Chapitre 1
PDV de Nora :
« Garde ton calme, Nora. » Je répète ce mantra dans ma tête pour la millième fois ce soir. Mais ce n’est pas une mince affaire. Que voulez-vous faire quand votre soi-disant fiancé est occupé à flirter avec toutes les femmes présentes dans la salle ?
J’avais été forcée d’accompagner Kevin au bal caritatif annuel organisé par la fondation qui récolte des dons pour les patients atteints de thalassémie. Pourtant, il était évident que la plupart des gens n'étaient là que pour socialiser ou étaler leur richesse.
Les femmes se pavanaient dans des tenues de créateurs, leurs bijoux scintillant sous les lustres Swarovski. Des hommes en costume Armani leur lançaient des regards aguicheurs en sirotant du champagne.
Kevin et moi étions là par obligation familiale, mais cela ne lui donnait pas le droit de se comporter comme un parfait connard avec moi. J’aurais rompu nos fiançailles sur-le-champ. Ou je ne me serais jamais fiancée si ma grand-mère et mes sœurs n’avaient pas été là.
La fortune familiale avait presque disparu depuis la mort de nos parents, et j’avais besoin d’épouser quelqu’un d’assez riche pour nous soutenir, ma famille et moi. J’avais dû abandonner l’université, car nous ne pouvions plus payer les frais de scolarité. Et les petits boulots que j’avais décrochés avec mon seul diplôme de fin d’études secondaires ne suffisaient pas à offrir un bel avenir à mes sœurs.
Kevin a murmuré quelque chose à l’oreille d’une invitée qui a éclaté de rire. C’était une rousse pulpeuse, et elle était clairement sur le point de devenir l’une des « conquêtes » de mon fiancé. Rien que de les voir, j’avais envie de vomir. Heureusement, une distraction est arrivée au bon moment.
Les invités dans la salle de bal ont soudainement commencé à chuchoter et les femmes à se recoiffer. La foule s’est écartée et l’invité le plus important du gala est apparu. C’était un visage que j’avais déjà vu maintes fois à la télévision et dans les magazines. Ses « sexcapades » faisaient régulièrement la une des rubriques people.
Mais je devais bien admettre que les photos ne rendaient pas justice à sa beauté. Peut-être que qualifier un homme de beau était étrange, mais je ne savais pas comment décrire autrement un type avec un visage aussi parfait. Il avait des lèvres pulpeuses. Ses cheveux étaient d’un brun si sombre qu’ils en étaient presque noir de jais. Un nez droit et des pommettes sculptées. C’était aussi l’homme le plus grand de la pièce, et il devait probablement fréquenter la salle de sport assez souvent si ses larges épaules étaient une indication.
Derek Osborne était le principal mécène de l’association dédiée aux patients atteints de thalassémie. Rien d’étonnant, étant donné qu’il était l’homme le plus riche de la ville, si ce n’est du pays tout entier. Il était un habitué de ce genre d’événements caritatifs.
« Nora, ne reste pas là à planter. Allez, viens. » Kevin a finalement décidé de ne plus m’ignorer et me tire par la main.
« Où est-ce qu’on va ? »
« Je t’ai dit que la raison principale de notre venue était de réseauter et de trouver de nouveaux investisseurs pour l’entreprise. Tu penses que c’est intelligent d’ignorer l’homme le plus riche ici présent ? On devrait au moins faire sa connaissance. » Il me traîne presque à travers la salle de bal.
« Tu le connais même ? Ça ne ferait pas bizarre si on allait lui parler sans être présentés ? »
« Il connaissait mon père. Et qui se soucie des présentations ? Dans le monde des affaires, il faut être proactif. Et essaie de sourire pour une fois, s’il te plaît. Cette tête de porte de prison que tu tires tout le temps ne va pas nous aider. » J'essaie de réprimer l'envie de coller une gifle à Kevin.
Mais sur un point, il a raison. Sans le vouloir, je donne parfois l’impression d’être une « princesse de glace ». Et si le succès commercial de Kevin est lié à l’avenir de ma famille, je vais devoir coopérer.
J’aperçois mon reflet dans l’un des miroirs dorés qui couvrent tout le mur. Il me montre une femme blonde dans une robe noire sans bretelles bon marché. Ce qui est le plus visible, c’est la tristesse dans ses yeux verts.
Kevin parvient, on ne sait comment, à se frayer un chemin dans la foule entourant Derek pour se présenter.
« Je ne crois pas que nous nous soyons déjà rencontrés », dit Derek d’une voix grave et masculine, avec cet accent chic typique des gens ayant passé leur enfance dans des écoles privées hors de prix.
« Vous avez peut-être entendu parler de mon père, Jonathan Pierce », dit Kevin en arborant le sourire le plus faux que j’aie jamais vu.
« Vous voulez dire le propriétaire de Pierce Industries ? Quelle agréable surprise. J’espère que votre père se porte bien. Ces dernières années n’ont pas été faciles pour lui. » Derek ne se moque pas ouvertement de Kevin. Mais il le tourne en dérision, bien qu’avec politesse.
Le père de Kevin a pratiquement fait faillite et a dû démissionner de son poste de PDG. La famille Pierce ne possédait la majorité des parts qu’avec une très faible marge. Pierce Industries était déjà au bord de l’effondrement. Si Kevin ne parvenait pas à trouver plus d’investisseurs, ils risquaient de perdre l’entreprise définitivement.
« Oui, il va bien. » Kevin semblait visiblement nerveux.
Et même s’il avait été froid et distant avec moi, j’ai ressenti de la peine pour lui. Mon opinion sur Derek a chuté, et j’étais sûre que je ne l’apprécierais jamais. Il me rappelait tous ceux qui m’avaient harcelée, et ils étaient nombreux.
« Et qui est cette charmante dame ? » Derek tourne ses yeux bleus vers moi.
« C’est ma fiancée, Nora Jones. Elle est une grande fan de vous. En fait, elle n’assiste pas souvent à ce genre d’événements. Elle n’a accepté de venir que parce que vous seriez là. » Kevin parle avant même que je puisse dire bonjour.
Je grimace devant ses tentatives désespérées de se faire bien voir de Derek.
« Avec un fiancé comme vous, je suis surpris qu’elle ne soit venue à cet événement que pour moi. » Cette fois, j’ai pu détecter une pointe de dédain sur le visage de Derek.
« Je suis bien venue à cet événement pour mon fiancé. Il déteste se rendre seul à ce genre de soirées. Je voulais aussi vous dire que je suis vraiment désolée pour ce qui vous est arrivé récemment. Ça n’a pas dû être facile de gérer les médias après votre rupture avec Katy. J’ai entendu dire que ses fans sont vicieux. » Les yeux de Derek ont brillé de colère une seconde avant qu’il ne reprenne contenance.
Derek avait largué sa petite amie sans ménagement lors du réveillon du Nouvel An par SMS. Dommage que la chanteuse, récompensée aux Grammy Awards, ait écrit une chanson à ce sujet et l’ait descendu dans tous les médias qu’elle pouvait. Il était désormais l’ennemi public numéro un de la Gen Z et des féministes.
« Vous me suivez dans les nouvelles ? Je suppose que je ne devrais pas être surpris puisque votre fiancé dit que vous êtes ma plus grande fan. » Il insiste lourdement sur le mot « plus grande ».
Je lui adresse un sourire mielleux en retour. Kevin transpire à grosses gouttes et je sais qu’il va me tomber dessus une fois que Derek sera hors de portée.
« Excusez-moi. J’ai des affaires urgentes à régler. » Derek me lance un dernier regard hautain et s’éloigne nonchalamment.
« C’était quoi ce bordel ? » murmure Kevin, furieux. « Tu n’as pas pu te montrer polie envers cet homme pendant quelques minutes ? »
« J’étais parfaitement polie jusqu’à ce que je le voie se moquer de toi. Et je n’arrive pas à croire que tu me cherches des noises ! » J’essaie de garder une voix basse, mais quelques personnes se retournent dans notre direction.
« Tu sais quoi ? C’était une erreur. Mon père n’avait pas à nous forcer à être ensemble juste pour une promesse stupide faite par nos parents il y a des décennies. Si mon père ne m’avait pas forcé à… » Il s’arrête au milieu de sa phrase.
« Allez, termine ce que tu allais dire, Kevin. Je sais que tu cherches des excuses pour te débarrasser de moi. Et j’en ai plus que marre de tout ça ! »
J’enlève ma bague de fiançailles et la lui glisse dans la main. À ce stade, tous les autres invités nous regardent, mais je m’en fiche.
Je sors de la salle aussi vite que je peux. Dehors, il y a une magnifique cour avec une fontaine en pierre à l’aspect ancien et des parterres de fleurs ici et là. En marchant, je réfléchis à ma vie.
Tout avait basculé depuis la mort de maman et papa. Ma vie consistait à enchaîner les petits boulots et à essayer d’économiser pour les études de mes sœurs. Le père de Kevin avait connu mes parents, et pourtant, cela avait été une surprise quand il m’avait présentée à Kevin et avait commencé à nous pousser vers des fiançailles.
Nous n’avions eu qu’un seul baiser très maladroit et, peu après, nous étions fiancés. Je savais que Kevin m’avait demandé en mariage à cause de son père et je savais qu’il n’y avait pas d’amour entre nous. Pourtant, j’avais accepté en voyant à quel point ma grand-mère était heureuse.
C’était une femme à l’ancienne qui croyait toujours qu’une femme avait besoin d’un homme pour prendre soin d’elle. Pour une jeune femme sans fortune et avec deux sœurs cadettes à charge, un homme riche était son salut (du moins, selon elle).
Je n’étais amoureuse de personne et je n’avais même jamais ressenti de passion pour quelqu’un. Donc, cela ne semblait pas être un immense sacrifice pour ma famille. Sauf que ces derniers mois avaient été une torture. Je me sentais indésirable et méprisée. J’avais l’impression que tout le monde me prenait pour une de ces chercheuses d’or sans une once de fierté. Étais-je égoïste, ou le jeu en valait-il la chandelle malgré la destruction de ma santé mentale ?
Je savais que Nigella et Nadine me soutiendraient de tout cœur, mais après tout, ce n’étaient que des enfants. Elles ne connaissaient pas la gravité de notre situation financière ni la cruauté du monde extérieur.
Perdue dans mes pensées, je n’avais pas réalisé à quel point je m’étais éloignée du bâtiment principal. Mes pensées furent interrompues par un cri glaçant qui déchira l’air. Le bruit venait de quelque part sur ma gauche. Mon premier instinct fut de fuir, mais quelque chose me poussa à découvrir ce qui se passait.
Derrière un bosquet d’arbres, quatre hommes se tenaient là, habillés tout en noir. L’un d’eux, je l’ai reconnu, était Derek. Mais ce qui a attiré mon attention, c’était l’homme étalé aux pieds de Derek. Il sanglotait, et c’était la première fois que je voyais un homme adulte pleurer ainsi. Il a essayé de se relever et y était presque parvenu quand Derek l’a attrapé par la gorge.
J’ai dû étouffer mon cri d’horreur alors qu’il commençait à étrangler l’homme sous mes yeux. Le beau visage de Derek était déformé par la rage et une étrange lueur sadique brillait dans ses yeux. À cet instant, il n’avait rien d’humain. Plus bête qu’homme. L’homme est retombé, inerte, dans sa poigne, et j’ai espéré qu’il n’était pas mort, juste inconscient.
« Emmenez-le. Avant que quelqu’un d’autre ne vienne ici », dit froidement Derek aux trois hommes en costume noir, qui ont traîné le type pour le jeter dans une camionnette noire.
Jusque-là, j’étais restée pétrifiée devant la scène, ne sachant que faire. Il fallait que j’appelle la police. Au moment où j’ai décidé de reculer lentement pour m’enfuir, les yeux bleus et froids de Derek ont rencontré les miens.
« Qu’avons-nous là ? » dit-il avec un regard prédateur dans les yeux.
…