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Le prince aux yeux d’encre

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Summary

Une jeune femme croulant sous les dettes et les responsabilités accepte un poste de femme de chambre dans un palais royal glacial pour sauver sa famille. En franchissant ces portes, elle entre dans un monde de règles strictes et de secrets, sans se douter qu'il y a au sein de ces murs un prince impitoyable.

Genre
Romance
Author
Anou
Status
2d ago
Chapters
5
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapter 1

Le vent de novembre fouettait les vitres sales de la petite cafétéria, faisant vibrer le double vitrage bon marché comme une dent creuse. À l'extérieur, les rues de Greyfield, une petite ville minière oubliée du sud d'Eldoria, s'enfouissaient lentement dans une brume crasseuse et glacée. Dans ce pays où la famille royale des Atherton régnait depuis des siècles sur des sujets de plus en plus fracturés par la pauvreté, le luxe insolent du palais de Westminster-sur-Mer semblait appartenir à une autre dimension, à des centaines de kilomètres de cette misère.

Assise sur le bord de la banquette en skaï usé, Chloé s'était laissée tomber à côté de moi après avoir traversé la pièce, et elle éclata d'un rire sonore qui déchira l'atmosphère lourde. Veste en similicuir couverte de badges rock, cheveux courts teints en blond platine et gestes amples, elle occupait tout l'espace, une vraie tornade d'énergie brute. 

— Non mais tu m'écoutes, Lilith ? Je te jure que le type au comptoir, avait le charisme d'une huître dépressive ! Il a essayé de me draguer en citant du Shakespeare de pacotille, je lui ai répondu que j'avais des origines vikings et qu'il valait mieux qu'il garde ses vers pour son journal intime. Tu aurais dû voir sa tête !

Je souriai faiblement, mes doigts fins crispés autour d'une tasse en carton remplie d'un café à la vanille bien chaud. C'était mon seul petit réconfort, ce goût sucré et artificiel qui tentait de masquer l'amertume de mes journées. À travers mes lunettes de vue, je fixais le vide, me blottissant un peu plus dans mon gros pull en maille beaucoup trop large qui m'avalait les mains, cachée derrière mes mèches de cheveux bouclés.

Chloé posa ses mains pleines d'électricité sur mes épaules et me secoua doucement. 

— Hé ! Terre à Lilith ! Tu es encore partie très loin. Qu'est-ce qui se passe ? Encore ce fichu téléphone ?

Je baissai les yeux vers l'écran noir de mon vieux smartphone posé sur la table en formica. 

— Oui... Il est 17h30, murmurai-je d'une voix presque inaudible, étouffée par la boule d'angoisse qui me serrait la gorge. Marcus a encore séché les cours cet après-midi. Je l'ai appelé trois fois, ça sonne dans le vide. J'ai peur, Chloé. Depuis la mort de nos parents dans cet accident de voiture... j'ai l'impression que tout se dérobe sous nos pieds. Je tiens à peine les morceaux ensemble.

Chloé perdit instantanément son sourire éclatant. Son expression se mua en une fureur protectrice. Elle attrapa mes mains glacées à travers la table. 

— Ce gamin va me rendre folle, grogna-t-elle, partagée entre la colère et la tendresse. Mais ce n'est pas ta faute, Lilith. Tu n'as que vingt ans, tu ne devrais pas porter le poids d'un foyer sur tes épaules.

Je détournai le regard, une larme solitaire traçant un sillon brûlant sur ma joue. Je pris une inspiration tremblante avant de lâcher la phrase que je redoutais de prononcer depuis des semaines :

 — Je vais devoir arrêter les cours, Chloé.

Le silence tomba, lourd et brutal, contrastant avec le brouhaha du petit établissement. 

— Quoi ? souffla Chloé, le souffle coupé. Non, Lilith, tu adorais la littérature ! C'était ton billet de sortie d'ici ! 

— Quel billet ? rétorquai-je, ma voix vibrant soudain d'une amertume désespérée. Je ne peux plus accumuler les révisions et les petits boulots au supermarché qui ne rapportent rien. Je suis épuisée. Physiquement et mentalement. Si je continue, je vais m'effondrer, et si je m'effondre, qui s'occupe de Marcus ?

Après m'être séparée de Chloé, j'avais marché quelques minutes pour regagner notre appartement situé au troisième étage d'un immeuble décrépit de Greyfield. La nuit était tombée, enveloppant les façades grises de suie et de givre. En entrant dans le hall sombre, je m'étais accroupie pour ramasser le courrier empilé sur le paillasson. Je m'assis sous la lumière blafarde d'une ampoule nue pendue au bout d'un fil électrique. Devant moi, un tas d'enveloppes aux couleurs menaçantes — rouge vif pour les rappels, jaune pour les coupures imminentes : facture d'électricité impayée avec avis de coupure sous 48h, facture de gaz impayée, et un loyer en retard de deux mois.

Je fermai les yeux, enfouissant mon visage dans mes mains, serrant fort le tissu de mon large pull contre mes clavicules. La souffrance physique de la faim et du froid n'était rien comparée à la terreur sourde de voir ma famille, tout ce qui me restait au monde, partir en lambeaux. Je pensais à nos parents, emportés en quelques secondes sur une route verglacée de l'Eldoria rurale, laissant derrière eux des dettes abyssales et deux orphelins perdus dans la tempête.

Un bruit de clé secoua soudain la serrure rouillée de la porte d'entrée.

La porte s'ouvrit à volants, claquant violemment contre le mur décrépi. Marcus franchit le seuil. À seize ans, il portait sa rébellion comme une armure trop lourde. Veste en jean trouée, regard fuyant, mâchoire serrée et une aura de colère rentrée qui embaumait la cigarette bon marché. — Marcus ! Où est-ce que tu étais ? criai-je en me levant d'un bond, la peur cédant immédiatement la place à une panique furieuse. Ton professeur principal m'a appelée pour me dire que tu n'avais pas mis les pieds en classe de toute la semaine !

Le garçon s'arrêta net, un pli mauvais creusant son front juvénile. Il planta ses yeux clairs — les mêmes que ceux de notre mère — dans les miens. — Lâche-moi, Lilith ! gronda-t-il d'une voix rauque qui mue à peine. Arrête de me ficher la paix ! Tu fais chier avec tes leçons de morale !

 — Te ficher la paix ? explosai-je, la voix brisée par les sanglots que je refoulais. Je me tue à la tâche pour qu'on ait un toit sur la tête, je m'effondre à petit feu, et toi, tu traînes dans les rues en jouant au vaurien ? Tu crois que c'est ce que maman et papa auraient voulu ? 

— Arrête de parler d'eux ! rugit Marcus en donnant un coup de pied dans le vieux meuble de l'entrée, faisant sursauter les tasses. Ils sont partis, d'accord ? Ils sont morts ! Et toi, tu passes ton temps à étouffer sous ton fichu carnet de notes pendant qu'on coule ! Je fais ce que je veux !

Il passa en trombe devant moi, manquant de me bousculer, et s'enferma dans la minuscule pièce qui lui servait de chambre en claquant la porte avec une telle force qu'un morceau de plâtre se détacha du plafond.

Je restai figée au milieu du salon, le souffle coupé, les bras ballants. Le silence retomba, plus lourd, plus cruel encore. Je m'affaissai lentement contre le mur, repliant mes genoux contre ma poitrine, pleurant en silence pour ne pas l'effrayer davantage, me sentant infiniment seule au monde.

Le bourdonnement bref de mon téléphone posé sur la table basse me sortit de ma torpeur. Une simple notification lumineuse transperça l'obscurité de la pièce. D'une main tremblante, je m'approchai, essuyai mes larmes d'un revers de manche et déverrouillai l'écran.

C'était un e-mail officiel, provenant du département des services domestiques du domaine royal de Westminster-sur-Mer :

Objet : Candidature acceptée - Poste de Femme de Chambre Résidente Madame Lilith Vance, Nous avons le plaisir de vous informer que votre dossier a été retenu pour intégrer le personnel d'entretien du Palais Royal d'Eldoria. Vos entretiens et vos références ont convaincu la Surintendante. Vous êtes attendue ce lundi à 07h00 précises à l'entrée des services (Porte C, secteur des domestiques).

Je relus la phrase trois fois, retenant ma respiration. Derrière la froideur administrative de ces lignes se dressait le monastère de pierre grise et de dorures où les secrets des puissants s'entassaient derrière de lourdes tentures de velours. C'était un monde interdit, impénétrable, où le danger rôdait sous les apparences de la perfection. Mais c'était aussi ma seule bouée de sauvetage capable de nous empêcher de sombrer définitivement.

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