Chapitre 1 : Le début de l’histoire
Morgane avait 17 ans. C’était une jeune fille solaire, toujours souriante, débordante de joie de vivre et d’énergie. Son rire éclatant résonnait souvent dans notre maison, emplissant chaque pièce d’une chaleur rassurante. Elle était sincère, authentique, et rayonnait d’une lumière qui touchait profondément tous ceux qui croisaient son chemin. Depuis son enfance, Morgane nourrissait une passion pour le dessin, mais ce qui la captivait encore plus, c’était la mode. Elle rêvait de devenir styliste, un rêve qu’elle poursuivait avec une détermination farouche qui ne laissait jamais place au doute.
Elle avait commencé un Bac professionnel Métier de la Couture et de la Confection au Lycée d’enseignement professionnel Le Follereau, à Belfort. Je me souviens encore de ses yeux brillants le jour où elle est rentrée de Paris, après avoir visité l’Atelier Caraco avec sa classe. Ce studio de création de costumes et de vêtements pour l’art du spectacle avait été une véritable révélation pour elle. Ce soir-là, en dînant ensemble, elle m’avait confié son nouveau rêve : devenir costumière. Elle avait déjà tracé son chemin : après le Bac, elle irait à Épinal pour son BTS, et puis, qui sait ? Peut-être qu’un jour, ses créations habilleraient des acteurs sur les plus grandes scènes du monde.
Ma relation avec Morgane était fusionnelle, tissée de moments de complicité intense. Depuis sa naissance, je m’étais jurée de lui offrir tout ce dont j’avais manqué pendant mon enfance : de l’affection, de l’écoute, de l’attention, et un amour sans limites. Chaque matin, quand je la voyais émerger de son lit avec ce chignon en équilibre précaire sur sa tête, mon cœur se serrait de tendresse. Ce n’était qu’un détail, mais pour moi, c’était une image parfaite de ce qu’elle était : pleine de vie, imprévisible, et toujours prête à me faire sourire. Nous cuisinions ensemble, la musique à fond, riant et dansant entre deux tâches ménagères. Nous sortions parfois en boîte, simplement pour profiter l’une de l’autre. Morgane adorait se confier à moi, me racontant sa vie avec une franchise désarmante, qu’il s’agisse de ses peines, de ses anecdotes hilarantes, ou de ses histoires d’amour et d’amitié. Chaque soir, son dernier message avant de se coucher se terminait toujours par un « Je t’aime plus que tout. » Pour elle, j’étais « Mam's », et cette tendresse partagée était le ciment de notre relation.
J’avais 20 ans lorsque Morgane est née. Dix jours après sa naissance, son père m’avait brutalement arraché ma fille, me jetant dehors pour vivre avec ses deux maîtresses. Du jour au lendemain, je me suis retrouvée à la rue, mendiante pour survivre, ne trouvant refuge que dans un foyer qui ne m’accueillait que la nuit. Les jours étaient longs, marqués par l’incertitude et la douleur de l’absence, mais je ne me suis jamais résignée. Je me suis battue pour obtenir le droit de voir Morgane, même si ce n’était qu’une heure par semaine, dans un cadre de visite médiatisée. Chaque semaine, je prenais le train sans billet, le cœur lourd, juste pour avoir un instant avec elle, pour sentir à nouveau sa petite main dans la mienne.
Puis, lorsque Morgane a eu deux mois, la roue a tourné. Le père de Morgane s’est fait arrêter pour cambriolage. Cette épreuve, aussi brutale soit-elle, m’a permis de retrouver ma fille, mais dans des conditions difficiles. Nous avons été placées dans la même famille d’accueil, chacune sous une mesure de placement distincte. Ces moments partagés, d’abord en famille d’accueil, puis dans un foyer maternel, ont été cruciaux pour nous. Ils m’ont permis d’apprendre à être une maman, à donner et recevoir un amour inconditionnel, même dans les circonstances les plus dures.
J’ai élevé Morgane seule pendant deux ans, deux années durant lesquelles la peur ne m’a jamais quittée. Je craignais que son père, à sa sortie de prison, vienne encore une fois me l’enlever. Malgré cette angoisse constante, ces années furent aussi celles de notre bonheur le plus pur, un bonheur fait de petites choses simples et précieuses.
Lorsque Morgane a eu deux ans, David est entré dans notre vie. Il l’a aimée comme sa propre fille, et pour Morgane, il est rapidement devenu son père de cœur, même si, légalement, il ne l’était pas. Leur lien était si fort que, malgré notre séparation, Morgane tenait absolument à maintenir une garde alternée avec lui. Ce lien s’est consolidé au fil du temps, à travers des moments partagés entre père et fille, des souvenirs qui, je le sais, resteront gravés dans son cœur pour toujours.
Morgane avait une sœur cadette, Nathanaëlle. Malgré leurs quatre ans d’écart, une certaine rivalité régnait entre elles. Elles s’aimaient profondément, mais leur affection s’exprimait souvent dans les disputes, une manière maladroite de s’affirmer l’une face à l’autre. Cette rivalité a commencé à s’estomper lorsque Morgane est tombée malade, et ce changement soudain a scellé entre elles une complicité inattendue, renforcée par les épreuves.
Elle avait également un petit frère, Cyrius, qu’elle chérissait comme si c’était son propre enfant. Avec douze ans d’écart, elle était pour lui plus qu’une sœur ; elle était une petite maman. Leur lien était fusionnel, presque maternel. Cyrius n’acceptait de manger que si c’était Morgane qui le nourrissait. Ils passaient des heures à jouer ensemble chaque jour, Morgane faisant preuve d’une douceur et d’une attention infinies à son égard. Prendre soin de lui était l’une de ses plus grandes joies, une responsabilité qu’elle assumait avec une maturité touchante.
Pendant les deux premières années de vie de Morgane, son père envoyait régulièrement des lettres. Puis à partir du jour où j’ai rencontré David, il n’a plus donné aucun signe de vie. Pas une lettre, pas un appel, pas même un message. Les rares fois où Morgane tentait de le contacter par écrit, elle n’obtenait jamais de réponse. Ses lettres restaient sans écho, comme si elles se perdaient dans un vide insondable. À chaque anniversaire, à chaque fête, l’absence de nouvelles de son père résonnait douloureusement, creusant un fossé de plus en plus profond entre eux. Jusqu’à ses 17 ans, il est resté une ombre, un silence pesant qui contrastait cruellement avec l’amour et le soutien qu’elle recevait ailleurs.
Avec ses amis, Morgane était d’une générosité sans pareille. Elle savait être à l’écoute, toujours prête à soutenir et à encourager ceux qu’elle aimait. Elle chérissait les moments simples partagés avec eux, trouvant toujours un moyen de rendre les instants ordinaires inoubliables par son rire contagieux et sa manière de voir la vie avec une légèreté inébranlable.
En 2018, Morgane a rencontré Bryan. Ils avaient tous les deux seize ans, et une alchimie immédiate les a unis. Ensemble, ils avaient déjà planifié leur avenir : ils s’installeraient ensemble en juin 2020, après que Morgane ait passé ses examens du Bac. Elle rêvait de fonder une famille et espérait avoir son premier enfant à 21 ans, son cœur débordant d’espoir et d’amour pour l’avenir.
Mais ce futur lumineux, elle ne l’aura jamais vu. L’histoire que je m’apprête à raconter est celle d’un mois où tout a basculé, d’un mois qui a volé ces rêves, un mois où le soleil de Morgane s’est éteint.