PARTIE I
■□■□●□■□■□■□■□■□■□■○■□Comment j'en suis arrivé là? C'est difficile à dire. Je dois cependant souligner que ce n'était pas de ma faute. Il m'est arrivé d'avoir des ennuis - et ce bien trop souvent - et les conséquences étaient parfois désastreuses, au grand déplaisir de tous. Mais j'ai su, la plupart du temps, me tirer du pétrin.
Je ne savais pas à quel point je m'étais empêtré dans de beaux draps, jusqu'à ce que mon coeur soit prisonnier d'un enchantement sans égal. Ces yeux remplis d'un amas de poussière d'étoile, cette âme si pure et si authentique, ce merveilleux sourire, m'avaient hypnotisé. Sans doute était-ce ma première expérience avec un phénomène surnaturel inédit. Si tel n'était pas le cas, j'avoue, je me serais jeté à corps perdu dans la plus plate des déceptions.
Cette nuit là marquait le moment où je devenais le plus heureux, mais aussi, incontestablement, le plus inquiet des êtres vivants de la planète. C'était inévitable, point à la ligne.
Car si j'ai autant de mal à gérer la situation, ces beaux draps dans lesquels je ne peux plus sortir, tel un homme incapable de nager laissé seul au milieu de l'océan, c'est parce qu'on en veut à ceux que j'aime. Parce que j'existe et que l'on veut tenter de m'atteindre. M'atteindre au travers mes proches...
Ma tante May, qui s'est toujours occupée de moi, qui m'a vu grandir et qui est tout simplement une figure de mère pour moi, manquait à l'appel depuis maintenant cinq heures. Et voilà que MJ risquait à présent de subir un sort aussi incertain que celui de tante May. C'était ma pire crainte, et voilà que cela pouvait arriver d'un moment à l'autre. Si seulement je n'avais pas eu la prétention de lui demander de sortir avec moi. Les choses auraient été tellement différentes. Car mes ennuis allaient peut-être la précipiter vers un destin digne de magnifiques funérailles précoces.
- Comment vas-tu faire pour le vaincre? me demanda MJ, le visage humecté de larmes.
- Je verrai bien sur place. J'espère seulement que je ne tomberai pas sur leur patron...
Je ne voulais pas l'inquiéter encore plus qu'elle ne l'était déjà, mais je savais que j'avais raté mon coup.
- Promet-moi seulement de revenir, me supplia-t-elle.
- Je te le promets, soufflai-je pour camoufler ma voix que je sentais cassante. Et toi, promet-moi de ne pas venir.
Je le savais. Je la connaissais maintenant assez bien pour deviner qu'elle voulait m'aider à tout prix. Mais cette fois, c'était différent. Il fallait qu'elle reste en sécurité.
- Bien sûr, me dit-elle, un sourire triste sur les lèvres.
Et c'est sur ces mots que MJ s'avança pour me prendre dans ses bras, tendres et chaleureux, avant de m'offrir du courage au travers un baiser d'une douceur douloureuse. J'étais bien entendu incertain de la revoir. Encore une promesse que je n'allais pas pouvoir tenir. Mais il fallait absolument que je tente ma chance. Coûte que coûte. Pour son salut. Pour celui de May.
Être un héros n'est pas chose aisée. C'est douloureusement impitoyable. La moitié des gens veut être protégée ou admire les pouvoirs, alors que l'autre veut verser le sang jusqu'à la dernière goutte. Bon... ces statistiques ne sont pas représentatives de la réalité, mais vous voyez l'idée générale.
C'était d'ailleurs cette position que partageaient les membres du gang qui ne me lâchait pas d'une semelle depuis quatre ou cinq jours. Les Tracksuits, comme ils se surnommaient, avaient réussi à percer mon secret, à découvrir qui j'étais. Et voilà que May ne répondait plus à mes appels, qu'elle n'était pas chez elle et que personne ne l'avait vue depuis un moment. Je savais par contre où elle pouvait se trouver, mais l'idée ne me plaisait guère. Elle me rendait en colère, c'est certain. Personne ne touche à ma tante! Ces Tracksuits allaient devoir payer s'ils avaient, comme je le pensais, emporté May avec eux.
Sans plus attendre, sous le regard doux de MJ, je mis mon masque et je m'élançai par la fenêtre. Zigzaguant entre les gratte-ciels de New York, toile après toile, je mis peu de temps à atteindre le garage, en banlieue, où mon traceur me signalait la présence de Kazi, le second des Tracksuits.
- Karen, combien sont-ils, à l'intérieur? - Je détecte la présence de quatre individus.
- Et... est-ce que tu as repéré May?
- Non. Mais il y a un sous-sol dont le revêtement métallique m'empêche de sonder proprement. Il bloque mes signaux.
- Une cave secrète? Dans un garage? Étrange... Et bien, Karen, allons-y.
À pas de loup, je m'approchai tranquillement, tout en analysant où Kazi et les autres se trouvaient à l'intérieur grâce à mon capteur biométrique.
À l'intérieur, tout était calme. Deux hommes jouaient aux cartes, tandis que les autres discutaient à l'écart, à voix basse. Ils n'avaient même pas remarqué mon intrusion. Il faut dire que j'étais discret, surtout avec mon nouveau costume noir. Accolé au plafond, me faisant le plus petit possible, j'avançai tranquillement vers la table. Une fois au-dessus d'elle, j'activai mes lance-toiles et les deux joueurs de cartes furent propulsés vers le haut, attachés comme des piñatas. Surpris par leurs cris, Kazi et l'autre Tracksuit sursautèrent et sortirent chacun leur arme, qu'ils pointèrent sur moi. Plus rapide qu'eux, je lançai deux toiles qui les leur arrachèrent des mains.
- Surpris de me voir? m'exclamai-je en descendant du plafond. Où est-elle?
Kazi ouvrit les mains vers les ciel, un sourire en coin.
- Tu penses sérieusement qu'elle est ici?
- Alors vous admettez que vous l'avez enlevée?
- Woh! Ne saute pas trop vite aux conclusions, Peter, fit l'autre gars.
En colère, je lançai une toile qui projeta le compagnon de Kazi sur le mur, où il se retrouva collé, incapable de bouger. Pour sa part, Kazi ne bougea pas d'un poil. Il me toisait droit dans les yeux, avec un air faussement peiné. Pour toute réponse, il me dit :
- Elle n'est pas ici.
- Ah ouais? Et bien sûr, nous sommes dans un simple garage?
- Perspicace.
- Et bien, j'imagine que vous ne voyez pas d'objection à ce que je fouille un peu dans votre sous-sol? piquai-je en m'avançant vers celui qui avait découvert mon secret.
Sous le regard intense de Kazi, je me dirigeai vers la porte donnant accès à la pièce secrète. Quand je l'ouvrai à la volée, je fus surpris par deux hommes, qui, sans aucun doute, m'attendaient. Avant même de les laisser agir, j'assénai un coup de poing à chacun d'eux. Celui de gauche tomba à la renverse dans l'escalier, tandis que celui de droite réussit à me projeter par derrière. D'un simple coup d'oeil, j'aperçus Kazi se précipiter sur son arme, mais à nouveau, je lançai une toile qui colla ses pieds au sol. En pleine course, il tomba face contre terre, enragé. Devant moi, cependant, le Tracksuit sortit de sa poche un poignard. Avec toute la violence qu'il avait en lui, il me frappa de plein fouet avec son poing, la lame assérée me manquant de très peu. Évitant coups après coups grâce à mon sens super-développé, je fus capable de lui arracher au passage, entre deux salves manquées, son poignard à l'aide d'une toile. Rapidement, je le mis à terre. Or, derrière moi, Kazi s'était dépêtrer de ma toile et s'était emparé d'un pied de biche, qu'il leva précipitamment sur moi. Avec le coup que je reçus sur le dos, je m'effondrai, surpris par l'attaque.
- Oh c'est pas vrai! m'exclamai-je, en douleur. C'est pas cool!
À nouveau, il brandit la longue tige métallique, mais il me rata d'un cheveux. Je m'étais remis sur pieds en moins de deux, en me propulsant vers le haut à l'aide d'une toile. Tout en me relevant, je donnai un coup de genou à la tête de mon assaillant, qui perdit l'équilibre. Chancelant vers l'arrière, Kazi porta sa main vers son nez, ensanglanté.
- Désolé, mais vous l'avez mérité, Kazi! Allez, lâchez ça et je vous laisserai filer si vous me dites où est May.
Pour toute réponse, Kazi se pinça le nez et me regarda droit dans les yeux, l'air rieur. Ce petit air stupide, cependant, avait l'air des plus sérieux malgré son sourire mesquin.
- Où est-elle? répétai-je, en colère.
- Tu le sauras bien assez tôt, Peter. En fait... Je crois que tu as déjà la bonne réponse, là - Kazi pointa son doigt sur mon coeur - tout au fond de toi. Peter... Tu n'as qu'à te rendre à l'évidence.
- Que voulez-vous dire?
- Tu es simplement aveuglé par toutes ces émotions, qui bouillonnent en toi.
Kazi se montrait légèrement plus sérieux, son visage ayant troqué son sourire pour un air de pitié. Mais ce n'était pas de la pitié pour lui. C'était pour moi.
- Un enfant comme toi, un enfant extraordinaire, Peter, n'aurait pas à avoir le sort du monde sur ses épaules. Tu ne devrais pas être celui qui a le coeur brisé à cause de son propre destin.
- Ne me dites pas qui je suis!
Furieux, je lançai une toile sur Kazi, qui l'envoya voltiger avec sa barre de métal. Celle-ci, à la grande surprise du Tracksuit suspendu dans les airs, alla droit dans son visage. Quelques-unes de ses dents tombèrent au sol, ainsi que plusieurs gouttes de sang clair. Son hurlement retentit dans le garage tout entier. Je dois dire qu'il était terrifiant.
C'était la confusion la plus totale. Mais Kazi, lui, restait bien concentré sur sa cible - moi - et tout en l'esquivant grâce à mon sixième sens, j'analysai les lieux pour voir ce qui pouvait m'être utile pour mettre hors d'état de nuire mon asaillant. Derrière lui, une valve qui n'attendait que d'être ouverte était à portée de toile. Sans plus attendre, je lançai une nouvelle toile et d'un coup sec, j'arrachai du mur la valve. Tout à coup, comme je l'avais espéré, un jet de vapeur jailli, embrumant toute la pièce. Bientôt, je fus invisible aux yeux des Tracksuits. Or, je savais exactement où se trouvait Kazi. Avec un coup dans les reins, Kazi s'effondra au sol, mais il répliqua, à l'aveuglette, avec un coup de barre dans les genoux. À mon tour, je me retrouvai au sol, en douleur. Geignant, je me relevai aussi vite que je le pus malgré la pulsation persistante et douloureuse qui me battait à présent les jambes. Et puis, plus rien. Un bruit intense sifflait dans mes oreilles, mes sens ne répondaient plus. Mes genoux heurtèrent le sol et un rire, glacial mais fier, résonnait en moi comme un feu ardent. Je ne sentis même pas la chute de mon corps sur le sol, aux pieds de mon ennemi. ■□■□●□■□■□■□■□■□■□■○■□


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