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𝐕𝐀𝐋𝐄𝐍𝐓𝐈

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Summary

Six dynasties. Des fortunes dĂ©mesurĂ©es. Un mariage annoncĂ© au monde entier. Vittoria Visconti croyait tout connaĂźtre d’Edoardo Valenti, son ami d’enfance. Pourtant, derriĂšre les traditions, les secrets de famille et les alliances d’affaires, se cache une vĂ©ritĂ© capable de bouleverser leur avenir. Et si l’homme qu’elle s’apprĂȘte Ă  Ă©pouser devenait celui qu’elle aimerait le plus ?

Genre
Romance
Author
Anne
Status
5h ago
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

𝐔𝐧𝐞 đšđŸđŸđšđąđ«đž 𝐝𝐞 đŸđšđŠđąđ„đ„đž

🩋

Il existe, dans la haute sociĂ©tĂ© italienne, deux sortes de nouvelles : celles que l'on apprend dans les salons et celles que l'on dĂ©couvre le lendemain dans les journaux.Les premiĂšres se transmettent Ă  voix basse, entre deux gorgĂ©es de champagne, avec cette apparente indiffĂ©rence que les gens bien Ă©levĂ©s adoptent lorsqu'ils meurent d'envie de connaĂźtre la suite. Les secondes sont gĂ©nĂ©ralement accompagnĂ©es de photographies peu flatteuses, de titres excessifs et de commentaires rĂ©digĂ©s par des personnes qui n'ont jamais Ă©tĂ© invitĂ©es Ă  la moindre rĂ©ception digne de ce nom.Ce soir-lĂ , Ă  Milan, j'ignorais que j'allais fournir du travail aux deux catĂ©gories.J'aurais dĂ» me mĂ©fier.La soirĂ©e avait lieu au Palazzo Reale, dont les salles avaient Ă©tĂ© exceptionnellement rĂ©servĂ©es pour la cĂ©rĂ©monie annuelle des MĂ©rites de la RĂ©publique, une distinction honorifique dĂ©cernĂ©e aux personnalitĂ©s ayant contribuĂ©, par leur travail, au rayonnement Ă©conomique et culturel de l'Italie.Mon pĂšre considĂ©rait que les cĂ©rĂ©monies officielles Ă©taient une nĂ©cessitĂ© regrettable, mais indispensable. Ma mĂšre les trouvait utiles Ă  condition que les compositions florales fussent irrĂ©prochables. Quant Ă  moi, j'avais toujours estimĂ© qu'une rĂ©ception pouvait ĂȘtre jugĂ©e sur trois critĂšres : la qualitĂ© de son champagne, l'intelligence de ses conversations et la capacitĂ© de ses organisateurs Ă  empĂȘcher les hommes politiques de prononcer des discours interminables.À vingt-neuf ans, je n'avais encore rencontrĂ© aucune cĂ©rĂ©monie qui satisfĂźt entiĂšrement ces trois exigences.Celle-ci, pourtant, promettait de faire exception.La salle principale du palais semblait avoir Ă©tĂ© conçue pour rappeler aux hommes qu'ils Ă©taient mortels et aux femmes qu'elles avaient intĂ©rĂȘt Ă  choisir leurs chaussures avec discernement. Les plafonds peints s'Ă©levaient au-dessus de nous dans une succession de fresques majestueuses, tandis que des lustres de cristal rĂ©pandaient sur le marbre une lumiĂšre dorĂ©e. De hautes compositions de roses ivoire et de branches d'olivier ornaient les colonnes. Des musiciens, installĂ©s sur une estrade discrĂšte, jouaient un quatuor de Vivaldi dont les premiĂšres notes se perdaient sous le murmure des conversations.À l'autre extrĂ©mitĂ© de la salle, des camĂ©ras attendaient.Elles Ă©taient partout.Des journalistes venus de Londres, Paris, New York et GenĂšve s'Ă©taient mĂȘlĂ©s aux correspondants italiens. Les plus importants groupes de presse avaient obtenu des places au premier rang, et les photographes s'Ă©taient dĂ©jĂ  disputĂ© les meilleurs angles de vue.Il n'Ă©tait pas nĂ©cessaire de demander pourquoi.Six familles avaient Ă©tĂ© invitĂ©es Ă  recevoir les distinctions les plus prestigieuses de la soirĂ©e.Six familles dont les noms figuraient sur les façades de palais, dans les registres des grandes banques et sur les bouteilles que l'on rĂ©servait aux occasions exceptionnelles.Six familles dont les fortunes, additionnĂ©es, reprĂ©sentaient une somme assez considĂ©rable pour faire perdre leur calme Ă  la plupart des ministres des Finances.Les Visconti, les De Luca, les Bellini, les Moretti, les Ricci et les Valenti.Nos parents Ă©taient amis depuis si longtemps que personne ne se souvenait prĂ©cisĂ©ment de la date Ă  laquelle cette amitiĂ© avait commencĂ©. Ils avaient nĂ©gociĂ© ensemble, cĂ©lĂ©brĂ© des mariages, traversĂ© des crises Ă©conomiques et assistĂ© aux enterrements des hommes qui, autrefois, leur avaient promis de les ruiner.Ils avaient Ă©galement pris l'habitude de nous Ă©lever ensemble, ce qui expliquait pourquoi Matteo De Luca se permettait de critiquer mes choix vestimentaires avec l'assurance d'un frĂšre et pourquoi je connaissais assez bien les habitudes de Leonardo pour savoir qu'il avait probablement dĂ©jĂ  subtilisĂ© une coupe de champagne avant mĂȘme l'ouverture officielle de la rĂ©ception.Ce soir-lĂ , nous Ă©tions tous rĂ©unis.Et, pour une fois, aucun de nous n'avait trouvĂ© d'excuse pour s'absenter.— Tu as l'air de vouloir faire arrĂȘter quelqu'un, me souffla Camilla.Je tournai la tĂȘte vers elle.— Je rĂ©flĂ©chis.— C'est prĂ©cisĂ©ment ce qui m'inquiĂšte.Camilla Bellini possĂ©dait ce talent rare qui consistait Ă  ĂȘtre parfaitement prĂ©sentable tout en donnant l'impression qu'elle venait d'arriver pour bouleverser l'ordre Ă©tabli. Sa robe noire, signĂ©e Valentino, Ă©pousait sa silhouette avec une simplicitĂ© presque insolente. Un collier de diamants anciens reposait Ă  la naissance de son cou, et ses cheveux bruns Ă©taient relevĂ©s en un chignon dont quelques mĂšches semblaient avoir Ă©chappĂ© Ă  toute tentative de discipline.Je portais une robe ivoire de la maison Schiaparelli, dont le dĂ©colletĂ© sculptural et la taille parfaitement dessinĂ©e compensaient, Ă  mon avis, l'absence regrettable de poches. À mes oreilles pendaient deux diamants appartenant Ă  ma grand-mĂšre. Ma mĂšre avait suggĂ©rĂ© des boucles plus discrĂštes ; j'avais rĂ©pondu que les diamants de famille n'avaient pas traversĂ© trois gĂ©nĂ©rations pour finir dans un coffre.Elle n'avait pas insistĂ©.Ma mĂšre savait reconnaĂźtre une bataille perdue.— Tu regardes les journalistes depuis dix minutes, poursuivit Camilla. Dois-je en conclure que tu as quelque chose Ă  leur cacher ?— Si j'avais quelque chose Ă  leur cacher, je ne les regarderais pas.— VoilĂ  une thĂ©orie qui explique beaucoup de choses sur les scandales financiers.Je souris.À notre gauche, Beatrice Visconti discutait avec Giulia Moretti. Ma sƓur cadette portait une robe bleu nuit d'Armani PrivĂ©, tandis que Giulia avait choisi une crĂ©ation vert profond de Dolce & Gabbana. Elles examinaient, avec une concentration admirable, les tenues des invitĂ©es qui dĂ©filaient devant elles.Beatrice prĂ©tendait que la mode Ă©tait un art.Giulia, qui travaillait dans la communication stratĂ©gique, soutenait qu'elle Ă©tait surtout un langage.J'avais tendance Ă  penser qu'elles avaient toutes les deux raison, mĂȘme si je ne voyais pas pourquoi ce langage exigeait autant de chaussures inconfortables.— OĂč est Edoardo ? demandai-je.Camilla tourna lentement les yeux vers moi.Ce fut une erreur.— Je ne sais pas, rĂ©pondit-elle avec une innocence si manifeste qu'elle aurait suffi Ă  faire condamner un homme devant n'importe quel tribunal italien.— Tu viens de le voir.— Peut-ĂȘtre.— Camilla.— Vittoria.Je la fixai.Elle me rendit mon regard.Nous avions grandi ensemble, elle et moi, et il aurait fallu un miracle pour qu'elle rĂ©ussĂźt Ă  me dissimuler quelque chose en me regardant droit dans les yeux.— Il Ă©tait avec ton pĂšre, finit-elle par avouer. Et avec le sien.Je fronçai les sourcils.— Pourquoi ?— Les hommes de leur gĂ©nĂ©ration ont parfois des conversations privĂ©es.— Ils en ont surtout lorsqu'ils veulent Ă©viter que nous les entendions.— Tu devrais te rĂ©jouir de ne pas ĂȘtre nĂ©e au XIXe siĂšcle. Tu aurais Ă©tĂ© obligĂ©e de demander la permission avant de respirer.— Et toi, tu aurais probablement Ă©pousĂ© un duc uniquement pour pouvoir le contrarier.— Un duc fortunĂ©, corrigea-t-elle. Je ne suis pas dĂ©raisonnable.Je ris doucement.C'Ă©tait l'un des rares avantages de ces rĂ©ceptions : au milieu des titres, des fortunes et des conversations soigneusement prĂ©parĂ©es, il restait toujours quelques personnes capables de se comporter comme si le monde ne dĂ©pendait pas entiĂšrement de la prochaine dĂ©cision de leurs parents.Edoardo Ă©tait l'une de ces personnes.Du moins, lorsque personne ne l'obligeait Ă  porter un costume.Un mouvement se produisit prĂšs des portes monumentales.Le maĂźtre de cĂ©rĂ©monie venait d'apparaĂźtre sur l'estrade.Les conversations diminuĂšrent progressivement, puis s'Ă©teignirent lorsque les premiĂšres notes d'une fanfare annoncĂšrent l'entrĂ©e des personnalitĂ©s honorĂ©es.Mon pĂšre se tenait prĂšs de ma mĂšre, une main posĂ©e sur son bras. Il portait un smoking noir d'une coupe impeccable, une montre ancienne et cette expression tranquille qui lui permettait de donner l'impression qu'aucune circonstance ne pouvait le surprendre. Ma mĂšre, dans une robe de soie couleur champagne, avait choisi de porter les Ă©meraudes de ma grand-mĂšre maternelle.Elle avait l'air d'une femme qui connaissait le prix de chaque chose et la valeur de presque rien de ce qu'on lui proposait.J'Ă©tais fiĂšre d'elle.Le maĂźtre de cĂ©rĂ©monie prit la parole.— Mesdames et messieurs, veuillez accueillir les familles dont le travail, l'engagement et la contribution au dĂ©veloppement de l'Italie ont marquĂ© plusieurs gĂ©nĂ©rations.Les applaudissements commencĂšrent.D'abord polis, puis plus soutenus Ă  mesure que les portes s'ouvraient.Les Visconti furent les premiers Ă  entrer.Mon pĂšre avançait avec cette assurance particuliĂšre des hommes qui n'ont jamais eu besoin d'Ă©lever la voix pour ĂȘtre entendus. À ses cĂŽtĂ©s, ma mĂšre saluait les invitĂ©s avec une Ă©lĂ©gance mesurĂ©e. Ils s'arrĂȘtĂšrent quelques secondes pour les photographes, puis poursuivirent leur chemin jusqu'Ă  la premiĂšre rangĂ©e.Les applaudissements redoublĂšrent.Je remarquai que mon pĂšre ne regardait pas les camĂ©ras.Il regardait les gens.C'Ă©tait une habitude que je lui connaissais depuis l'enfance : il accordait davantage d'importance aux personnes prĂ©sentes qu'Ă  celles qui raconteraient ensuite la soirĂ©e.Les De Luca apparurent Ă  leur tour.Le pĂšre de Matteo avait une dĂ©marche imposante et un visage sĂ©vĂšre que son Ă©pouse Ă©tait seule Ă  pouvoir adoucir. Matteo marchait Ă  leur droite, impeccable dans son smoking, tandis que Leonardo, quelques pas derriĂšre, Ă©changeait dĂ©jĂ  un sourire avec une jeune femme dont le fiancĂ© se trouvait malheureusement Ă  proximitĂ©.Tommaso, lui, semblait observer les camĂ©ras avec un intĂ©rĂȘt presque scientifique.— Leonardo va finir par provoquer un incident diplomatique, murmura Camilla.— Ce serait une premiĂšre. D'habitude, il se contente de provoquer des incidents familiaux.Les Bellini suivirent, accompagnĂ©s de leur fille unique. Le pĂšre de Camilla saluait la foule avec une courtoisie chaleureuse, tandis que son Ă©pouse avançait Ă  son bras. Ils avaient construit leur empire dans la mode et la joaillerie, mais leur rĂ©putation ne reposait pas uniquement sur leurs collections. Depuis des dĂ©cennies, leur maison soutenait les artisans italiens, finançait des Ă©coles de mĂ©tiers et entretenait des ateliers dont les techniques auraient pu disparaĂźtre sans leur intervention.Camilla les regarda passer avec une tendresse qui ne lui Ă©tait pas habituelle en public.Puis vinrent les Moretti.Leur pĂšre avait cette gravitĂ© des hommes qui considĂšrent les bĂątiments comme des hĂ©ritages vivants. Alessandro le suivait avec sĂ©rieux, Lorenzo avec une Ă©lĂ©gance plus dĂ©contractĂ©e, et Giulia fermait la marche en souriant aux photographes.Le contraste entre les deux frĂšres me fit sourire.Alessandro portait un costume sombre d'une sobriĂ©tĂ© presque militaire.Lorenzo avait choisi un smoking lĂ©gĂšrement plus audacieux, accompagnĂ© d'une broche ancienne qu'il avait probablement trouvĂ©e dans l'une des propriĂ©tĂ©s familiales.Ils Ă©taient capables de se disputer pendant trois heures au sujet de la restauration d'une villa, mais auraient probablement traversĂ© l'Europe l'un pour l'autre sans poser de question.Les Ricci entrĂšrent ensuite.Ils n'avaient pas d'enfants, mais cela ne les avait jamais empĂȘchĂ©s de considĂ©rer notre cercle comme une extension de leur famille. Leur entreprise avait contribuĂ© Ă  moderniser plusieurs secteurs industriels italiens, et leur soutien aux jeunes ingĂ©nieurs Ă©tait suffisamment connu pour que le maĂźtre de cĂ©rĂ©monie leur consacre une prĂ©sentation particuliĂšrement Ă©logieuse.Enfin, les Valenti apparurent.Je cessai d'Ă©couter les applaudissements.Le pĂšre d'Edoardo avançait aux cĂŽtĂ©s de son Ă©pouse, une femme d'une distinction remarquable dont les cheveux argentĂ©s Ă©taient relevĂ©s en un chignon bas. Elle portait une robe de velours bleu nuit et un collier de saphirs qui avait appartenu Ă  sa belle-mĂšre.À leur droite marchait leur fils.Edoardo Valenti avait trente ans et la fĂącheuse habitude d'ĂȘtre beau sans sembler s'en apercevoir.Il portait un smoking noir de Brioni, une chemise blanche, une montre Patek Philippe hĂ©ritĂ©e de son grand-pĂšre et des boutons de manchette en or blanc. Rien, dans sa tenue, ne cherchait Ă  attirer l'attention ; pourtant, il Ă©tait impossible de ne pas le remarquer.Il avait les cheveux bruns soigneusement coiffĂ©s, un profil net et des yeux dont la couleur changeait selon la lumiĂšre. Son maintien Ă©tait droit sans ĂȘtre raide, sa dĂ©marche assurĂ©e sans devenir arrogante.Lorsqu'il atteignit le premier rang, il tourna la tĂȘte.Nos regards se rencontrĂšrent.Il sourit.Je lui rendis son sourire.Ce n'Ă©tait pas un Ă©change exceptionnel. Nous nous Ă©tions souri des milliers de fois. Nous avions partagĂ© des vacances sur la cĂŽte amalfitaine, des dĂźners interminables, des parties de tennis disputĂ©es avec une mauvaise foi remarquable et des conversations nocturnes dont nos parents n'avaient jamais connu l'existence.Je savais comment Edoardo riait lorsqu'il Ă©tait sincĂšrement amusĂ©. Je savais qu'il retirait sa montre avant de se mettre Ă  travailler et qu'il n'aimait pas le cafĂ© trop sucrĂ©. Je savais qu'il se souvenait des anniversaires, qu'il Ă©coutait les rĂ©ponses aux questions qu'il posait et qu'il ne traitait jamais une personne avec moins de considĂ©ration sous prĂ©texte qu'elle ne pouvait rien lui apporter.Il savait, de son cĂŽtĂ©, que je dĂ©testais qu'on me dise de sourire pour une photographie, que je prĂ©fĂ©rais les livres annotĂ©s aux Ă©ditions parfaitement neuves et que je ne pardonnais jamais aux gens qui confondaient la discrĂ©tion avec la lĂąchetĂ©.Nous nous connaissions depuis si longtemps que notre amitiĂ© semblait aussi naturelle que le nom que nous portions.Je ne voyais aucune raison de souhaiter qu'elle devĂźnt autre chose.Pas encore.La cĂ©rĂ©monie commença par un discours du prĂ©sident du comitĂ©.Il parla de l'excellence italienne, de la transmission des savoir-faire, de la responsabilitĂ© des grandes entreprises et de l'importance d'investir dans les gĂ©nĂ©rations futures.Tout cela Ă©tait fort raisonnable.Tout cela dura vingt-sept minutes.Je les comptai.Camilla, assise Ă  cĂŽtĂ© de moi, remarqua mon regard fixĂ© sur l'horloge.— Tu vas finir par te faire remarquer.— Je ne bouge pas.— C'est prĂ©cisĂ©ment ce qui me prĂ©occupe. Tu as l'air de calculer la durĂ©e pendant laquelle tu pourrais survivre sans dĂźner.Je lui lançai un regard dĂ©sapprobateur.Elle me tendit discrĂštement un bonbon Ă  la menthe.Je l'acceptai.Le premier prix fut attribuĂ© Ă  mon pĂšre, au nom de la famille Visconti, pour sa contribution au rayonnement international des vins italiens et au dĂ©veloppement de l'hĂŽtellerie viticole.Il monta sur scĂšne, reçut sa distinction et prononça un discours bref, Ă©lĂ©gant, dans lequel il remercia ses collaborateurs avant de rappeler que les grands domaines ne se construisaient jamais seuls.Il ne mentionna pas sa fortune.J'en fus reconnaissante.Le pĂšre de Matteo fut ensuite rĂ©compensĂ© pour son engagement dans le secteur bancaire et le financement des entreprises italiennes. Celui de Camilla reçut une distinction pour la prĂ©servation des mĂ©tiers d'art et le rayonnement de la crĂ©ation italienne. Les Moretti furent honorĂ©s pour leurs investissements dans le patrimoine architectural, tandis que les Ricci reçurent une rĂ©compense pour leur contribution Ă  l'innovation industrielle.Chaque discours Ă©tait diffĂ©rent.Chaque famille avait son histoire, ses convictions et sa maniĂšre particuliĂšre de prĂ©senter ses rĂ©ussites.Pourtant, une chose me frappa Ă  mesure que les distinctions se succĂ©daient.Nos parents Ă©taient tous assis au premier rang, cĂŽte Ă  cĂŽte, et ils avaient l'air de se comprendre sans avoir besoin de parler.Ils avaient passĂ© des dĂ©cennies Ă  construire leurs empires.Ils avaient survĂ©cu aux crises, aux dĂ©saccords et aux changements de gĂ©nĂ©ration.Et, ce soir-lĂ , devant les camĂ©ras du monde entier, ils semblaient satisfaits de ce qu'ils avaient accompli.Je me demandai, pour la premiĂšre fois, ce qu'ils attendaient de nous.La question ne me parut pas particuliĂšrement agrĂ©able.Je dĂ©cidai de la remettre Ă  plus tard.C'Ă©tait l'un des privilĂšges de mon Ă©ducation : j'avais appris trĂšs jeune qu'une question difficile pouvait attendre le dessert.Puis le maĂźtre de cĂ©rĂ©monie annonça le dernier prix.— La distinction pour la contribution Ă  la recherche mĂ©dicale, Ă  l'innovation pharmaceutique et au dĂ©veloppement des biotechnologies est attribuĂ©e au groupe Valenti.Les applaudissements furent immĂ©diats.Edoardo se leva.Son pĂšre lui adressa un signe de tĂȘte, puis posa briĂšvement la main sur son Ă©paule.Je vis quelque chose passer dans le regard d'Edoardo. Une Ă©motion discrĂšte, presque imperceptible, qu'il dissimula aussitĂŽt derriĂšre son sourire habituel.Il monta sur scĂšne.Lorsqu'il prit place derriĂšre le pupitre, le murmure de la salle s'Ă©teignit.Je connaissais sa voix. Je l'avais entendue dans les jardins de notre enfance, sur les terrasses de nos maisons de vacances, au cours de rĂ©unions familiales oĂč il dĂ©fendait ses opinions avec une patience qui mettait parfois les adultes en difficultĂ©.Mais je ne l'avais jamais entendue dans une salle aussi grande.Il ajusta le microphone.— Monsieur le PrĂ©sident, Mesdames et Messieurs les membres du comitĂ©, Mesdames et Messieurs, chers amis.Sa voix Ă©tait grave, posĂ©e, avec cette inflexion italienne cultivĂ©e qui donnait Ă  chaque phrase une nettetĂ© particuliĂšre. Il parlait un italien Ă©lĂ©gant, prĂ©cis, sans emphase inutile. Il n'avait pas besoin de hausser le ton pour retenir l'attention.— Il est toujours dĂ©licat de recevoir une distinction au nom d'une entreprise dont l'histoire a commencĂ© bien avant votre naissance. On peut aisĂ©ment se laisser convaincre que l'on mĂ©rite les honneurs simplement parce que l'on a hĂ©ritĂ© de la responsabilitĂ© de les recevoir.Quelques sourires apparurent dans l'assistance.Edoardo poursuivit.— Pourtant, un hĂ©ritage n'est pas une rĂ©compense. C'est une obligation. Il nous rappelle que nous avons reçu quelque chose que nous n'avons pas créé seuls et que nous devons, Ă  notre tour, rendre plus utile, plus solide et, si nous avons un peu de chance, plus digne d'ĂȘtre transmis.Je me surpris Ă  sourire.C'Ă©tait exactement le genre de phrase qu'Edoardo aurait pu prononcer Ă  table, entre le fromage et le cafĂ©, avant de dĂ©couvrir que mon pĂšre l'Ă©coutait avec une attention beaucoup trop soutenue.— Dans le domaine mĂ©dical, cette responsabilitĂ© est particuliĂšrement Ă©vidente. DerriĂšre chaque investissement, chaque laboratoire et chaque dĂ©couverte, il y a une possibilitĂ© : celle qu'une personne vive mieux, qu'une famille retrouve de l'espoir ou qu'une maladie autrefois redoutĂ©e devienne enfin traitable.Son expression se fit plus sĂ©rieuse.— Nous avons beaucoup parlĂ©, ces derniĂšres annĂ©es, de compĂ©titivitĂ©, de croissance et de souverainetĂ© industrielle. Ces questions sont essentielles. Mais je crois que le succĂšs d'une entreprise pharmaceutique ne peut ĂȘtre mesurĂ© uniquement par ses rĂ©sultats financiers. Il doit Ă©galement se mesurer Ă  ce qu'elle rend possible pour ceux qui n'auront jamais l'occasion de connaĂźtre le nom de ses actionnaires.La salle resta silencieuse.MĂȘme les photographes avaient cessĂ©, quelques secondes, de se dĂ©placer.Edoardo ne cherchait pas Ă  impressionner. C'Ă©tait prĂ©cisĂ©ment ce qui rendait son discours convaincant.— Je remercie donc les chercheurs, les mĂ©decins, les ingĂ©nieurs et l'ensemble des Ă©quipes qui font vivre notre groupe. Je remercie Ă©galement ma famille, qui m'a appris que la confiance est une responsabilitĂ© et que l'autoritĂ© ne dispense jamais de la courtoisie.Il marqua une pause.Son regard se dirigea vers le premier rang, oĂč sa mĂšre lui souriait.— Enfin, je voudrais remercier ceux qui nous rappellent, parfois sans le savoir, que la vie ne se rĂ©sume ni aux entreprises que nous dirigeons ni aux noms que nous portons.Je baissai lĂ©gĂšrement les yeux vers mon programme.Je ne savais pas pourquoi, mais j'eus soudain l'impression que quelque chose allait arriver.Edoardo poursuivit :— Certaines personnes nous accompagnent depuis si longtemps que nous finissons par considĂ©rer leur prĂ©sence comme une Ă©vidence. Elles connaissent nos dĂ©fauts avant nos succĂšs, nos habitudes avant nos ambitions et nos silences avant nos explications.Camilla se redressa Ă  cĂŽtĂ© de moi.Je tournai lentement la tĂȘte vers elle.Elle ne me regardait plus.Elle fixait la scĂšne avec une attention presque scandaleuse.Une intuition dĂ©sagrĂ©able me traversa l'esprit.— Il arrive, continua Edoardo, que la vie nous offre l'occasion de reconnaĂźtre officiellement ce que nous avons longtemps considĂ©rĂ© comme allant de soi.Il retira une main du pupitre.Puis il me regarda.Pas le premier rang.Pas mon pĂšre.Moi.Mon cƓur eut un mouvement Ă©trange, comme s'il venait de manquer une marche.Edoardo sourit.Et, dans ce sourire, je reconnus quelque chose que je n'avais encore jamais pris la peine d'examiner.De la tendresse, peut-ĂȘtre.Ou une joie qu'il ne cherchait plus Ă  dissimuler.— C'est donc avec un bonheur trĂšs personnel que je souhaite partager avec vous une nouvelle qui compte davantage pour moi que cette distinction.Un silence absolu s'abattit sur la salle.Je vis mon pĂšre se tourner vers ma mĂšre.Je vis le pĂšre d'Edoardo incliner lĂ©gĂšrement la tĂȘte.Et je vis Camilla porter une main Ă  sa bouche.Ce qui, chez elle, constituait dĂ©jĂ  une preuve accablante.— Vittoria Visconti et moi-mĂȘme avons grandi dans les mĂȘmes maisons, frĂ©quentĂ© les mĂȘmes cercles et partagĂ© suffisamment de souvenirs pour que je puisse affirmer, sans craindre de la contrarier, qu'elle me connaĂźt mieux que presque tout le monde.Quelques rires discrets parcoururent l'assistance.Je n'entendais plus rien.— Nos familles ont partagĂ© bien des choses au cours des derniĂšres dĂ©cennies. Des amitiĂ©s, des projets, des Ă©preuves et, naturellement, quelques dĂ©saccords dont je tairai les dĂ©tails par respect pour les personnes prĂ©sentes.Cette fois, les rires furent plus francs.Mon pĂšre secoua la tĂȘte avec amusement.Edoardo, lui, ne dĂ©tourna pas les yeux.— Aujourd'hui, j'ai le privilĂšge de vous annoncer que Vittoria et moi avons dĂ©cidĂ© de nous fiancer.Le monde s'arrĂȘta.Ou, du moins, celui que je connaissais.Une fraction de seconde s'Ă©coula avant que la salle n'explose en applaudissements.Les photographes se levĂšrent presque simultanĂ©ment. Les flashes se multipliĂšrent. Des voix s'Ă©levĂšrent de tous cĂŽtĂ©s, et je compris, Ă  la maniĂšre dont plusieurs invitĂ©s se tournaient vers moi, que ma vie privĂ©e venait de cesser d'ĂȘtre privĂ©e.Je regardai Edoardo.Il avait l'air parfaitement heureux.Et le plus Ă©tonnant Ă©tait que je l'Ă©tais aussi.Je ne ressentis ni colĂšre ni humiliation. Je ne fus mĂȘme pas contrariĂ©e qu'il eĂ»t choisi une scĂšne aussi grandiose pour annoncer la nouvelle.J'Ă©tais simplement stupĂ©faite.Parce qu'Edoardo Valenti venait de me demander de l'Ă©pouser devant des reprĂ©sentants de plusieurs gouvernements, des dirigeants d'entreprise, des journalistes internationaux et une salle entiĂšre de personnes qui seraient probablement incapables de se souvenir de leur propre numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone dĂšs le lendemain.Et parce que, de toutes les personnes au monde qu'on aurait pu me proposer d'Ă©pouser, il Ă©tait prĂ©cisĂ©ment celui que j'aurais choisi si l'on m'avait laissĂ© dĂ©cider sans me poser la moindre question.Edoardo inclina lĂ©gĂšrement la tĂȘte vers le public.— Je vous remercie.Puis, avec un sourire qui m'Ă©tait exclusivement destinĂ©, il ajouta :— Et je remercie Vittoria de me faire l'honneur de partager cette nouvelle Ă©tape de notre vie.Les applaudissements redoublĂšrent.Camilla saisit mon poignet.— Tu savais ?— Naturellement que non !— Alors pourquoi as-tu l'air si heureuse ?Je tournai vers elle un visage que je n'avais plus aucun moyen de rendre sĂ©rieux.— Parce que c'est Edoardo.Elle me regarda quelques secondes.Puis son expression changea.Ce fut subtil, mais je la connaissais assez pour le remarquer. Son amusement cĂ©da la place Ă  une tendresse sincĂšre.— Oh, Vittoria.— Ne commence pas.— Je n'ai rien dit.— Tu allais dire quelque chose.— J'allais simplement observer que tu souris comme une idiote.— Et moi, j'allais observer que tu es parfaitement insupportable.Elle Ă©clata de rire.Je me levai au milieu des applaudissements, consciente des camĂ©ras qui s'orientaient dĂ©sormais dans ma direction. Mon pĂšre me tendit la main lorsque j'arrivai prĂšs de lui, puis dĂ©posa un baiser sur mon front.— Tu es heureuse ? me demanda-t-il doucement.La question me surprit.Il aurait pu me parler de l'importance de cette alliance, de l'avenir des deux familles ou des consĂ©quences de cette annonce sur nos entreprises. Il aurait pu me rappeler que les Visconti et les Valenti entretenaient des relations depuis plusieurs gĂ©nĂ©rations et qu'une union entre leurs hĂ©ritiers constituait, Ă  bien des Ă©gards, une dĂ©cision raisonnable.Mais il ne fit rien de tout cela.Il me demanda simplement si j'Ă©tais heureuse.— Oui, papa.Il me sourit.— Alors, le reste peut attendre.Ma mĂšre m'embrassa Ă  son tour. Elle avait les yeux brillants, bien qu'elle prĂ©tendĂźt que la lumiĂšre des lustres Ă©tait responsable de cet effet.Je ne la contredis pas.J'avais appris Ă  reconnaĂźtre les mensonges auxquels il convenait de laisser leur dignitĂ©.Lorsque je me retournai, Edoardo descendait les marches de l'estrade.Il traversa la salle sous les regards de nos familles, des invitĂ©s et des journalistes. Son pĂšre lui adressa une poignĂ©e de main ferme ; sa mĂšre l'embrassa sur les deux joues. Matteo lui donna une accolade discrĂšte, tandis que Leonardo semblait avoir trouvĂ© la nouvelle infiniment plus divertissante que le reste de la cĂ©rĂ©monie.Puis Edoardo arriva devant moi.Pendant un instant, nous nous regardĂąmes sans parler.Il avait l'air lĂ©gĂšrement embarrassĂ©.C'Ă©tait une expression que je ne lui connaissais pas souvent.— Tu aurais pu me prĂ©venir, dis-je.Il baissa briĂšvement les yeux, puis les releva vers moi.— Oui.— Tu reconnais donc ton erreur ?— Je reconnais que j'aurais pu te prĂ©venir.— C'est une rĂ©ponse prudente.— J'ai Ă©tĂ© Ă©levĂ© par des gens prudents.— Et tu as choisi de m'annoncer nos fiançailles devant le monde entier.Il eut un sourire.— Je ne prĂ©tends pas ĂȘtre irrĂ©prochable.Je m'efforçai de garder mon sĂ©rieux.Je n'y parvins pas.— Tu es impossible, Edoardo.— On me l'a dĂ©jĂ  dit.— Par des personnes qui te connaissent depuis longtemps ?— GĂ©nĂ©ralement.Je secouai la tĂȘte.Puis, sans rĂ©flĂ©chir davantage, je pris sa main.Ce geste, pourtant familier, sembla transformer quelque chose dans son expression. Son sourire devint plus doux.— Tu es vraiment heureuse ? demanda-t-il.Cette fois, je compris que la question n'avait rien d'une formalitĂ©.Il avait pu annoncer nos fiançailles devant les camĂ©ras du monde entier. Il avait pu se tenir derriĂšre un pupitre, parler avec cette assurance qui lui appartenait et prĂ©senter notre avenir comme la conclusion naturelle d'une longue histoire.Mais il voulait savoir si j'Ă©tais heureuse.Moi.Pas nos parents.Pas nos familles.Pas les actionnaires.Moi.Je serrai doucement ses doigts.— Edoardo, si tu m'avais annoncĂ© que je devais Ă©pouser un inconnu choisi par nos pĂšres, j'aurais probablement passĂ© le reste de la soirĂ©e Ă  chercher une sortie de secours.Il rit.— Je comprends.— Mais puisque cet inconnu est toi, je ne vois pas pourquoi je me plaindrais.Il me regarda avec une affection qui me parut, soudain, plus importante que tous les applaudissements de la soirĂ©e.— Je suis heureux que ce soit toi, Vittoria.Il le dit simplement.Sans discours.Sans camĂ©ra.Sans tĂ©moin auquel il aurait eu besoin de prouver quoi que ce soit.Je sentis mon sourire changer, et je dĂ©tournai les yeux une seconde trop tard pour qu'il ne le remarquĂąt pas.— Tu deviens sentimental, Valenti.— Je crains que tu n'aies une mauvaise influence sur moi.— C'est regrettable. J'avais prĂ©cisĂ©ment l'intention de te rendre insupportable.— Tu peux toujours essayer.Je ris.Puis il porta ma main Ă  ses lĂšvres, avec cette courtoisie naturelle qu'il manifestait envers les femmes sans jamais donner l'impression de jouer un rĂŽle.Ce fut un geste bref.Un geste que personne, hormis moi, n'aurait probablement jugĂ© digne d'ĂȘtre retenu.Pourtant, je m'en souvins longtemps aprĂšs que les photographes eurent cessĂ© de nous suivre.Nous fĂ»mes entourĂ©s avant mĂȘme d'avoir pu Ă©changer une seconde conversation.Les fĂ©licitations arrivĂšrent en vagues successives. Les amis de nos parents se succĂ©dĂšrent, chacun estimant nĂ©cessaire de nous rappeler combien cette union lui paraissait heureuse, naturelle et parfaitement prĂ©visible.Certaines personnes prĂ©tendirent avoir toujours su que nous finirions ensemble.Je trouvai cette affirmation particuliĂšrement audacieuse de la part d'individus qui, quelques minutes plus tĂŽt, ignoraient manifestement tout de nos intentions.Un journaliste britannique nous demanda si nos fiançailles avaient Ă©tĂ© organisĂ©es par nos familles.Edoardo rĂ©pondit avant que je puisse ouvrir la bouche.— Nos familles ont contribuĂ© Ă  nous donner une histoire commune. La dĂ©cision de la poursuivre nous appartient.Je tournai les yeux vers lui.Il n'avait pas Ă©levĂ© la voix. Il n'avait pas cherchĂ© Ă  ridiculiser la question ni Ă  reprocher au journaliste de l'avoir posĂ©e. Il avait simplement rĂ©pondu avec cette fermetĂ© tranquille qui lui permettait de ne jamais confondre la politesse avec la soumission.Le journaliste hocha la tĂȘte, satisfait.Une correspondante française nous demanda ensuite depuis combien de temps nous Ă©tions amoureux.Je faillis m'Ă©touffer avec mon champagne.Edoardo, lui, ne perdit pas son calme.— Nous sommes amis depuis l'enfance, rĂ©pondit-il. Je crois que nous avons encore beaucoup de choses Ă  dĂ©couvrir sur notre avenir.C'Ă©tait une rĂ©ponse admirable.Elle ne disait rien de compromettant, ne promettait rien d'excessif et laissait aux journalistes suffisamment de matiĂšre pour Ă©crire leurs articles sans leur permettre d'inventer notre vie entiĂšre.J'aurais dĂ» m'en tenir Ă  cette sagesse.Au lieu de cela, je me surpris Ă  penser que j'aimerais bien dĂ©couvrir ce qu'Edoardo imaginait lorsqu'il parlait de notre avenir.Je chassai cette pensĂ©e.Il Ă©tait mon ami.Mon meilleur ami, Ă  bien des Ă©gards.Nous avions grandi ensemble. Nous avions vu les pires coupes de cheveux de l'un et de l'autre, survĂ©cu Ă  des vacances familiales interminables et Ă©changĂ© des confidences que nous n'aurions jamais faites Ă  personne d'autre.Je savais qu'il Ă©tait intelligent, patient et gĂ©nĂ©reux. Je savais qu'il avait le sens des responsabilitĂ©s et qu'il ne prenait jamais une dĂ©cision importante sans en mesurer les consĂ©quences.Je savais tout cela depuis des annĂ©es.Alors pourquoi avais-je soudain l'impression de ne rien savoir du tout ?— Tu es silencieuse, observa-t-il lorsque nous parvĂźnmes enfin Ă  nous Ă©loigner du groupe.— Je rĂ©flĂ©chis.Il me lança un regard amusĂ©.— Camilla m'a dit la mĂȘme chose tout Ă  l'heure.— Camilla devrait apprendre Ă  se taire.— Elle m'a Ă©galement dit que tu avais passĂ© dix minutes Ă  chercher une sortie de secours pendant le discours du prĂ©sident du comitĂ©.Je le regardai avec indignation.— Elle n'avait pas le droit de te raconter cela.— Elle estime que nous devons commencer notre mariage sur des bases honnĂȘtes.— Je vais la faire bannir de toutes les propriĂ©tĂ©s Visconti.— Tu sais qu'elle viendra tout de mĂȘme.— Malheureusement.Il rit.Je l'observai un instant.Il avait toujours Ă©tĂ© ainsi : capable de me faire rire lorsque j'avais dĂ©cidĂ© d'ĂȘtre contrariĂ©e, de me contredire sans me rabaisser et de reconnaĂźtre mes opinions mĂȘme lorsqu'il n'Ă©tait pas d'accord avec elles.J'avais passĂ© tant d'annĂ©es Ă  considĂ©rer ces qualitĂ©s comme des Ă©lĂ©ments ordinaires de notre amitiĂ© que je n'avais jamais songĂ© Ă  les examiner autrement.Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce prĂ©cisĂ©ment le problĂšme.Nous Ă©tions si proches que je n'avais jamais eu besoin de me demander ce qu'il reprĂ©sentait pour moi.À prĂ©sent, la question semblait s'ĂȘtre installĂ©e dans un coin de mon esprit.Elle ne faisait pas de bruit.Elle n'exigeait aucune rĂ©ponse immĂ©diate.Mais elle Ă©tait lĂ .Vers minuit, les invitĂ©s commencĂšrent Ă  se disperser vers les salons oĂč un dĂźner plus intime avait Ă©tĂ© organisĂ© pour les familles et leurs proches.Les journalistes, eux, n'avaient aucune intention de rentrer chez eux.J'aperçus plusieurs correspondants prĂšs des portes, occupĂ©s Ă  dicter leurs premiers articles. Sur les Ă©crans installĂ©s dans le hall, des images de la cĂ©rĂ©monie dĂ©filaient dĂ©jĂ . Mon visage apparut Ă  cĂŽtĂ© de celui d'Edoardo, accompagnĂ© d'un titre que je ne pris pas la peine de lire.Je prĂ©fĂ©rais ne pas savoir ce que des inconnus pensaient de ma vie avant mĂȘme que j'aie eu le temps de la comprendre moi-mĂȘme.Mon pĂšre se tenait prĂšs d'une fenĂȘtre, en conversation avec le pĂšre d'Edoardo. Ils paraissaient satisfaits, bien qu'aucun des deux n'eĂ»t l'air surpris par les Ă©vĂ©nements de la soirĂ©e.Cette observation me fit plisser les yeux.Je m'approchai d'eux.— Depuis combien de temps le saviez-vous ?Mon pĂšre se tourna vers moi.— Quoi donc ?— Ne faites pas semblant de ne pas comprendre. Je vous connais depuis vingt-neuf ans.Le pĂšre d'Edoardo Ă©touffa un rire.— Une qualitĂ© que nous avons toujours apprĂ©ciĂ©e chez vous, Vittoria.— La franchise ?— La persĂ©vĂ©rance.Je croisai les bras.— Depuis combien de temps ?Mon pĂšre Ă©changea un regard avec son ami.Ce regard me dĂ©plut immĂ©diatement.Il contenait une conversation entiĂšre Ă  laquelle je n'avais pas Ă©tĂ© conviĂ©e.— Nous avons discutĂ© de l'avenir de nos familles, rĂ©pondit mon pĂšre.— C'est une rĂ©ponse qui ne rĂ©pond Ă  rien.— Tu as toujours Ă©tĂ© difficile Ă  satisfaire.— C'est probablement pour cette raison que vous avez attendu vingt-neuf ans avant de m'annoncer que j'allais me marier.Cette fois, les deux hommes rirent franchement.Je ne partageai pas leur amusement.— Ne t'inquiĂšte pas, dit finalement le pĂšre d'Edoardo. Personne n'a pris cette dĂ©cision Ă  votre place.Je le regardai.Il poursuivit :— Nous avons parlĂ© de la possibilitĂ© que vous construisiez quelque chose ensemble. Mais Edoardo est venu nous voir de lui-mĂȘme. Il nous a expliquĂ© ce qu'il souhaitait, et ton pĂšre a estimĂ© que nous devions vous laisser avancer Ă  votre maniĂšre.Je restai silencieuse.Mon pĂšre posa une main sur mon Ă©paule.— Nous ne t'aurions jamais demandĂ© d'Ă©pouser un homme que tu ne voulais pas.Je le crus.C'Ă©tait l'une des rares certitudes que je n'avais jamais eu besoin de remettre en question.Je jetai un regard vers Edoardo, qui discutait avec sa mĂšre Ă  quelques mĂštres de nous.Il leva les yeux vers moi au mĂȘme instant.Je ne savais pas ce qu'il avait dit Ă  nos parents.Je ne savais pas depuis combien de temps il rĂ©flĂ©chissait Ă  notre avenir.Mais, pour la premiĂšre fois de la soirĂ©e, je me demandai s'il avait Ă©tĂ© aussi heureux que moi en apprenant que nos familles envisageaient cette union.La rĂ©ponse me parut Ă©vidente.Je n'en fus pas moins curieuse de l'entendre.Plus tard, lorsque nous quittĂąmes enfin le palais, Milan brillait sous une pluie fine.Les pavĂ©s reflĂ©taient les lumiĂšres des rĂ©verbĂšres, et les voitures attendaient devant les marches dans un ballet parfaitement orchestrĂ©. Ma mĂšre Ă©tait dĂ©jĂ  montĂ©e dans notre voiture. Mon pĂšre discutait encore avec le pĂšre d'Edoardo, ce qui signifiait que nous pouvions attendre plusieurs minutes avant de rentrer.Je me retrouvai seule avec mon futur fiancĂ© sous le porche.— Alors, dit-il, que penses-tu de cette soirĂ©e ?Je tournai la tĂȘte vers lui.— Le champagne Ă©tait excellent. Le discours du prĂ©sident Ă©tait trop long. Les photographes sont incapables de respecter la moindre distance raisonnable et Camilla a dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ© qu'elle organiserait mon mariage.— Une excellente synthĂšse.— Et toi ?Il glissa les mains dans les poches de son manteau.— Je crois que je me souviendrai longtemps de cette soirĂ©e.Je souris.— À cause de la distinction ?— Non.Il me regarda.— À cause de toi.Je sentis mes joues se rĂ©chauffer.C'Ă©tait absurde.Edoardo m'avait complimentĂ©e des centaines de fois. Il m'avait dit que j'Ă©tais intelligente lorsque je dĂ©fendais une opinion, Ă©lĂ©gante lorsque je portais une robe qu'il apprĂ©ciait et courageuse lorsque je prenais une dĂ©cision difficile.Je n'avais jamais rougi.Je dĂ©cidai que la fatigue Ă©tait responsable de cette rĂ©action.La fatigue, le champagne ou la tempĂ©rature.L'une de ces trois explications devait nĂ©cessairement ĂȘtre correcte.— Tu devrais faire attention, lui dis-je. Si tu continues Ă  parler ainsi, je finirai par croire que tu es amoureux de moi.Il ne rĂ©pondit pas immĂ©diatement.Son regard demeura posĂ© sur le mien, et je compris, avec une surprise presque dĂ©sagrĂ©able, que je venais de poser une question dont je ne connaissais pas la rĂ©ponse.Puis il sourit.— Ce serait une bien mauvaise nouvelle pour toi, Vittoria.Je haussai un sourcil.— Pourquoi donc ?— Parce que tu serais obligĂ©e de me supporter pour le reste de ta vie.Je ris, soulagĂ©e de retrouver le terrain familier de nos plaisanteries.— Je crois pouvoir m'en accommoder.Il me tendit le bras.Je le pris.Nous descendĂźmes les marches ensemble, tandis que les photographes, postĂ©s de l'autre cĂŽtĂ© de la rue, s'efforçaient d'immortaliser notre dĂ©part.Je n'avais pas encore compris que certaines choses pouvaient changer sans que rien ne semble diffĂ©rent.Edoardo Ă©tait toujours Edoardo.J'Ă©tais toujours Vittoria.Nos familles Ă©taient toujours nos familles, et Milan demeurait cette ville oĂč les fortunes anciennes savaient se donner des airs de simplicitĂ© tout en surveillant attentivement les mouvements du monde.Pourtant, quelque chose avait changĂ©.Je ne savais pas encore quoi.Je savais seulement que, lorsque je m'endormis cette nuit-lĂ , je repensai Ă  la maniĂšre dont Edoardo avait prononcĂ© mon prĂ©nom devant cette salle immense.Et que, pour la premiĂšre fois de ma vie, je me demandai ce que cela ferait de l'entendre le prononcer lorsqu'il n'y aurait personne pour nous regarder.

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