Chapter 1
Kat
Je fixe les grandes portes de la banque du centre-ville. Il fait chaud là-dedans, pas ce froid de canard qu’il fait dehors. Avec un peu de chance, je pourrai me mêler aux clients habituels, juste assez longtemps pour me réchauffer avant qu’un des guichetiers ne me regarde de travers.
D’habitude, je m’en vais à ce moment-là. Ça veut dire que la sécurité arrive, ou pire, le directeur de la banque qui a une tête de déterré, comme si on lui avait enfoncé un balai dans le cul.
Je remonte la capuche de mon sweat sur ma tête. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est que la caméra de surveillance scanne mon visage. J’essaie de rester discrète. Pas envie d’avoir un gyrophare rouge clignotant au-dessus de la tête avec écrit : « Regardez, c’est Kat Heaton ».
En poussant la lourde porte de la banque, une bouffée d’air chaud me frappe. Je manque de soupirer de plaisir, mais je me ressaisis. Il faut que je passe inaperçue. Alors, je me dirige vers le présentoir à prospectus, celui qui m’explique comment obtenir un crédit ou comment investir. Autant dire que ce n’est pas pour demain.
Je suis à peine à mi-chemin que l’une des portes latérales s’ouvre brutalement. Monsieur « Balai dans le cul » rapplique avec une tête de furie.
« Encore vous, siffle-t-il. Je devrais appeler les flics. Vous êtes sûrement en train de repérer les lieux, mais j'ai pas le temps de me taper la paperasse. »
Il m’attrape par l’arrière de ma capuche.
Bon, ça a été rapide. Il va falloir que je trouve un autre endroit pour me réchauffer.
Il commence à me traîner vers la porte d’entrée quand celle-ci vole en éclats.
Plusieurs clients hurlent alors que trois hommes en cagoules font irruption en brandissant des flingues.
Le premier tient un fusil à pompe canon scié.
« Tout le monde, à plat ventre, putain ! » hurle-t-il.
Mon escorte si courageuse me pousse en avant, je trébuche avant de m’étaler par terre. Puis il se précipite vers la porte par laquelle il est arrivé.
J’entends une détonation sourde quand le fusil à pompe part. Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule vers Monsieur « Je fais du zèle » et je regrette aussitôt. Il ne bouge plus et une large mare de sang commence à s’étendre sous son corps.
Je pose ma main sur ma bouche pour étouffer un cri, qui finit en sanglot. Je ferme les yeux très fort, incapable de regarder, sachant que si je hurle, je pourrais bien être la prochaine.
Ça n’empêche pas les autres clients de crier, jusqu’à ce qu’un autre coup de feu retentisse. Cette fois en l’air.
Mes yeux s’ouvrent brusquement pour voir du plâtre tomber du plafond, un des autres braqueurs pointant toujours son arme vers le haut.
« Le prochain connard qui crie finira comme l’idiot là-bas, alors fermez vos gueules ! »
J’entends des gémissements et quelques sanglots. Puis une autre voix masculine.
« Remplissez les sacs vite, et essayez pas de faire les malins ou on bute quelqu’un », grogne-t-il.
Je risque un coup d’œil rapide et je vois le guichetier remplir ce qui ressemble à une taie d’oreiller avec des billets.
C’est là que je les entends. Des sirènes. Quelqu’un a dû déclencher l’alarme. Putain, on est cuits. Ils ont déjà tué une personne. Je sens mon cœur marteler ma cage thoracique. Je n’ai jamais été du genre peureuse, mais merde. Ma vie n’est peut-être pas faite de champagne et de roses, mais j’aimerais bien vivre assez longtemps pour savoir si ça pourrait le devenir.
Je pensais que le chef, c’était peut-être le type au fusil à pompe, mais il devient vite évident qu’il avait juste la gâchette facile.
« On se casse », hurle le mec qui a tiré au plafond. Ça doit être lui le chef.
« Quoi ? On a presque rien pris. »
« On n’aura rien du tout si les flics arrivent avant qu’on se barre. »
Le boss jette un coup d’œil autour de lui, puis il me désigne.
« Une assurance », grogne-t-il.
Le type au fusil à pompe se rue là où je suis étendue au sol. Avant même que je puisse réfléchir, il m’assène un coup de crosse en plein sur la joue.
La douleur se propage dans ma mâchoire et explose dans mon crâne. Juste avant que le noir ne m’envahisse, j’entends son patron.
« J’ai dit prends-la comme assurance, pas tue-la, putain. »
Tout ce que j’entends, c’est un goutte-à-goutte agaçant. C’est de la torture chinoise. J’ai l’impression que mon crâne va exploser et je sens encore le goût du cuivre dans ma bouche. Je force mes yeux à s’ouvrir et je suis reconnaissante de la pénombre. La seule lumière vient d’une fenêtre fissurée au fond d’une cabine de toilettes ouverte.
Mes poignets sont menottés à un tuyau relié à un lavabo. C’est de là que vient le goutte-à-goutte monotone. Je suis dans des toilettes. Des carreaux sales et fissurés couvrent le sol et quelques urinoirs sont fixés au mur en face.
Je suis dans les toilettes pour hommes. Probablement dans un café ou un bar, quelque part.
Mon soulagement disparaît quand une lumière fluorescente s’allume. Je plisse les yeux face à l’éclat. Un homme se tient dans l’encadrement de la porte. Il n’a pas de flingue, donc il n’a pas prévu de me shooter, du moins pas pour l’instant. Il porte toujours une cagoule, sûrement pour ma pomme. Difficile de dire lequel des hommes c’est. J’imagine que ça ne change pas grand-chose, ils ne cherchent pas tous à devenir mon meilleur ami.
Ils doivent penser que je vais filer au poste de police le plus proche si je m’échappe et que j’essaierai de décrire mes ravisseurs. Rien n’est moins vrai. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est que mon père découvre où je suis.
Soudain, une envie de vomir me prend à la gorge. Merde. Ma pièce d’identité. Elle était dans la poche de mon jean. J’aurais dû m’en débarrasser. Adieu la discrétion, bien qu’ils aient probablement reconnu mon visage de toute façon.
Mon père a dû trouver une excuse pour justifier mon absence, alors les journaux étaient pleins d’histoires sur Katrina Heaton envoyée en cure de désintox. Le traumatisme de la perte de sa mère l’aurait fait basculer. Ma photo était placardée en première page de tous les tabloïds.
Je n’ai jamais pris de drogue de ma vie, mais j’étais traumatisée par la mort de ma mère, certes, mais pas comme tout le monde le pense. Mon père a dû trouver une excuse pour justifier ma disparition. J’imagine que c’était ce qu’il pouvait faire de mieux après l’échec de son plan initial.
Je cligne des yeux quand le flash de l’appareil photo se déclenche.
« Voyons si Papa chéri va lâcher les billets pour sa fille rebelle », se moque-t-il.
Puis la lumière s’éteint et je suis replongée dans le noir.
Merde, je ne peux pas le laisser me trouver, parce que s’il y arrive, toutes ces semaines à fuir et à vivre dans la rue n’auront servi à rien.
Je tire sur le tuyau en espérant me libérer. Les toilettes ont l’air dans un sale état. Comme par hasard, le tuyau est la seule chose qui n’est pas délabrée.
J’aurais pu être reconnaissante qu’ils ne m’aient pas descendue à la banque, mais ce soulagement s’évapore quand je pense aux conséquences si mon père me retrouvait.
Mon père veut se débarrasser de moi. Quelle meilleure façon que de laisser des kidnappeurs m’éliminer ? Ce serait une porte de sortie facile pour lui. Ça lui éviterait d’avoir à s’occuper de moi personnellement. J’en sais trop long, et si la vérité sortait, ses ambitions politiques seraient foutues. On ne peut pas devenir sénateur si on croupit dans un pénitencier ou qu’on attend dans le couloir de la mort.
Je pose ma tête contre les carreaux frais. Ça soulage un peu ma migraine, alors j’attends. Je ne sais pas quoi. Probablement que les ravisseurs, énervés, passent leurs nerfs sur moi quand ils comprendront qu’il n’y aura pas d’argent.
Je n’ai pas à attendre longtemps. Enfin, ça ne semble pas long, mais qui sait ? C’est difficile de mesurer le temps quand on est menottée à un tuyau dans des toilettes pour hommes.
Quand la lumière revient, deux d’entre eux sont là. Ça sent mauvais.
« On dirait que papa ne veut pas jouer le jeu, ou peut-être qu’il a besoin d’un peu plus de preuves. »
L’un d’eux arrive derrière moi et m’attrape par le cou. Je me débats, mais ça ne sert à rien. Sa prise se resserre, si bien que je peux à peine respirer.
L’autre déverrouille l’une des menottes, donc je ne suis plus attachée au tuyau. Mais avant que je puisse tenter de le frapper, je suis projetée au sol, face contre terre.
Les cours d’autodéfense que j’ai suivis sur l’insistance de ma mère ne me servent pas à grand-chose. Deux contre une comme ça, je n’ai vraiment aucune chance.
Je ne suis plus en clé de bras, mais il me tord un bras derrière le dos dans un angle pas naturel, tandis que l’autre type tire mon autre bras pour que ma main soit à plat sur le carrelage.
« Voyons si papa joue le jeu quand il aura un de tes doigts. »
Je hurle quand il sort un couteau de sa ceinture, et je me débats pour m’échapper, mais c’est inutile. Mon autre bras est encore plus tordu, ce qui me fait gémir et renoncer à toute tentative de libération.
Avant qu’il ne passe à l’acte, un grand boucan retentit devant les toilettes.
On dirait qu’une porte vient d’être défoncée.
Mon cœur cogne dans ma cage thoracique. Je ne sais pas de qui j’ai le plus peur. Des mecs dans cette pièce qui essaient de me couper un doigt, ou de celui qui vient de faire irruption.
Si c’est quelqu’un envoyé par mon père, je risque bien plus qu’un doigt.
Le type avec le couteau lâche ma main.
« Putain, c’est Romano. Reste là, je vais essayer d’arranger ça. »
Je reconnais sa voix. C’est le chef du trio.
Il lâche le couteau en se précipitant vers la porte, les mains en l’air, comme s’il allait se rendre.
« Monsieur Romano… Je peux expliquer. »
J’entends une détonation. Putain. Il faut que je me tire de là.
Je ne sais pas qui est ce Romano, mais il a tout l’air du genre de type que mon père embaucherait pour faire le sale boulot. Un tueur de sang-froid qui vient de descendre quelqu’un sans même attendre d’entendre ce qu’il avait à dire.
Je vois le couteau et je sais ce que je dois faire. Je l’attrape rapidement, et avant que le connard derrière moi ne comprenne, je le plante profondément dans sa cuisse.
Je le retire et je le plante à nouveau.
Il hurle et lâche mon bras.
Il se roule par terre, essayant d’arrêter l’hémorragie qui s’écoule sous sa jambe. Je rampe pour m’éloigner. Pas question de lâcher ce couteau. Je m’en suis servi une fois, et si je dois le faire, je recommencerai.
Je ne peux pas sortir par la porte, pas avec ce Romano qui rôde, alors je me dirige vers la petite fenêtre de la cabine.
Je marche à travers la mare de sang en ignorant la sensation collante sous ma chaussure.
J’essaie d’ouvrir la fenêtre, mais elle semble coincée, alors je fais la seule chose que je peux. Je brise la vitre avec la menotte qui pend à mon poignet. Elle éclate et les débris volent partout. Du sang coule de ma main, mais je remonte la manche de mon sweat pour essayer d’arrêter l’écoulement et protéger un peu ma main tandis que je pousse le reste du verre brisé sur les bords de la fenêtre. La fenêtre est petite, mais j’ai toujours été assez menue, et avec le peu que j’ai mangé ces deux dernières semaines, je suis assez maigre pour passer par l’ouverture.
La chute sur le béton est plus haute que prévu et, en touchant le sol, je siffle de douleur quand ma cheville se tord. Je ne peux pas m’en soucier maintenant. Il faut que je sorte d’ici.
Je regarde à gauche et à droite et je vois une ruelle. C’est ma meilleure option. C’est le chemin le plus rapide pour m’éloigner du bâtiment où j’étais retenue, donc ma meilleure chance de m’échapper.
Je boîte dans la ruelle, grimaçant à chaque fois que mon pied touche le sol. Trop concentrée sur ma fuite, je ne vois pas la traînée de pas ensanglantés que je laisse derrière moi.