Chapitre 1 : BORAM
Le train ralentit. Les immeubles défilaient derrière la vitre, puis le convoi s'immobilisa dans un long grincement métallique.
Ren Kurusaki ouvrit les yeux.
Son reflet lui faisait face dans la vitre — cheveux bleu ciel argenté, regard calme, expression neutre. Le même visage qu'il avait toujours eu. Le même homme. Sauf qu'aujourd'hui, il avait décidé que ça allait changer.
— Gare centrale de Boram. Terminus.
Les passagers se levèrent autour de lui dans le brouhaha habituel — des étudiants, des employés, des familles, des gens ordinaires qui menaient des vies ordinaires. Ren attrapa son sac et descendit sans se presser.
L'air frais l'accueillit d'un coup.
La gare était immense. Des centaines de personnes circulaient dans tous les sens, les écrans publicitaires illuminaient le hall, les conversations se mêlaient au bruit des pas et aux annonces qui se chevauchaient. Ren traversa tout ça sans s'arrêter et sortit enfin.
Il s'immobilisa quelques secondes sur le parvis.
Devant lui s'étendait Boram — des immeubles, des enseignes lumineuses, des avenues bondées, des cafés dont les terrasses débordaient sur les trottoirs. Une ville prospère. Vivante. Normale.
Exactement ce qu'il recherchait.
Son téléphone vibra.
Je t'attends à la maison.
Il rangea l'appareil et commença à marcher.
Une heure plus tard, l'agitation du centre avait laissé place à quelque chose de plus tranquille. Les immeubles rétrécissaient, les rues s'élargissaient, les commerces devenaient plus modestes. Le quartier respirait différemment — plus lentement, plus simplement.
Ren apprécia l'atmosphère immédiatement. C'était précisément pour ça qu'il avait accepté de venir. Un endroit tranquille. Loin du passé. Loin des souvenirs. Loin des combats.
En traversant une rue commerçante, son regard s'attarda brièvement sur un groupe d'hommes devant une salle de jeux. Même veste. Même symbole brodé dans le dos. Même façon d'occuper l'espace — épaules larges, regard qui balaie les passants, cette posture particulière de gens habitués à ce que les autres s'écartent.
Un gang. Ren le comprit immédiatement, sans que ça modifie son pas d'un centimètre. Les gangs existaient partout. Ça ne voulait rien dire sur une ville. Les hommes le regardèrent passer, puis retournèrent à leur discussion.
Ren continua son chemin.
Quelques minutes plus tard, il s'arrêta devant une petite maison traditionnelle. La peinture était légèrement écaillée aux angles, le jardin avait clairement besoin qu'on s'en occupe — mais l'endroit dégageait quelque chose de chaleureux, la sorte de chaleur qui vient du temps passé dans un lieu, pas de la décoration.
Il poussa le portail.
La porte s'ouvrit avant même qu'il ait levé la main pour frapper.
Un vieil homme apparut — cheveux gris coupés court, corps encore solide malgré l'âge, regard qui ne s'excusait de rien. Son oncle. Un sourire fendit son visage.
— Tu as grandi.
Ren leva un sourcil.
— J'ai vingt-cinq ans.
— Exactement.
Un rire lui échappa malgré lui. Il secoua la tête, et les deux hommes échangèrent une accolade — simple, sincère, le genre qui n'a pas besoin de durer longtemps.
— Entre.
Le repas fut calme. Très calme.
Ils parlèrent du voyage, de la météo, des commerces du quartier — rien qui méritait vraiment d'être dit, et c'était exactement pour ça que c'était bien. Personne ne parlait du passé. Personne ne posait de questions sur d'où il venait, sur ce qu'il avait fait, sur les raisons réelles pour lesquelles il était là. Son oncle semblait avoir décidé, sans qu'on en discute, que certaines choses n'avaient pas à être dites.
Pendant un instant, Ren eut presque l'impression d'être quelqu'un de normal.
Puis son oncle posa sa tasse.
— Je vais prendre ma retraite le mois prochain.
Ren continua de manger.
— Félicitations.
— C'est tout ?
— Tu voulais des fleurs ?
Son oncle éclata de rire — un vrai rire, grave et bref.
— Toujours aussi insolent.
— Toujours aussi vieux.
— Tu devrais montrer un peu plus de respect.
— Je suis venu vivre chez toi. C'est déjà une preuve de respect.
Cette fois, même son oncle ne put rien contre son sourire. Pendant quelques secondes, la maison résonna de quelque chose de léger — une atmosphère familiale, presque étrangère à Ren tant il avait oublié à quoi ça ressemblait.
Le lendemain matin, il quitta la maison après le petit-déjeuner.
Les rues étaient agréables sous la lumière du matin. Des commerçants saluaient leurs premiers clients, des enfants traversaient en courant devant un parc, des étudiants marchaient en regardant leur téléphone. Ren observait tout ça sans destination précise — il voulait juste comprendre l'endroit où il allait vivre, en prendre la mesure.
Vers midi, il s'arrêta devant une supérette, acheta une boisson et alla s'installer sur un banc. Le soleil était agréable. Le vent léger. Pour la première fois depuis vraiment longtemps, il n'avait nulle part où être et personne à éviter.
Il se sentait bien.
Puis un bruit de verre brisé retentit.
Ren ferma les yeux. Une seconde. Deux. Il soupira lentement, puis tourna la tête.
Un petit restaurant, à vingt mètres. Trois hommes. Un commerçant d'une cinquantaine d'années, acculé contre des caisses renversées. La situation était suffisamment lisible.
— Je vous ai dit que j'allais payer !
— T'aurais dû payer avant.
— Donnez-moi juste quelques jours —
Un coup de poing coupa la phrase. Le commerçant s'effondra contre une caisse avec un bruit sourd. Les trois hommes rirent.
Ren regarda sa boisson. La finit. Se leva.
— Excusez-moi.
Les trois se retournèrent. Celui du milieu fronça les sourcils.
— Hein ?
— Vous pourriez faire moins de bruit ?
Ils éclatèrent de rire.
— C'est une blague ?
— Non.
— Alors dégage.
— J'allais justement partir. Lui aussi.
Le sourire du plus grand disparut net.
— Tu veux jouer au héros ?
— Pas vraiment.
— Alors pourquoi t'ouvres la bouche ?
— Parce que vous êtes pénibles.
Le poing arriva vite — direct, bien envoyé. Ren inclina légèrement la tête. Le poing passa dans le vide, et il en profita pour poser une main sur l'épaule de l'homme — pas un coup, juste une pression simple — et le poussa.
L'homme recula de quatre pas, perdit l'équilibre, s'écrasa dans les caisses avec fracas.
Silence.
Les deux autres restèrent figés.
— C'est exactement pour ça que je voulais éviter cette conversation, dit Ren calmement.
L'homme se releva, le regard changé — plus de mépris, juste une colère froide. Il fit signe aux deux autres, et les trois avancèrent ensemble.
Et à ce moment précis, quelque chose bougea au fond de Ren.
Pas une pensée. Pas une décision. Quelque chose de plus ancien — un instinct qui se réveillait comme on ranime une braise. Son regard changea. Très légèrement. Juste assez pour que lui seul le sache.
Il recula. Un pas. Puis un autre. Leva les deux mains.
— Finalement, oubliez.
Les trois s'arrêtèrent net. Même le commerçant, toujours à terre, semblait perdu.
Ren se détourna et commença à partir. Les rires éclatèrent derrière lui — regardez-le fuir, quel lâche — et il continua sans répondre, sans se retourner, les mains dans les poches.
Parce qu'il connaissait la vérité.
Ce n'était pas eux qu'il évitait.
Le soir, il rentra chez son oncle. Ce dernier était assis sur la terrasse, une tasse entre les mains, et ne dit rien quand Ren s'installa à côté de lui. Ils regardèrent le soleil disparaître derrière les immeubles — une ligne orange qui rétrécissait lentement, puis plus rien.
— Alors ? dit finalement son oncle.
— Alors quoi ?
— La ville.
Ren réfléchit quelques secondes.
— Elle est agréable.
Son oncle hocha la tête. Un léger sourire — celui de quelqu'un qui sait qu'on ne lui dit pas tout, et qui choisit de ne pas insister.
— Tant mieux.
La nuit tomba sur Boram.
Ren observa les lumières s'allumer une à une dans les immeubles alentour — des dizaines de vies derrière des fenêtres, des dizaines d'histoires dont il ne saurait jamais rien. Une ville immense. Une ville inconnue. Une ville où il espérait sincèrement que personne n'aurait jamais à savoir qui il était vraiment.
Il ne savait pas encore que Boram cachait bien plus de choses qu'il ne l'imaginait.





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