L'Anniversaire
La quatrième corde vibrait contre mon index depuis une bonne dizaine de minutes. J’avais beau reprendre le même accord, quelque chose accrochait au moment de passer au suivant. Je baissai les yeux vers le manche de ma guitare, déplaçai légèrement mon pouce et recommençai depuis le début. Cette fois, la transition passa sans difficulté. Je poursuivis la mélodie jusqu’au refrain, puis m’arrêtai pour griffonner deux notes sur la partition abandonnée à côté de moi. J’étais assis sur le plancher, les jambes croisées devant un amplificateur dont le revêtement s’effritait depuis des années. Une vingtaine de feuilles couvraient le tapis, certaines froissées, d’autres annotées au crayon. J’en récupérai une sous ma cuisse et découvris une composition que j’avais complètement oubliée. Il manquait la moitié des accords, c’était un gâchis. J’avais probablement été interrompu en plein travail et n’avais jamais pris la peine de la terminer.
Je la déposai sur la pile destinée aux morceaux à reprendre, qui dépassait déjà celle des compositions achevées. Il allait me falloir bien plus que de la chance pour concrétiser ne serait-ce que l’une d’elles.
Un rayon de soleil traversait les immenses fenêtres de mon appartement, un loft situé dans le manoir familial. Il éclairait les plantes accrochées au plafond, dessinant sur le plancher des ombres que les feuilles agitaient au moindre déplacement d’air. J’avais installé certaines d’entre elles plusieurs années auparavant, lorsqu’elles tenaient encore dans de petits pots que j’avais peints avec mon père. Depuis, les tiges s’étaient multipliées et plusieurs descendaient jusqu’aux étagères. Une monstera occupait à elle seule une bonne partie de la fenêtre donnant sur la ville qui s’étendait. Ses feuilles cachaient le pied d’une lampe que j’avais récupérée dans une brocante du quartier historique. Je n’avais jamais vraiment cherché à organiser tout ça ; l’idée même d’épuration me donnait des vertiges. J’achetais une plante, trouvais un endroit où elle pouvait survivre et finissais par lui construire une étagère lorsqu’elle devenait la cause d’une de mes chutes. Les partitions avaient suivi le même principe. Au départ, je les épinglais simplement au mur pour les garder sous les yeux.
Quelques années plus tard, elles occupaient la majorité de l’espace disponible entre mes dessins, mes photographies et les affiches de groupes disparus depuis plusieurs siècles. J’avais même commencé à utiliser les poutres de la mezzanine. Mon père prétendait que je finirais par recouvrir les fenêtres. Il n’avait probablement pas tort, car l’idée ne me déplaisait pas.
Je déposai la guitare contre le canapé et m’étirai pour attraper ma tasse de café. Le liquide était froid, mais j’en bus une gorgée avant de me relever. J’avais passé la matinée à travailler sur cette composition. Mes doigts commençaient à devenir douloureux et ça me rappelait mes premiers pleurs d’enfant sur l’instrument. On m’avait proposé des pansements que je ne mettais jamais par orgueil d’être comme les stars sur mes CD.
Mais le temps me rattrapait et la négligence me rappelait surtout qu’il fallait que je retrouve une corde de rechange. Celle que j’utilisais venait d’un lot acheté chez un collectionneur qui avait juré qu’elle appartenait à une série fabriquée au début du XXIe siècle. J’avais payé beaucoup trop cher pour découvrir qu’elle ne valait pas mieux que les autres. La cuisine s’ouvrait sur le salon, séparée de celui-ci par un comptoir de bois sombre. Une bibliothèque couvrait le mur opposé jusqu’à la mezzanine. J’avais hissé plusieurs plantes à sa rambarde, ce qui lui donnait l’apparence d’une petite serre au-dessus de mon salon.
Mon père avait fait construire cet espace pour mes seize ans. Il voulait que je puisse recevoir des amis, organiser des soirées et profiter d’une indépendance qui ne nécessitait pas de quitter la propriété. J’avais surtout apprécié de pouvoir fermer la porte et empêcher les domestiques d’entrer sans mon autorisation. Depuis, j’avais progressivement transformé l’endroit en quelque chose qui ne ressemblait plus du tout au reste de la maison. Dans la résidence familiale, l’éclairage, la température et même le mobilier s’adaptaient aux occupants. Les murs étaient interactifs et les appareils communiquaient entre eux sans intervention humaine.
Chez moi, la majorité de ces fonctions étaient désactivées. Je possédais des interrupteurs ordinaires, une chaîne stéréo encombrante et un téléphone à touches dont le câble avait dû être fabriqué. Mon réfrigérateur avait une poignée, mes rideaux se fermaient à la main et je devais traverser toute la pièce pour éteindre la lumière. C’était parfait.
Au milieu du salon, une télévision cathodique attendait toujours que je termine sa réparation. J’avais passé trois semaines à chercher un tube compatible avec son modèle, puis deux soirées supplémentaires à comprendre pourquoi le circuit d’alimentation refusait de fonctionner. La coque reposait sur une couverture, à côté d’un petit assortiment de tournevis et d’un boîtier rempli de composants. J’avais laissé le téléviseur débranché, le temps de trouver une pièce qui ne risquait pas de compromettre le reste du montage. Mon père m’avait proposé de faire imprimer un remplacement neuf. J’avais refusé. Ce n’était pas l’objet qui m’intéressait, mais tout ce qu’il avait fallu imaginer pour le fabriquer à une époque où personne ne pouvait demander à une intelligence artificielle de résoudre ses problèmes.
J’aimais comprendre comment les gens avaient réussi à faire fonctionner des appareils aussi rudimentaires, avec les moyens dont ils disposaient. Une partie de ce savoir-faire s’était perdue, mais il y avait une certaine satisfaction à remettre en marche quelque chose que tout le monde considérait comme inutile.
Je ramassai un tournevis près du tapis et le déposai sur mon bureau. Un vieux lecteur de cassettes occupait une étagère au-dessus de celui-ci, accompagné de boîtes transparentes dont les étiquettes avaient jauni. Certaines contenaient des albums enregistrés depuis des décennies. Les autres étaient remplies de compilations que j’avais réalisées moi-même, avec des chansons récupérées dans les archives musicales. Mon Walkman reposait sur le comptoir de la cuisine. J’en avais possédé trois avant celui-là. Le premier avait cessé de fonctionner après une chute dans l’escalier, le deuxième avait été détruit lorsque j’avais renversé du café dessus et le troisième tenait encore grâce à une pièce que j’avais dessinée pour remplacer son mécanisme d’origine. Je l’attrapai, vérifiai la cassette et glissai les écouteurs autour de mon cou. Par la fenêtre, la ville s’étendait jusqu’à l’horizon sous un ciel blanc, chargé d’une brume industrielle que les tours de filtration ne parvenaient jamais complètement à dissiper.
Des voies de transport surélevées traversaient les quartiers résidentiels, reliées à d’immenses structures où circulaient des véhicules autonomes. Plus bas, les immeubles de la période moderne s’entassaient entre les installations de ventilation et les centrales énergétiques. Leurs façades étaient noircies par les années, malgré les campagnes de nettoyage annoncées chaque trimestre par les autorités.
J’apercevais parfois les voies piétonnes entre les bâtiments. À cette heure, elles étaient déjà encombrées de travailleurs, de véhicules de livraison et de Cores chargés de l’entretien public. Ils nettoyaient les rues, transportaient les marchandises et réparaient les infrastructures. Dans les quartiers aisés, ils étaient devenus aussi ordinaires que les appareils ménagers. J’en avais toujours connu ; certains travaillaient au manoir depuis mon enfance. Pourtant, je trouvais étrange la façon dont les gens leur parlaient. Dès qu’un Core entrait dans une pièce, on lui demandait son processeur, comme s’il s’agissait de la première chose à savoir avant de lui adresser la parole.
En contrebas, une publicité s’alluma sur la façade d’un immeuble. Le visage souriant d’un homme apparut dans un halo bleu, accompagné d’un slogan vantant les capacités d’une nouvelle unité visant la sécurité et l’entretien. Je reconnus immédiatement le logo de l’entreprise de mon père. Il était devenu difficile de traverser la ville sans voir son nom quelque part.
Je détournai les yeux et me dirigeai vers la cuisine. Une petite notification clignotait sur le panneau d’information que je conservais près du réfrigérateur. Elle concernait une nouvelle déclaration du ministère de la Santé. Depuis plusieurs semaines, les médias parlaient d’une maladie dont personne ne semblait capable d’expliquer clairement l’origine. Les symptômes variaient selon les témoignages, les autorités démentaient régulièrement les chiffres publiés et les réseaux publics regorgeaient d’histoires impossibles à vérifier. Les rumeurs les plus insistantes accusaient les fluides synthétiques utilisés dans les Cores. Leur consommation illégale s’était répandue dans certains quartiers, où le liquide était vendu comme une drogue particulièrement puissante.
Les trafiquants prétendaient qu’il permettait d’atteindre des sensations impossibles à obtenir autrement. Les services de santé, eux, parlaient d’intoxications, de dépendances graves et d’un commerce dont les conséquences échappaient encore aux chercheurs. Depuis l’apparition des premiers cas de la maladie, tout le monde cherchait un coupable. Je parcourus le titre de l’article sans l’ouvrir.
Un journaliste avait tenté d’interroger mon père à ce sujet, devant les bureaux de l’entreprise. La vidéo avait circulé pendant plusieurs jours. On y voyait un homme lui demander si les composants de ses machines pouvaient réellement provoquer une maladie chez les humains. Mon père avait répondu que les enquêtes étaient toujours en cours. Les commentaires avaient aussitôt interprété sa réponse pour l’inculper. Je refermai la notification. Je n’avais aucune envie de commencer ma journée avec les mêmes spéculations que la veille.
L’écran changea aussitôt pour évoquer la possible arrivée de la première unité animale. J’eus un sourire en coin en me disant que l’information avait été publiée bien avant l’heure réelle à laquelle le projet serait possible.
Une vibration parcourut le plancher. Je tournai la tête vers la porte d’entrée, située à l’autre bout de l’appartement. Un rectangle lumineux venait d’apparaître sur sa surface. Mon nom s’y affichait, accompagné d’une demande de communication prioritaire. Je le regardai quelques secondes. Puis je retournai vers le comptoir. Avec tous les messages qui s’accumulaient sans raison dans ma boîte de réception, je savais que le mot prioritaire ne voulait plus dire grand-chose. Mon père l’utilisait pour ses réunions, ses propositions commerciales et même lorsqu’il voulait me demander ce que je comptais manger. Je sortis du réfrigérateur une boîte de lait et versai le reste de mon café dans l’évier.
Le panneau lumineux disparut pendant que je cherchais une tasse propre. Une deuxième notification apparut. Cette fois, la bordure holographique vira à l’orange. Je levai les yeux au plafond.
« Sérieusement… »
Je déposai ma tasse sur le comptoir et ouvris un tiroir à la recherche d’une cuillère. Le système émit un signal plus aigu, suivi d’une petite vibration dans les montants de la porte. Il connaissait pourtant mes préférences. Je l’avais programmé pour ne pas insister. À moins, bien sûr, que quelqu’un ait décidé de contourner mes paramètres. Je refermai le tiroir un peu trop fort. La troisième notification occupa toute la porte.
« Putain ! Quoi ? »
La surface sombre se transforma aussitôt en un panneau translucide. Une silhouette apparut au milieu du corridor, puis les détails se précisèrent jusqu’à former l’image de mon père. Il portait un costume gris anthracite, accompagné d’une chemise blanche dont le col était ouvert. Ses cheveux, légèrement grisonnants aux tempes, avaient été coiffés vers l’arrière. Il tenait une tasse dans une main et consultait quelque chose sur un écran invisible de l’autre. Lorsqu’il releva les yeux, il m’adressa un sourire satisfait.
« Joyeux anniversaire, Callum ! »
Je restai derrière le comptoir.
« T’as vraiment forcé mon système pour ça ? »
« Pour te souhaiter un joyeux anniversaire ? Naturellement. »
« Tu pouvais m’envoyer un message. »
« Tu ne les lis pas. »
« Je les lis. »
Il haussa un sourcil.
« Tu n’as pas ouvert les six derniers. »
« Parce que tu m’en envoies dix par jour. »
« C’est une exagération. »
« Hier, tu voulais savoir si j’avais vu les nouvelles fenêtres du laboratoire. »
« Elles sont remarquables. »
« Papa. »
« Et elles utilisent une technologie sur laquelle tu as toi-même travaillé. Tu pourrais au moins faire semblant d’être intéressé. »
Je retins un sourire. Mon père adorait débattre de mes choix de vie. Et quelque chose me disait qu’il n’avait pas encore terminé.






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