Chapitre 1
ALYRA
Plus que quelques minutes.
Je me regardais une dernière fois dans le miroir, le cœur battant un peu plus vite à chaque seconde qui passait.
J’avais beau examiner mon reflet sous tous les angles, rien ne changerait ce que j’étais. Peu importaient les vêtements que je portais ou la manière dont je me coiffais, ma nature finirait toujours par me trahir.
J’étais une hybride. Mi-loup, mi-humaine. Une paria aux yeux des sang-pur et aujourd’hui, j’allais devoir intégrer leur monde.
Mon entrée à l’Académie des loups était obligatoire, mais je ne me faisais aucune illusion sur ce qui m’y attendait. Les loups de haut rang me mépriseraient, refuseraient probablement de m’adresser la parole ou, pire encore, prendraient un malin plaisir à me harceler.
Pourtant, je n’avais pas le choix.
Si je ne me présentais pas cette année, on me traquerait, comme tous ces hybrides qui, avant moi, avaient refusé de se plier aux règles imposées par les loups.
Car les loups-garous étaient désormais une espèce en voie d’extinction.
Entre les siècles de chasse et le métissage avec les humains, il ne restait aujourd’hui que quelques loups au sang pur.
La plupart vivaient réunis dans une cité, dissimulée au cœur de la forêt par de puissants sortilèges et protégée par une armée d’élite.
Une cité qui se trouvait pourtant à quelques minutes seulement de chez moi.
Un Alpha régnait sur la meute et des lois strictes avaient été instaurées pour préserver ce qu’il restait de leur espèce.
La mixité était désormais interdite, sauf en cas de lien de compagnon.
Les sang-pur devaient préserver leur lignée en s’unissant à leurs semblables.
Quant aux hybrides, leur existence était considérée comme une erreur qu’il fallait garder sous contrôle.
Contrairement aux loups de sang pur, qui intégraient l’académie dès leur plus jeune âge, les hybrides devaient attendre leur majorité. C’était généralement à dix-huit ans que nos pouvoirs commençaient à se manifester, et il devenait alors obligatoire d’apprendre à les maîtriser.
Ma mère était humaine et mon père un loup. Leur union avait été condamnée et ils avaient tous les deux trouvé la mort en tentant de fuir et de me cacher. Et malheuresement je ne gardais aucun souvenir d’eux.
Depuis, ma tante et mon oncle veillaient sur moi comme si j’étais leur propre fille. Ma cousine, quant à elle, était devenue ma seule véritable amie. Elle était humaine et elle ne franchirait donc pas les portes de l’académie à mes côtés. Je serais seule.
Cette pensée me serra l’estomac tandis que je rattachais fermement ma queue-de-cheval haute, prenant soin de ne laisser aucune mèche rousse dépasser.
J’avais choisi une tenue aussi discrète que possible, dans l’espoir de me fondre dans la masse même si je savais que c’était peine perdue. Mon sweat noir et mon pantalon sombre ne suffiraient pas à cacher mon odeur d’hybride.
J’espérais seulement ne pas être la seule dans cette situation. Peut-être y aurait-il d’autres jeunes comme moi à l’académie, même si les chances étaient minces.
Les loups ne voulaient plus souiller leur sang et les liens de compagnons étaient devenus si rares qu’ils relevaient presque de la légende.
Je poussai un long soupir en observant une dernière fois mon reflet.
J’avais deux ans à tenir à l’académie. À vingt ans, je pourrais enfin retrouver un semblant de liberté. Soit retourner vivre parmi les humains, soit me mettre au service des loups de haut rang.
Le problème, c’était que les loups étaient des créatures profondément attachées à leur meute. Et je priais intérieurement pour que le mien préfère la solitude.
Parce que s’il y avait bien une chose que je refusais, c’était de passer le reste de mon existence à servir des gens qui me méprisaient.
J’attrapai ensuite mon sac à dos et descendis les escaliers.
Dans la cuisine, ma tante, ma cousine et les jumeaux étaient déjà installés autour de la table pour prendre leur petit-déjeuner.
— Bonjour Alyra, comment te sens-tu ce matin ? demanda ma tante en levant les yeux vers moi.
Avant même que je puisse lui répondre, Emry, ma cousine d’un an ma cadette, se leva brusquement de sa chaise pour se jeter à mon cou.
Ses longs cheveux blonds me fouettèrent le visage tandis que son parfum de rose envahissait mes sens.
— Je veux tout savoir quand tu rentreras ! Et pense à moi qui leur botte les fesses si ça ne va pas.
J’étouffai un petit rire et la serrai doucement contre moi.
— Entendu.
Elle sembla satisfaite de ma réponse et retourna s’asseoir, me laissant enfin accéder à la table.
J’en profitai pour attraper un pancake encore chaud, généreusement nappé de sirop d’érable.
— Merci, tata. Ça va aller.
Ma tante Carole fit la moue, visiblement peu convaincue. Elle s’essuya les mains sur son tablier avant de venir s’asseoir face à moi, tandis que les jumeaux avaient déjà déserté la table pour courir dans toute la maison.
— Tu veux que je te conduise ce matin ?
Ses yeux verts, presque identiques aux miens, me scrutaient avec attention, comme si elle cherchait à déceler la moindre hésitation sur mon visage. Mais ma décision était prise.
L’académie se trouvait un peu plus profondément dans la forêt, dissimulée aux yeux des humains. Il ne me faudrait qu’une quinzaine de minutes pour la rejoindre à pied.
Mon oncle avait réussi à nous trouver cette maison dans une résidence privée, en bordure du territoire de la meute, afin que je puisse rester aussi proche que possible de l’académie lorsque le moment serait venu.
Et ce moment était arrivé.
— Non merci, vraiment... Je préfère marcher.
Elle me dévisagea encore quelques secondes, puis finit par acquiescer sans insister.
À peine s’était-elle relevée que les jumeaux traversèrent une nouvelle fois la cuisine à toute vitesse. Elle partit aussitôt à leur poursuite, disparaissant dans le couloir derrière ces deux petites tornades inarrêtables.
Je jetai un dernier regard à Emry, qui m’adressa un sourire auquel je répondis timidement, avant de me diriger vers la porte.
Une fois dehors, j’inspirai profondément l’air frais du matin.
Pendant quelques secondes, je restai immobile, profitant du calme qui m’entourait. Puis je resserrai les bretelles de mon sac sur mes épaules et pris la direction du sentier qui s’enfonçait entre les arbres et qui me mènerait tout droit à mon échafaud.
Lorsque je franchis la ligne invisible qui délimitait le territoire de la meute, je sentis immédiatement quelque chose changer en moi.
Pour les humains, comme ma famille, traverser cette frontière par mégarde aurait des conséquences bien différentes. Un sentiment d’angoisse et de terreur s’emparerait aussitôt d’eux, les poussant à faire demi-tour. Des visions effrayantes apparaîtraient alors sous leurs yeux, prenant la forme de monstres, d’ombres menaçantes ou de leurs pires cauchemars.
De puissantes sorcières avaient autrefois accordé aux loups un sortilège destiné à protéger leurs terres, en échange d’un lourd tribut. Mais personne ne semblait savoir ce qu’elles avaient exigé en retour.
Contrairement aux sang-pur, je ne pouvais pas me transformer. Je n’avais pas non plus accès aux pensées ou aux émotions de mon loup, puisque celui-ci était censé être presque inexistant.
Je possédais néanmoins un odorat et une ouïe bien plus développés que ceux des humains, ainsi que des capacités physiques largement supérieures aux leurs.
C’était peu comparé aux véritables loups, mais suffisamment pour me rappeler chaque jour que je n’étais pas entièrement humaine.
Après une dizaine de minutes de marche, je sentis que j’approchais de ma destination. Les odeurs se multipliaient, et je percevais désormais la présence d’autres loups, quelque part devant moi.
J’allais enfin pénétrer au cœur de leur monde et si je voulais survivre à ces deux années sans trop de difficultés, je devais absolument me rendre invisible.
Tatie Carole, qui avait passé sa vie à prendre soin de moi et à me cacher, avait même réussi à me procurer un élixir capable d’atténuer mon odeur.
Lorsque ma mère m’avait confiée à elle, la découverte de l’existence du monde magique avait profondément bouleversé ma tante et mon oncle. Pourtant, malgré le choc, ils avaient tout fait pour m’offrir une enfance aussi normale et sécurisante que possible.
Elle avait passé des années à se renseigner sur les loups et leurs coutumes, cherchant à comprendre ce monde auquel j’appartenais malgré moi.
C’est ainsi qu’elle avait fait la connaissance d’une sorcière qui, au fil du temps, était devenue son amie.
Néanmoins, elles devaient rester discrètes, car même si les sorcières étaient tolérées, exercer des sortilèges sur des loups, et encore plus sur des hybrides, était interdit sans l’aval de l’Alpha.
Alors que j’étais perdue dans mes pensées, je sortis finalement de la chaleur de la forêt pour atterrir dans une immense clairière où reposait, en son centre, l’académie.
Et elle était beaucoup plus imposante et moderne que tout ce que j’avais pu imaginer.
Le bâtiment semblait avoir été conçu pour ne faire qu’un avec la nature environnante. D’immenses baies vitrées recouvraient presque entièrement ses façades, laissant les rayons du soleil traverser les différentes structures. La forêt se reflétait dans les vitres, donnant presque l’impression que les arbres faisaient partie intégrante de l’édifice.
Les loups avaient toujours aimé vivre au plus près de la nature et visiblement, même leur école ne faisait pas exception.
Aujourd’hui, seuls les étudiants qui venaient d’atteindre la majorité étaient censés faire leur rentrée. Les autres ne seraient donc pas encore tous présents. C’était déjà ça.
Je pris une profonde inspiration, rassemblai le peu de courage qu’il me restait et m’avançai vers l’entrée, la tête baissée, en essayant de me faire aussi petite que possible.
Des dizaines et des dizaines d’étudiants circulaient déjà autour du bâtiment. Certains discutaient en groupe, d’autres se dirigeaient vers l’entrée sans même m’accorder un regard.
Pour le moment, personne ne semblait faire attention à moi et j’espérais sincèrement que cela continuerait ainsi.
Une fois à l’intérieur, je jetai un regard autour de moi avant de repérer un panneau indiquant l’accueil. Je suivis alors la direction indiquée jusqu’à atteindre un comptoir derrière lequel se tenait une femme d’un certain âge.
À peine m’étais-je approchée qu’elle me détailla de haut en bas, avant de demander d’un ton hautain.
— Nom et prénom.
— Alyra Wallace.
Elle m’observa encore un instant, puis reporta son attention sur l’écran de son ordinateur et pianota quelques mots.
Après plusieurs secondes, son expression se durcit. Elle me lança un regard noir avant de me tendre un cahier et un badge, sans la moindre explication.
Je les récupérai et baissai les yeux vers l’inscription qui figurait sur le badge.
Alyra Wallace — Hybride.
Super...
Ce ne pouvait pas être plus explicite.
Moi qui espérais passer inaperçue, voilà qu’on affichait directement ma nature sur ma poitrine.
Je feuilletai rapidement le cahier pour découvrir mon emploi du temps, puis levai les yeux vers l’horloge accrochée au mur.
Mon premier cours commençait dans seulement cinq minutes.
Je remerciai précipitamment la femme et lui souhaitai une bonne journée, mais elle ne prit même pas la peine de me répondre.
Génial. Même les employés de l’académie semblaient déterminés à me mener la vie dure.
Je me dépêchai de rejoindre les couloirs, consultant sans cesse mon emploi du temps pour essayer de trouver ma salle mais le bâtiment était immense, et les couloirs semblaient interminables.
Lorsque la sonnerie retentit, son écho résonnant dans tout l’établissement, je compris que j’étais déjà en retard.
Je pressai davantage le pas et quand j’arrivai enfin devant la bonne salle, plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis le début du cours.
Mon objectif de passer inaperçue était officiellement foutu.
Je frappai timidement à la porte et attendis qu’une voix m’autorise à entrer.
Je poussai alors la porte, découvrant une classe déjà installée tandis que plusieurs étudiants tournèrent immédiatement la tête dans ma direction.
Je m’avançai légèrement, consciente des regards qui pesaient désormais sur moi, avant de m’adresser au professeur.
— Excusez-moi, monsieur, je me suis perdue dans les couloirs et...
— Taisez-vous et allez vous asseoir. Vous avez déjà suffisamment perturbé le début du cours comme ça.
Son ton était neutre, presque indifférent, comme si ma présence constituait simplement une nuisance supplémentaire.
Je ravaleai les excuses qui me brûlaient les lèvres et me dirigeai rapidement vers une place libre au fond de la salle.
Une fois assise, je baissai les yeux vers mon cahier et tentai de reprendre une respiration normale.
C’était bon. Le pire était passé.
Du moins, c’est ce que je crus jusqu’à ce que le professeur reprenne la parole.
— C’est exactement pour ça qu’on vous explique pourquoi les hybrides sont inférieurs. Moi qui pensais être épargné cette année.
Je me figeai, abasourdis.
Il venait vraiment de dire ça ? Devant toute la classe ?
Sans même m’accorder un regard supplémentaire, il se retourna vers le tableau et reprit son cours comme si de rien n’était.
Autour de moi, plusieurs étudiants éclatèrent de rire.
Des chuchotements s’élevèrent aussitôt, accompagnés de regards méprisants et de sourires moqueurs.
Je me tassai davantage sur ma chaise, baissant la tête dans l’espoir de disparaître, c’est alors que quelque chose de dur heurta soudainement mon crâne.
Une douleur lancinante se propagea aussitôt à l’endroit de l’impact, et je me crispai sans oser me retourner.
Je fixai obstinément mon cahier, les doigts serrés autour de mon stylo.
J’avais passé de longues heures à imaginer ce qui m’attendait derrière les portes de cette académie. Le mépris, les insultes et les regards noirs. Je m’étais préparée à tout cela.
Mais jamais je n’aurais imaginé devenir, dès mon premier jour, la cible de la haine et de la colère de tous ces loups.








