Chapter 1
Plus que trois minutes...
L'horloge électronique sur l'écran face à moi affiche 19h27, levant mon regard, je fixe la porte d'entrée en espérant de tout cœur que personne ne la franchira. Mon mercredi a déjà été gâché par l’appel de mon patron, qui m’a supplié de faire des heures supplémentaires en urgence donc j’espère qu’il ne deviendra pas encore plus horrible. Mais j’ai bien l’impression qu’il n’y a personne là-haut pour m’écouter, ce n'est pas comme si ça avait un jour déjà été le cas.
Deux minutes…
Plus le temps s'écoule et plus les secondes me semblent longues, pourquoi, pourquoi le temps s'accroche si fermement à ma peau... Je n’en peux plus, cette journée est interminable. Une nouvelle fois quelqu'un entre, contrairement à la minute précédente, c'est une bonne nouvelle, ça veut enfin dire que je vais pouvoir partir, juste à attendre que "l'autre" se change. Ouais, bien qu'il soit insupportable, Taepung(1) a au moins le mérite de me libérer de cet enfer que je me coltine tous les jours.
Une minute…
Attendant la fin de mon supplice avec impatience depuis déjà quinze minutes, je ne supporte plus la musique de fond diffusée dans le magasin à longueur de journée, vous voyez, ce genre de musiques nulles qui sont à la mode en ce moment. Moi, je n'écoute pas trop de musique, mon truc à moi c’est plus le dessin mais par faute de moyen, je ne peux pas me permettre de me payer du bon matériel devant lequel je bave en passant devant les vitrines de magasins d’arts. Comme si un jour, je pourrais enfin tenir entre mes doigts du fusain de qualité, des aquarelles ou encore du papier avec cette qualité supérieure qui donne aux dessins une âme supplémentaire qui n’existait pas auparavant, en attendant, je gribouille avec un crayon bon marché dans un carnet tout aussi bon marché mais qui renferme mon plus grand trésor.
Levant une nouvelle fois la tête, je peux apercevoir le fameux gars qui est entré deux minutes auparavant, il semble être resté tout du long dans mon champ de vision, sa tête dépasse du rayon, ce qui n’est pas étonnant au vu de sa taille. Il semble concentré, seuls ses yeux verts et ses sourcils froncés sont visibles, le masque qu'il porte cache la moitié de son visage mais depuis la pandémie c'est devenu courant d'en porter un, donc rien de plus banal pour un être tout aussi banal qu’un client de petit magasin.
La minute restante me semble plus longue que les autres, le temps s'est-il arrêté … ? Peut-être pas finalement, la porte du vestiaire précédemment fermée s'ouvre sur Taepung qui semble aussi enjoué que moi lorsque je suis arrivée tout à l'heure à 14h30, son souffle d'ennui est si bruyant que sa joie s'entend dans toute la pièce faisant lever la tête du gars masqué. Et ce gros idiot, par dessus le marché, ne se dirige pas vers moi comme c'est prévu initialement mais se dirige vers la réserve, les pieds trainants sur le sol carrelé comme si le poids du monde reposait sur ses épaules. On aurait presque pu dire sans le savoir, que c’était lui qui venait d’enchaîner cinq heures non-stop de boulot pour un remplacement de dernière minute. Il se fiche réellement de moi, je ne vois pas d’autre explication valable. J’en déduis vite à la vue de l’action de mon collègue que je vais devoir rester derrière la caisse jusqu'à son retour, c'est à mon tour de souffler.
19h30, et voilà, la dernière minute s'est écoulée…
Enfin, c'est ce qui était convenu originellement avec le patron mais comme c'est parti j’en ai encore pour au moins cinq minutes. Pour patienter jusqu’à son retour, je commence à rassembler minutieusement mes affaires : ma trousse, mes trois cahiers de cours et mon précieux bloc à dessin, d’où de nombreuses feuilles essaient de s’échapper, étant déjà plein, j’ai pris l’habitude d’ajouter progressivement des feuilles volantes à l’intérieur de celui-ci pour garder tous mes précieux dessins au même endroit.
Des pas se dirigeant dans ma direction se font entendre, je sais, mais je ne veux pas, j’avais prévu il y a trois minutes, que le vieillard alcoolique puant la pisse qui avait acheté quatre bouteilles de Soju serait mon dernier client de la journée ! Lorsqu’il était arrivé, j'avais vraiment cru que j’allais en mourir tant il sentait fort, son odeur m’avait empêché de respirer par le nez. Mais malheureusement, c'était sans compter l'arrivée de ce gars masqué habillé entièrement de noir. Alors prenant mon mal en patience, je revêt mon visage le plus souriant et avenant, celui que je sors à chaque client peu importe mon humeur et la personne qui se trouve face à moi.
- Bonsoir !
Il incline sa tête comme salutation et pose ses articles sur le petit tapis entre eux. Bon, il semblerait qu'il ne soit pas très bavard, au moins ça me permettra de finir plus vite et de glisser deux mots bien salés à Taepung. Deux onigiris, deux sachets de ramyons et une briquette de lait à la fraise, je lève les yeux discrètement pour en être sûre mais c'est bien le cas. Je travaille plus longtemps pour ça... cinq maigres articles qu'il aurait pu prendre dans un autre K-store et me laisser finir à l'heure. Je n'ai pas été aussi dégoutée depuis longtemps, mais bon, comme le répète souvent le patron : Le client est roi ! Prenant d’une main énergique le scanneur et de l’autre les articles un à un, je m’exécute à la tâche sans un mot de plus.
Bip...Bip...Bip...Bip...Bip…
- Ça vous fera 8 000 Wons, s'il-vous-plaît ! Voulez-vous un petit sachet avec ?
Il acquiesce, je me penche donc pour attraper un sachet stocké sous ma caisse, avant d'y fourrer les articles rapidement. Tout en gardant ce sourire forcé collé au visage qui devrait faire fuir les clients, mais qui au contraire semble les attirer comme des mouches. Il me tend les billets que j’attrape d’un geste un peu sec et encaisse la marchandise avant de lui tendre à son tour le sachet rempli de ses achats, la monnaie et le ticket de caisse, le sourire jusqu’aux oreilles.
- Et voilà pour vous, passez une bonne soirée, au revoir !
Alors qu'il prend le sachet, il se penche en remerciement et se dirige vers la porte, qui se referme presque sans bruit derrière lui.
- Oui, merci beaucoup à vous aussi ! Au revoir ! Pfff... C'est vrai que ça en tuerait certains de répondre ! Quelle impolitesse !
Exaspérée, je rassemble mes affaires au creux de mes bras et marche jusqu'à la réserve d'un pas déterminé et ouvre la porte violemment. Mais ce n’est pas du tout ce sur quoi je pensais tomber en ouvrant la porte. Complètement sous le choc de ce que je vois, mes affaires m’échappent et s’étalent au sol dans tous les sens. Taepung qui a retardé mon départ est en fait assis sur une palette d'arrivage, juste devant la porte, le pantalon baissé aux genoux, la main entre ses jambes pour se faire du bien.
- C'est pas ce que tu crois !!
Me crie-t-il alors que je me tourne le plus rapidement possible afin d'éviter que cette image ne soit gravée à vie sur mes pauvres rétines. Perdant la totalité de mes mots encore sous le choc de ce qui se passe actuellement dos à moi, je reste dans la même position et fixe mes affaires éparpillées, n’ose plus bouger.
- Je… ne crois rien du tout... Je te préviens juste que… que je m'en vais alors … débrouille toi, j'aurais dû débaucher il y a de ça cinq minutes donc… Bye !
Alors que j’amorce un premier pas pour m’éloigner le plus possible de cet endroit, la voix auparavant inquiète de Taepung se fait maintenant plus menaçante et il sussure cette phrase juste au-dessus de mon épaule.
- Non, je crois pas... Tu vas rester là...
C'est le sourire mauvais que Taepung attrape fermement mon poignet alors que je trouve encore dos à lui et sa corpulence bien plus épaisse et grasse que celle du gars masqué m'empêche de détacher sa prise. Mes affaires encore au sol, je ne peux rien faire, il saisit avec force mes longs cheveux noirs de jais qu'il enroule autour de sa main, pour avoir un contrôle total, me forçant à pencher la tête en arrière.
- Ne panique pas, tu vas voir, tu vas adorer !
La porte de la réserve se referme lentement sur nous, lui un sourire répugnant sur les lèvres et moi, le visage couvert par les larmes et l'effroi de savoir ce qui va m’arriver, le corps tétanisé par la peur.
CLAC
Elle est fermée, mon destin est scellé, c'est à ce moment-là que je regrette de ne pas être directement allé vers les vestiaires, j'aurais juste dû me changer et crier dans le magasin que je rentrais chez moi. Mais malheureusement, ce n'est pas ce qui se passe, lentement je me sens glisser dans un trou intérieur dont les parois sont si lisses et glissantes que je sais que je ne pourrais plus en sortir.
(1): Taepung (태풍) signifie en coréen « typhon » qui est un cyclone des mers de Chine et de l'océan Indien.








