. Ou bien tu le sors toi-même, ici, devant moi, en comptant à voix haute. Si tu vas jusqu’au bout sans baisser les yeux, je te donne mon nom. »
« Et si je refuse ? »
« Tu t’assois, et tu attends la police. Ça m’est égal. »
Je devrais m’asseoir.
Je ne m’assois pas, parce qu’il croit que je vais m’asseoir. Je n’ai jamais baissé les yeux devant personne. Ni devant Bassi, ni devant les huissiers.
J’attrape le bas de mon tee-shirt, et je l’enlève.
Voilà. Regarde.
Je reste debout devant lui en soutien-gorge, avec des billets qui dépassent. Il ne bouge pas. Mais ses yeux descendent, et je sens leur poids sur ma peau, comme une main.
« Compte », dit-il.
Je glisse les doigts entre mes seins. Je tire la première liasse. Le papier frotte contre mon mamelon, qui est déjà dur, et je sens que ça se voit à travers la dentelle.
« Dix mille. »
« Plus lentement. »
Je le hais.
Je sors la deuxième. Je la pose sur la table, tout près de sa cuisse. Je sens l’odeur de sa peau.
« Vingt mille. »
La troisième.
« Trente mille. »
« Encore », dit-il. Sa voix est un peu plus basse qu’avant.
Je ne baisse pas les yeux. Je respire mal. Ses yeux à lui sont de plus en plus verts.
Il a beau avoir encore mal, je le vois sans avoir à baisser le regard : sous son pantalon, il bande de nouveau. Il ne cherche pas à le cacher. Il a l’air furieux que son corps lui fasse ça.
Pour la première fois de la journée, ça me fait plaisir.
« C’est tout », je mens.
« Non. »
Il regarde mon jean.
« La dernière liasse est dans ta culotte. Je t’ai vue la mettre. »
Ma gorge se serre. Je pourrais m’arrêter. Il ne me touche pas. Il n’a pas bougé de cette table. Il n’y a que lui, l’écran rouge, et ce regard qui attend de voir si je vais craquer.
Je défais le bouton de mon jean.
Je descends la fermeture, lentement, parce que mes doigts tremblent. Je glisse ma main dans ma culotte, sous ses yeux. Les billets sont là, tout contre moi, et ils sont chauds. Mes doigts passent à côté. Ils frôlent ma peau. Je suis trempée. Le moindre contact me fait serrer les cuisses, et je sens que mon visage me trahit.
« Lentement », dit-il.
Je retiens mon souffle. Je tire la liasse. Elle glisse contre mon sexe, tout le long, et un frisson me monte jusqu’à la nuque.
Je ne baisse pas les yeux.
Je tends la liasse vers lui. Ma main tremble.
« Quarante mille », je dis.
Il la prend. Il regarde les billets, humides sur le bord. Il les porte à son visage, et il respire.
Il respire mon odeur. Devant moi. Sans me quitter des yeux.
Je n’ai plus de jambes.
Il retire un seul billet de la liasse, un billet de cinquante, et il le glisse dans la poche de son pantalon. Puis il pose le reste sur la table.
« Celui-là, je le garde », dit-il.
Il se lève, ramasse sa chemise, et il me lance mon tee-shirt.
Quand l’écran arrive à zéro, je suis rhabillée et il a remis sa veste. La porte blindée s’ouvre sur six policiers et un commissaire tout rouge.
L’homme s’approche du commissaire et lui glisse deux mots à l’oreille. Le commissaire pâlit. Il se met presque au garde-à-vous. On ne lui demande ni ses papiers, ni ce qu’il faisait là.
On me passe les menottes dans le dos.
En passant devant lui, je m’arrête. Je dois lever le menton pour le regarder, c’est insupportable.
« J’ai gagné », je dis. « Ton nom. »
Il se penche. Sa bouche frôle mon oreille.
« Ioane. »
« Je vais m’échapper, Ioane. Et ensuite, je te détruirai. »
Il se redresse et range mon pistolet à eau dans sa poche.
« Essaie. Ça me distraira, gamine. »
Il s’en va sans se retourner.
Dans le fourgon, entre deux policiers, je me mets enfin à trembler. Vingt ans de prison, a dit le commissaire. Dans sept jours, Bassi saura où me trouver. Et ma culotte est encore trempée, ce qui est, de très loin, le pire.
Alors je réfléchis. Le fourgon ralentit dans les virages. Les menottes sont vieilles. Je m’échapperai. Je trouverai cet homme. Il m’a pris mon argent, mon pistolet et un billet qui sent moi.
Mais je ne lui ai pas tout laissé.
Quand il me tenait les poignets au-dessus de la tête, sa montre était juste sous mes doigts. Je suis très maladroite. Sauf avec mes doigts. J’ai ouvert le fermoir, et elle a glissé dans ma main. Et pendant qu’il me traitait de ridicule, je l’ai mise dans ma poche arrière.
Il ne s’est rendu compte de rien.
Mes mains attachées trouvent la montre dans mon dos. Je la tourne entre mes doigts. Il y a quelque chose de gravé au dos, et je le lis avec mon pouce.
Une lettre. Un nombre.
I. 26.








