P R O L O G U E

Nyline ne connaissait pas l’amour. Chaque fois qu’elle pensait y goûter, son père s’assurait qu’elle s’en éloigne. En tuant ses nourrices, il la préservait des blessures que pouvait infliger le cœur. Dès que sa fille voyait en l’une d’elles une mère de substitution, il lui tranchait la gorge et lui en offrait une autre.
Les femmes n’étaient pas une denrée rare, surtout lorsqu’elles étaient réduites en esclavage. Et plus sa fille grandissait, plus il les prenait jeunes. Nyline avait atteint l’âge de se marier et n’avait plus besoin qu’une femme lui enseigne la vie comme à un nourrisson. Elle avait besoin d’une servante qui lui apporterait tout ce qu’elle désire, qui lui brosse les cheveux ou encore qui lui fasse la conversation.
Ces jeunes filles étaient malheureuses. Il les battait et les violait. Parfois, en entendant leurs cris et leurs pleurs, Nyline demandait à son père :
《 Pourquoi Izïa n’est-elle pas heureuse de vivre avec nous ? 》
Elle ne comprenait pas ce qu’elle pouvait subir de si terrible à travers ces murs de pierres, car jamais son père ne lui avait montré la violence de ses gestes. Il n’avait que des mots tendres à lui glisser à l’oreille et des caresses à lui offrir. Izïa ne pouvait pas rêver d’une vie meilleure que celle-ci.
《 Izïa n’a pas ta bonté d’âme, mon enfant, lui répondait son père en posant sa main sur la sienne. Son esprit a été perverti par le monde extérieur. Par les hommes. C’est pour ça qu’elle a peur de moi. 》
Avec son père, Izïa n’était pas aussi calme que lorsqu’elle se baladait dans les jardins avec Nyline. Elle fuyait son regard, baissait la tête et arrachait la peau de ses doigts à l’aide de ses ongles abîmés. Elle s’éloignait toujours de lui lorsqu’il entrait dans une pièce et semblait toujours prête à recevoir des coups.
《 Alors Izïa est mieux à nos côtés. Son esprit va s’apaiser et bientôt, nous l’entendrons chanter !》
Son père était fier de son optimisme et de sa façon de voir le bon dans chaque chose. Du haut de ses vingt ans, elle avait gardé sa naïveté d’enfant et regardait encore le monde comme si c’était la première fois. Elle s’émerveillait devant chaque chose que la nature avait à offrir et ne se souciait jamais du mal qui rôdait autour d’elle.
Nyline ne connaissait pas l’amour, mais cela devait ressembler à ce qu’elle éprouvait pour son père : l’admiration de son courage et le désir d’être à ses côtés, pour toujours.