∞ Chapitre 1 ∼ L’Héritage de Glace ∼ Rowan ∞
La salle de conférence est plongée dans un silence tendu. Les regards s’échangent, furtifs, comme si chaque personne présente cherchait à s’assurer qu’elle n’a pas été la cible directe de ma colère. La lumière froide des néons se reflète sur la longue table en bois massif, mais rien ici ne brille plus que la froideur de ma voix.
— J’ai dit non. Et rien ni personne ne me fera changer d’avis !
Ma voix claque, aussi froide et tranchante qu’une lame de glace. Je suis debout, une main appuyée sur le dossier de mon siège, l’autre encore posée sur la table, là où elle vient de s’abattre avec une force qui a fait sursauter plus d’un de ces “partenaires stratégiques”. Une belle assemblée d’opportunistes et de financiers qui ne pensent qu’à rentabiliser le moindre souffle. Des requins en costumes sur-mesure, mais aujourd’hui, c’est moi qui ai les dents les plus aiguisées.
Face à moi, Robert Greene, directeur des investissements, se redresse lentement. Son visage, habituellement lisse et affable, est marqué par un mélange de frustration et de mépris à peine voilé. Il ouvre la bouche pour répliquer, mais je le coupe avant qu’il n’ait le temps de déverser ses absurdités.
— Cette acquisition est une erreur. Pas parce que les chiffres sont mauvais, mais parce qu’elle est fondamentalement incompatible avec ce que nous représentons. Vous pouvez faire toutes les présentations PowerPoint que vous voulez, sortir vos plus beaux graphiques, mais Harrington Holdings ne deviendra pas le dépotoir de projets douteux pour sauver des concurrents en faillite.
Un murmure parcourt la salle, mais je ne bouge pas. Mon regard glisse lentement sur chacun des visages autour de la table, un à un, prenant soin de capter leur inconfort. Ils peuvent chuchoter tout ce qu’ils veulent. Je suis l’héritier Harrington. Ma parole est la seule qui compte.
Greene croise les bras, ses traits tirés par une fausse patience.
— Rowan, il s’agit d’une opportunité unique de positionner Harrington Holdings comme un leader sur un marché émergent. Ce genre de coup peut rapporter gros à long terme, surtout si nous investissons dans leur restructuration.
Je penche légèrement la tête, mon sourire glacé étirant à peine mes lèvres. C’est presque amusant, sa tentative de m’amadouer, comme si j’étais encore ce fils malléable, ce gosse trop poli qui aurait plié sous les discours mielleux.
— Ce n’est pas une opportunité, c’est un risque. Un risque inutile. Vous croyez que je vais sacrifier nos ressources pour une entreprise incapable de se gérer elle-même ? Que je vais offrir un chèque en blanc pour colmater les brèches d’un navire déjà en train de couler ? Si c’est votre définition d’un investissement stratégique, alors peut-être devrions-nous reconsidérer votre place ici, Robert.
La tension monte d’un cran. Certains détournent les yeux, préférant observer la vue spectaculaire de la Skyline derrière les baies vitrées plutôt que de s’aventurer dans cette tempête. D’autres, comme Maria Ellis, gardent le regard rivé sur moi, les sourcils froncés, tentant de décoder chaque mot, chaque geste, pour anticiper le prochain mouvement. Elle sait mieux que quiconque que, sous ma façade glaciale, chaque décision est calculée.
Greene serre les dents, mais il finit par hocher la tête, résigné. Une victoire de plus, et cette fois, elle a le goût amer de la solitude.
— Très bien. Nous laisserons tomber cette piste, dit-il d’une voix forcée.
Je ne réponds pas immédiatement. Je prends mon temps, laissant un silence pesant s’installer, un silence où ma supériorité règne sans partage. Puis, je me redresse, ajustant ma veste impeccablement taillée, et je leur offre ce que je maîtrise à la perfection : une façade impassible, une froideur qu’aucune objection ne pourrait fissurer.
— La réunion est terminée, dis-je en attrapant mes notes. Vous m’avez déjà fait perdre un temps précieux, et contrairement à vous, je ne peux pas me permettre de le gaspiller.
Je ne leur laisse pas le loisir de répondre. Je sors de la salle avant même qu’ils ne puissent échanger un mot de plus, mes chaussures martelant le sol avec une cadence sèche, implacable.
Dans les couloirs immaculés de Harrington Holdings, je croise des visages familiers, des sourires forcés, des salutations respectueuses. Certains visages me semblent connus, d’autres, plus flous, m’échappent complètement. Trois ans… Trois ans que ma mémoire me fait défaut. Trois ans que je navigue dans un monde qui m’est à la fois familier et étranger. Mais rien ne m’atteint. Rien ni personne.
On m’a envoyé voir un spécialiste. Un homme en blouse blanche, avec des mots compliqués et une mine compatissante. « Amnésie dissociative », voilà ce qu’il a dit. Un phénomène fascinant, paraît-il. Quand l’esprit ne peut plus supporter, il efface. Comme un tableau noir qu’on nettoie pour repartir de zéro. Une chance, selon lui. Une bénédiction, même.
Mais si c’était vrai, alors pourquoi est-ce que je me souviens encore de lui ? De William Harrington. Du claquement sec de sa ceinture dans l’air. De sa voix grave, tranchante comme une lame. De ses yeux qui cherchaient toujours quelque chose à briser. Je me rappelle tout ça, dans les moindres détails. Chaque coup, chaque mot, chaque silence qui faisait plus mal encore que ses hurlements.
Alors quoi ? Mon esprit aurait choisi d’effacer une partie de ma vie, mais pas celle-là ? Pas ce qui aurait dû disparaître en premier ? Drôle de protection. Il ne reste que des trous noirs là où, je suppose, il y avait quelque chose d’important. Des souvenirs précieux, doux peut-être. Tout ça a été rayé d’un trait, mais le monstre, lui, est encore là. Bien vivant, bien présent, comme une tache qu’on n’arrive pas à effacer.
Parfois, j’ai l’impression qu’il a gagné. Que même mort, il est toujours là, tapi dans ma mémoire comme une écharde qu’on ne peut pas retirer. Et moi, je continue d’avancer dans cette vie amputée, incapable de me rappeler ce que j’ai perdu. Mais ça doit être ça, finalement, l’héritage des Harrington. Pas l’argent, pas le pouvoir. Juste les cicatrices.
Je referme la porte de mon bureau derrière moi, laissant le vacarme étouffé des murmures et des pas s’éteindre à l’extérieur. Ce sanctuaire est un miroir de ma vie : austère, impeccable, impersonnel. Le genre de pièce qui ne laisse aucune place au désordre, ni sur le bureau, ni dans l’âme de celui qui l’occupe.
J’arrache ma cravate d’un geste sec, libérant à peine l’étau qui semble compresser ma poitrine. L’air ici est aussi glacial que le reste du bâtiment, et pourtant, je suffoque. Je me dirige vers les immenses baies vitrées qui offrent une vue panoramique sur la ville. Un paysage majestueux : les gratte-ciels s’élèvent, défiant le ciel gris d’automne, le réseau complexe des rues grouille de vie, des milliers de silhouettes s’agitent comme des fourmis sous mes pieds.
Et malgré tout, cette vue qui devrait inspirer grandeur et puissance ne m’évoque qu’un vide abyssal. Tout ça, tout ce que je vois d’ici, n’est qu’une illusion : une ville vivante en surface, mais froide et creuse à l’intérieur. Tout comme moi.
Je pose une main sur le verre, sentant le froid mordant contre ma paume, mais le contact ne m’apaise pas. Mon reflet me renvoie l’image d’un homme que je ne reconnais plus : costume sombre, cheveux impeccablement coiffés, regard impassible. Pas un pli, pas une faille. William Harrington aurait été fier de ce que je suis devenu. Et ça me dégoûte.
Un léger coup contre la porte rompt le silence, suivi d’une voix hésitante.
— Monsieur Harrington ? C’est Emily.
Je ferme les yeux un instant, inspirant profondément pour contenir l’irritation qui monte en moi. Puis, d’un ton tranchant, je lance :
— Entre, Emily, au lieu de rester derrière la porte comme une idiote indécise !
La porte s’ouvre lentement, et Emily entre à pas mesurés, son carnet serré contre sa poitrine. Elle est jeune, pleine de bonne volonté, mais sa nervosité constante m’agace. Toujours à éviter mon regard, comme si croiser mes yeux allait la foudroyer sur place.
— Eh bien ? Dis ce que tu as à dire, Emily, je n’ai pas toute la journée, j’ajoute en croisant les bras.
Elle déglutit, son visage rougit légèrement.
— Monsieur Harrington… Je… Je voulais juste vous rappeler que… que vous devriez être en chemin. L’enterrement de votre père est dans moins d’une heure, et…
Elle s’interrompt, visiblement mal à l’aise sous mon regard glacial. Une exaspération sourde monte en moi, et je laisse échapper un souffle bref, un rire amer.
— L’enterrement de mon père ? Vraiment ? dis-je en appuyant mes mots avec une froideur tranchante. Et qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?
Emily écarquille légèrement les yeux, mais elle ne bouge pas, trop choquée pour trouver une réponse. Moi, je continue, mon ton s’envenimant à chaque mot.
— Cet homme n’a jamais été ce qu’il prétendait être. Un père ? Non, c’était un tyran. Une légende dans ses propres récits, mais un imposteur dans la réalité. Crois-moi, Emily, sa mort ne mérite ni mes larmes, ni ma présence.
Elle baisse les yeux, serrant un peu plus son carnet contre elle. Je sais que mes mots la mettent mal à l’aise, mais je n’en ai cure. Pourquoi devrais-je feindre ? Pourquoi devrais-je jouer le fils endeuillé pour un homme qui a passé sa vie à me manipuler, à me briser, et à me battre dès qu’il en avait l’occasion ?
— Si je devais faire quelque chose aujourd’hui, je continue avec un sourire glacé, ce serait plutôt lever un verre pour célébrer sa disparition. Fêter enfin la fin de son règne de terreur. Pas le pleurer.
Un silence s’installe, lourd, suffocant. Emily reste figée, et pour un instant, je crois qu’elle va fuir, prétextant une urgence quelconque. Mais contre toute attente, elle reste. Elle lève timidement les yeux vers moi, et son regard est empreint d’une tristesse douce, teintée d’une pitié difficile à ignorer.
— Je… Je comprends, murmure-t-elle, sa voix à peine audible. Mais parfois… certains gestes ne sont pas faits pour eux, mais pour nous. Pour dire ce qu’on n’a jamais pu dire… pour lâcher ce qui nous pèse.
Je la fixe, déconcerté par son audace. Mais avant que je puisse répliquer, elle incline légèrement la tête, un sourire maladroit aux lèvres.
— Je vais vous laisser, Monsieur Harrington.
Elle s’éclipse aussi vite qu’elle est venue, me laissant seul face à cette ville qui semble se dérober sous mes pieds. Ses mots résonnent dans ma tête, mais je les balaie d’un revers de main invisible. Je me détourne des vitres et retourne à mon bureau, attrapant un dossier au hasard pour m’occuper l’esprit.
Pleurer William Harrington ? Jamais. Cet homme a exercé bien trop de contrôle sur moi, trop longtemps. Sa mort ne lui en donnera pas davantage.
Trois ans. Cela fait trois ans que tout s’est brisé en moi. Et pendant tout ce temps, je m’accrochais à une seule idée : qu’un jour, quand ce tyran disparaîtrait enfin, je pourrais recoller les morceaux. Redevenir un semblant de ce que j’étais autrefois. Mais aujourd’hui, il est mort. William Harrington n’est plus qu’un souvenir empoisonné. Et pourtant… rien n’a changé.
Je suis toujours là, figé dans ce néant glacé. Mon cœur, ou ce qu’il en reste, est encore en miettes, éparpillé quelque part entre ce que j’ai perdu et ce que je n’aurai jamais. J’ai cru, naïvement peut-être, qu’en me libérant de son ombre, je pourrais me relever. Retrouver un souffle, une direction. Mais non. Rien. Pas la moindre étincelle. Juste ce même vide, implacable, qui m’étouffe un peu plus à chaque putain de seconde.