I
AprĂšs des moments difficiles, jâai enfin la chance de repartir sur de bonnes bases. Jâai pris assez de temps pour moi, jâai besoin de mâoccuper de quelquâun, de le chĂ©rir comme mon enfant. Et comme un signe de Dieu, la jeune Kiko mâest apparue. Du moins, son pĂšre. Pendant une fĂȘte mondaine, Ă laquelle jâĂ©tais vivement conviĂ©e, je lâai rencontrĂ©, dans son costume sur-mesure gris et son nĆud papillon. Il avait une fille Ă marier pour lui assurer une descendance. Ainsi, sa fortune ne serait pas perdue et serait utilisĂ©e Ă bon escient, lâentreprise familiale dirigĂ©e par une main de fer. Il ne pensait pas quâune femme avait les qualitĂ©s requises, mais je lui ai vite fait changer dâavis.
Personne ne dit jamais non Ă la marquise du Basquais, Ă qui appartient la moitiĂ© de la ville. Un nom important, que je porte en hommage Ă mes parents dĂ©cĂ©dĂ©s. Jâai hĂ©ritĂ© dâune grande fortune trĂšs jeune, mais je nâai pas usĂ© un centime dans quelque chose dâinutile. Nous fabriquons le vin le plus rĂ©putĂ© du comtĂ©, et on peut dire que je me fais davantage dâargent grĂące Ă mon petit business domestique. Tout ça en toute lĂ©galitĂ©.
AprĂšs une longue discussion au sujet de nos fortunes et de la façon dont on gĂ©rait notre argent, nous avons convenu que Kiko serait entre de bonnes mains si elle mâĂ©tait destinĂ©e. Pas de mariage, mais une totale prise en charge. Et quand le moment serait opportun, je ferai en sorte quâelle enfante. Mais pour le moment, nous avons signĂ© un accord pour que je la garde auprĂšs de moi.
Quand lâavion se pose au sol, je resserre mon manteau Ă fourrure contre moi, le sourire aux lĂšvres. AprĂšs un an dâattente, voilĂ la jeune japonaise qui descend les marches lentement, me laissant le temps de lâadmirer. Ses cheveux sont noirs Ă©bĂšne, bouclĂ©s et coiffĂ©s de deux petites couettes sur le haut de son crĂąne. Elle porte une robe rose, typique des lolita japonaises, grĂące Ă laquelle je peux apercevoir ses longues jambes trĂšs minces. Sa peau est trĂšs proche du blanc, ce qui contraste avec le teint bronzĂ© de son paternel. Sa mĂšre, quant Ă elle, porte la coupe aux carrĂ© court, des cheveux de jais et un sourire aussi mignon que celui de sa fille.
Nous nous saluons tous. Kiko parle dâune voix timide, Ă peine audible. Toutefois, je distingue un accent, qui fait quâelle a du mal Ă prononcer les -r. Elle les prononce comme des -l, ce qui me fait grandement sourire. Elle est encore plus belle que sur les photos que mâa envoyĂ©es son pĂšre. Jâai envie de la serrer dans mes bras et de la bercer, mais je me retiens Ă cause des convenances.
TrĂšs vite, nous devons nous sĂ©parer. Monsieur Katashi a pu se dĂ©placer uniquement parce quâil a Ă faire dans le coin. Il en a donc profitĂ© pour emmener son enfant et lâabandonner. Elle ne semble pas perturbĂ©e, elle se contente de lâembrasser et lui faire â je pense, car elle parle en japonais â des adieux. Avec sa mĂšre, elle a un peu plus dâaffinitĂ©s. Elles se serrent longuement et se caressent les mains. Je les observe, attendrie.
- Ton pĂšre a dĂ» te parler de moi. Du moins, je lâespĂšre..., je lui demande une fois dans la voiture.
- Oui.
Elle me sourit. Comme sa coutume le veut, elle garde les jambes collĂ©es lâune Ă lâautre et ses mains posĂ©es sur ses genoux, le dos bien droit.
- Quâest-ce quâil tâa dit ?
- Que vous étiez une femme importante et que votre maison était différente des autres.
- Est-ce quâil tâas dit en quoi elle Ă©tait diffĂ©rente ?
Elle agite lĂ©gĂšrement la tĂȘte. Je me penche vers elle et pose une main sur la sienne.
- Nous ne vivons pas comme les autres, en effet. Nous avons des habitudes peu communes. Tu verras...
Son silence mâinvite Ă la rassurer. Jâai du mal Ă savoir ce quâelle pense, mais je ne peux mâempĂȘcher de la trouver merveilleuse. Elle est dâune beautĂ© Ă©poustouflante et son Ă©ducation fait dâelle une fille docile. Elle est diffĂ©rente de Samantha, la seule fille de la maison, mais je suis sĂ»re quâelle sâadaptera trĂšs vite. Ils finissent tous par sâadapter.
ArrivĂ©s devant la maison, le chauffeur nous fait signe. Je le remercie et sors en premiĂšre pour ensuite ouvrir la porte Ă Kiko. Je lui tends la main, quâelle prend pour se relever et attend que je fasse le premier pas pour me suivre. Ses petites talonnettes noires rĂ©sonnent sur le bĂ©ton. Avant dâentrer, elle lĂšve les yeux pour observer lâimmense bĂątisse marron. Quand elle baisse la tĂȘte, je lui fais signe dâavancer.
Dans le salon est réunie toute ma famille, que je chéris. Ils ont tous pris place pour accueillir la petite lolita. Je pose ma main sur son dos pour la faire avancer au milieu.
- Voici ta nouvelle famille, Kiko. LĂ -bas, câest Samantha. Ce sera ta grande sĆur. A cĂŽtĂ©, câest Lucas, ton grand frĂšre. Et puis il y a Pedro et Ridja.
Kiko suit mon regard pour observer chaque visage. Elle les regarde un moment en silence, jouant nerveusement avec ses mains. Câest alors que Samantha, de sa criniĂšre flamboyante et sa combinaison de latex, se lĂšve. Elle se plante devant Kiko et dĂ©pose rapidement ses lĂšvres conte les siennes. La japonaise a dâabord un mouvement de recul mais se laisse finalement faire en fermant les yeux.
- Bonjour Kiko. Je suis contente de ne plus ĂȘtre la seule fille.
Elle lui offre un sourire chaleureux auquel Kiko rĂ©pond. Lucas se contente dâun signe de la main pour la saluer. Pedro et Ridja sâinclinent, comme dans sa tradition. Ce sont ces deux mĂąles qui lui font le plus dâeffet. Elle sourit et nous montre ses jolies dents blanches. Elle sâincline en retour en les saluant en japonais, puis se reprend en français quand elle croise mon regard mĂ©content.
- Bien. Samantha, aurais-tu lâhonneur de faire dĂ©couvrir la maison Ă Kiko ? Lucas, je te laisse te charger de la nourriture. Pedro, le service et Ridja, avec moi.
- Oui Madame, répond ce dernier.
A peine lâordre donnĂ©, Samantha guide la jeune femme Ă travers les piĂšces, en lui exposant les principales rĂšgles.
- Tu devras lâappeler Mommy. Seuls Ridja et Pedro ont le droit de lâappeler Madame. Ne cherche pas Ă savoir pourquoi. Contente-toi de lâappeler Mommy.
Sa nouvelle petite sĆur hoche la tĂȘte en guise dâapprobation. Elles se dirigent Ă lâĂ©tage. Elles entrent dans une immense bibliothĂšque.
- Tu peux venir ici quand tu as fini tout ce que tu as Ă faire. Le soir, gĂ©nĂ©ralement, on se rĂ©unit pour faire des jeux. Tu verras, câest amusant ! Pedro est mauvais perdant, il rĂąle tout le temps...
A chaque paroles, Kiko ne peut sâempĂȘcher de sourire. Cette femme est belle, avec ses cheveux rouges et sa tenue moulante. Et elle semble si gentille que ça ne la dĂ©range pas de devoir la considĂ©rer comme sa sĆur. Kiko est fille unique et a toujours rĂȘvĂ© dâavoir quelquâun qui sâoccupe dâelle comme Samantha est en train de le faire.
Chez elle, au Japon, sa maison était plus petite et plus lumineuse. Il y avait des baies vitrées un peu partout. Ici, tout lui semble terne et angoissant. Les murs sont foncés, les couloirs étroits et les piÚces petites, sauf le salon et la salle à manger, avec une grande table au milieu.
- Si tu as besoin de quelque chose, viens me voir. Ou va voir Lucas. Tu risques de te faire engueuler si tu demandes un truc quâil ne faut pas Ă Mommy.
Elles atteignent enfin la chambre oĂč Kiko va dĂ©sormais rĂ©sider. Elle a de grandes fenĂȘtres donnant sur un jardin Ă lâarriĂšre de la bĂątisse et offre beaucoup de lumiĂšre Ă la piĂšce. Câest plus chaleureux que le reste de la maison.
- On a Ă peu-prĂšs tous la mĂȘme chambre. Tu pourras lâamĂ©nager comme tu veux. Mommy ne vient jamais voir. MĂȘme si câest le bazar, elle sâen fiche. Câest le seul endroit que tu as le droit de nĂ©gliger.
Kiko pĂ©nĂštre dans la piĂšce. Les murs ont une teinte boisĂ©e et il y a de fins rideaux blancs. Dans la grande armoire, elle dĂ©couvre une multitude de vĂȘtements aux tons pastel. Du blanc, du rose, du bleu, du violet... Elle nâest mĂȘme pas sĂ»re dâavoir dĂ©jĂ eu autant de vĂȘtements.
- Tu peux porter ce que tu veux, sauf quand il y a du monde. LĂ , tu dois avoir une tenue dĂ©cente. Mais Mommy te le rappellera toujours, ne tâen fais pas. Elle est un peu maniaque quand elle reçoit des invitĂ©s.
Elle tire un tissu qui lui paraĂźt Ă©trangement lisse et doux. Il est de couleur rose, assez transparent. En le collant Ă son corps, elle comprend que câest une nuisette, qui cache Ă peine ses cuisses.
- Tu pourras aussi mettre ce que tu veux pour dormir. Moi, je dors en culotte. En hiver, je mets un grand tee-shirt et Lucas, je sais quâil dort nu. Tout le temps.
La fille en latex hausse les Ă©paules et observe la nuisette. Kiko la trouve vraiment jolie mais beaucoup trop courte. Elle nâa jamais vraiment aimĂ© ses longues jambes minces, quâelle tient de sa mĂšre. Manger beaucoup ne lâa jamais aidĂ© Ă prendre du poids. Sa minceur est gravĂ©e dans ses gĂȘnes.
Les deux jeunes femmes quittent la chambre pour rejoindre celle de Marie-Elise, la maĂźtresse de maison. Elle est toute petite, avec peu de choses : un lit et une commode. Il y a une petite fenĂȘtre qui laisse passer peu de lumiĂšre et le sol est un du parquet qui grince. Kiko le constate en marchant dans la piĂšce.
- Tu lâentendras se lever. Et il vaudrait mieux pour toi que tu le sois dĂ©jĂ ...
Kiko ne comprend pas vraiment mais nâose pas demander des explications. Elle se contente de suivre Samantha dans chaque recoin, et lâĂ©coute en essayant de retenir un maximum de choses. Dans la cuisine, elles rejoignent Lucas. Il porte un tablier blanc par-dessus un pantalon en similicuir et un pull en laine gris. Il tourne la tĂȘte vers ses sĆurs en souriant.
- On mange quoi, ce soir ? Demande Samantha.
- Un gratin de courgettes avec du saumon. Tu aimes ça, Kiko ?
Elle opine de la tĂȘte. Samantha se penche alors vers elle en roulant des yeux.
- Mommy adore le poisson, alors il y en aura souvent !
Pour la premiĂšre fois, Kiko se permet une remarque.
- Dans mon pays, on en mange beaucoup...
ĂtonnĂ©s de lâentendre parler, mais Ă©galement de son accent, Samantha et Lucas fixent la jeune fille aux cheveux noirs. Elle ouvre la bouche, comme pour dire quelque chose mais se ravise. Samantha donne un coup de coude Ă son frĂšre et pioche dans le plat pour prendre un morceau de tomate.
- Elle est trop mignonne, dĂ©clare Lucas en jetant un regard Ă la concernĂ©e par-dessus son Ă©paule, pendant quâil dĂ©coupe le poisson.