L'égorgeur de chats

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Résumé

L'égorgeur de chats est une nouvelle haletante, alliant horreur et polar, marquée par l'ambiance automnale et brumeuse des bords de Loire.

Statut :
Terminé
Chapitres :
1
Rating
5.0 1 avis
Classification par âge :
18+

Chapter 1

Je me déplace le pas alerte dans les rues de Nevers. Un gel mordant est à l’affût de mon cou et de mes entrailles, alors je relève le col de mon manteau. Il n’est que 20 h, mais à cette période de l’année, la ville est déjà plongée dans une obscurité dont les lumières blafardes n’annoncent pas encore les festivités de Noël. J’ai toujours détesté l’automne. En janvier admettons, y’a un truc qui redémarre, et le soleil finit par se dire : tiens, peut-être que je pourrais me coucher à 18 h pour changer, juste ça… Mais début décembre, on ne peut compter sur rien, ni sur un climat un tant soit peu clément ni sur des journées qui dureraient plus de huit heures. Et pour moi qui suis une personne d’extérieur — un peu comme certaines plantes vertes —, je m’en veux parfois d’avoir pris racine en ces contrées.

J’entre dans le commissariat de la rue Marceau. Il fait à peine plus chaud que dehors, et c’est désert. Y’a juste un gars à l’accueil. Il me reconnait et me laisse directement monter dans le bureau de Matthias — l’inspecteur Arnoult, pour les non-intimes. À mon arrivée, celui-ci me salue en souriant et, en guise de plan d’attaque, me tend son sac rempli de sandwichs et de bières. Il arbore toujours ce visage Matthias, mais moi, je commence à le connaître, et je sais bien qu’il est exténué… C’est depuis qu’on l’a mis sur l’affaire de l’égorgeur de chats. À l’origine, un fait divers tout juste digne d’intérêt pour cette ville de province, mais qui a depuis lors pris une autre tournure… Et Matthias, dont la demande de mutation dans le Lot est encore à l’étude, espère ardemment résoudre cette affaire avant qu’un ponte de Paris ou d’ailleurs ne vienne la lui souffler sous le nez.

On descend au parking souterrain du commissariat jusqu’à sa Peugeot 308 banalisée. Je dépose son sac sur la banquette arrière et prends place à ses côtés. Matthias conduit en silence et je préfère le laisser à ses déambulations mentales pour observer le paysage : non, vraiment, Nevers ne fait rien pour que je l’aime… Nous traversons le centre-ville en direction du quai de Mantoue. Puis il prend la route des bords de Loire, où seul l’hôtel Mercure rayonne de mille feux dans ce recoin mal éclairé de la ville. Le bâtiment est une structure de béton hissée sur de lourds pylônes, dont le parking a été aménagé dans la partie inférieure, à quelques mètres du fleuve. C’est là qu’on se gare. Matthias m’explique avoir un arrangement avec le directeur de l’établissement ; si j’ai bien pigé, c’est ici qu’on passera la nuit. Il me tend une bière prise sur la banquette arrière et me remercie à nouveau de l’accompagner. L’aider me fait plaisir, je lui dis. D’autant plus que je m’ennuie ferme depuis que Look a licencié à tour de bras et que j’ai fait partie du convoi, comme on dit. Alors on trinque à ma recherche d’emploi, à sa prochaine mutation, et à l’arrestation imminente de l’égorgeur de chats.

Matthias n’en peut plus de se taper ces nuits en planque, et il m’a demandé de venir pour pouvoir s’assoupir quelques heures pendant que je ferai le guet. Ce n’est pas très réglementaire, précise-t-il, mais rester seul en planque non plus, et tant qu’on n’augmentera pas les effectifs… Je lui réponds que ça me fait plaisir d’être là, enveloppé dans cette atmosphère fantomatique où les bords de Loire ne sont éclairés que par la lueur fuyante de lampadaires défoncés. J’ajoute que l’emplacement me semble parfait, et que si le meurtrier agit cette nuit selon un rituel identique, nous ne pourrons pas le manquer… Matthias approuve.

Bien sûr, j’ai entendu parler de l’égorgeur, tout le monde en parle à Nevers. Mais excepté ce que j’ai pu lire dans les journaux, je n’ai guère plus d’information. Ce soir pourtant, dans la proximité de l’habitacle, Matthias devient plus prolixe. Cette affaire a commencé au début de l’automne, m’explique-t-il, sur les bords de Loire — juste là, entre les deux arbres. Un riverain est tombé sur une guirlande de chats… Trois petits félins, l’un accroché par la patte, les autres par le cou, avec dans la gueule un lampion qui clignote. Une sorte de guinguette macabre… Le Journal du Centre a rédigé un rapide communiqué sur ce fait divers et, à ma demande, n’a pas publié de photo — il ne faudrait pas donner d’idées à des gens qui s’emmerdent… De fait, hormis dans le quartier, l’étripage est passé plutôt inaperçu et n’a fait l’objet d’aucune enquête approfondie. On a d’abord pensé avoir affaire à un conflit entre riverains, poursuit Matthias, alors on a vite classé tout ça. Mais une nouvelle guirlande est apparue début novembre, exactement au même endroit. Elle arborait les tripes d’autres chats éventrés, de rats mutilés. Par conséquent, il ne s’agissait plus d’une minable vendetta entre voisins, mais bien de mises à mort rituelles. D’ailleurs, le Journal du Centre a aussi eu cette intuition et s’est empressé cette fois-ci de publier un article racoleur, mêlant descriptions macabres et réactions à chaud. Certaines rumeurs se sont dès lors muées en faits, s’immisçant jusque dans les cours d’école où des enfants à l’imagination débordante rivalisaient d’horreur pour rendre cette histoire encore plus sordide.

Matthias, officiellement préposé à l’affaire, m’avoue avoir bien peu d’éléments sur lesquels se raccrocher. Sa hiérarchie refuse de faire une recherche ADN — voyons, ce ne sont que des animaux ! Alors à moins de prendre le meurtrier sur le fait ou d’avoir un témoin valide sous la main… Valide, oui, car à la parution de l’article, plusieurs habitants — et nombres de bonne foi — se sont bousculés à l’entrée de son bureau. Certains assuraient avoir vu un collègue rôder sur les lieux, d’autres précisaient à titre informatif que leur beau-frère détestait les chats… Rapidement fatigué par ces mesquineries, Matthias a délégué le recueil des dépositions à un subalterne. Il comptait résoudre cette affaire de l’unique manière qui vaille selon lui : rester en planque et attendre que le tueur agisse à nouveau. Alors il s’est pointé ici tous les soirs, mais une nuit — juste une seule ! — il a fait l’impasse pour dormir dans un lit. C’est là que l’égorgeur a refait surface, déployant une nouvelle guirlande de chats, de rats, de ragondins !… Matthias, ça lui a mis un coup, et à présent il craint que les prochaines décorations ne s’agrémentent de tripes humaines. Tout de suite, je lui lâche qu’on l’a peut-être repéré, ou que le meurtrier pourrait être un proche, un collègue, informé des horaires de ses planques… D’ailleurs, le directeur de l’hôtel Mercure, ou son réceptionniste, est-ce qu’ils sont fiables ? Matthias sourit et me répond qu’il est parfois mieux de ne pas trop se perdre en conjectures. Non, il préfère mettre ça sur le compte de la malchance… N’empêche que cette histoire le trouble, et depuis que son nom a été cité en première page du journal, sa demande de mutation semble corrélée à cette affaire. Dès lors, il s’est infligé une pression supplémentaire, venue s’ajouter à celle insufflée par sa femme qui, elle aussi, aurait volontiers troqué les bords de Loire contre ceux de la Dordogne…

En automne, on a le nez qui coule, le teint pâle, personne ne brille de mille feux. Mais Matthias, lui, a vraiment une sale gueule. Alors je lui propose de dormir et lui assure que, si je me sens partir, je n’hésiterai pas à le réveiller. Il me remercie, mais dans le fond, je lui dois bien ça. Quand j’ai débarqué à Nevers — tout ça pour travailler dans cette boîte de merde ! —, je ne connaissais personne. Je me suis donc inscrit à diverses activités, et en particulier au club de tir. C’est là que je l’ai rencontré. Nous avons d’emblée sympathisé, et il s’est empressé de me présenter ses amis, ses contacts, et aussi sa femme, Juliette, une personne adorable et raffinée. Pour moi qui m’ennuyais ferme ici, et encore plus après que les connards de chez Look m’avaient lourdé, parler de ses enquêtes autour d’une bière était toujours un moment agréable. Bien sûr, il ne me raconte pas tout Matthias, mais sur certaines affaires, il m’en conte plus qu’aux journalistes. Et depuis que, émoustillé par ses récits, je lui ai confié mon intention d’intégrer les rangs de la police, j’ai parfois l’impression qu’il me considère déjà comme son futur collègue…

Tandis que je divague et me projette un avenir fictif, Matthias dort profondément. Pourtant, je le réveille. Il me semble avoir vu une ombre se faufiler derrière ce bosquet, je lui dis. Il est aussitôt sur le qui-vive et me glisse à voix basse de rester dans la voiture, ce que je refuse avec obstination — moi aussi je veux de l’action !… Alors il capitule et accepte que je le suive à distance. À pas feutrés, éclairés par les lumières éloignées de la ville, on s’avance vers les arbres où l’ombre paraît s’être évaporée. Il n’y a rien, et le silence de la nuit est tout juste troublé par le rire nerveux de Matthias. Il me dit :

— Putain, ça aurait été un peu trop facile de tomber sur l’égorgeur, non ?

— Tu l’as pourtant devant toi, je lui réponds calmement.

Il est malin Matthias, et je suis surpris par sa vivacité. Il porte la main à son colt et aurait pu me mettre en joue sans que j’aie le temps de réagir, si son revolver ne s’était pas déjà trouvé entre mes doigts. Là encore, il percute vite : je lui ai dérobé son arme pendant qu’il dormait. Il se sent con et tente de dire quelque chose. Je ne lui en laisse pas l’occasion. La balle transperce son crâne.

C’est dommage, c’est vrai. Matthias, c’était quand même un bon copain ! Mais il me faut un peu penser à moi aussi, et je dois reconnaitre que sa Juliette m’a toujours plu. Rayonnante, sublime, pétillante ! Elle ne le sait pas encore, mais nous sommes faits l’un pour l’autre. Pour preuve ! Elle rêve de s’expatrier dans le Lot — coïncidence incroyable ! —, je veux seulement fuir cette ville maudite. Ah, Juliette…

Mais voilà que je me dissipe à nouveau. Se concentrer, juste un instant, ne pas me relâcher… Je nettoie le revolver sur le pan de mon manteau et le jette loin dans le fleuve. Puis je prends mon air des plus paniqués et contacte le 17. Les effectifs de nuit rappliquent en moins de dix minutes. Sous le choc, j’avoue immédiatement. Oui, Matthias m’a emmené en planque — sa femme et le gars à l’entrée du commissariat pourront confirmer. Je sais que ce n’est pas permis, mais c’est mon ami et je voulais l’aider. Il était si fatigué qu’il s’est assoupi. Alors, quand j’ai cru voir une ombre derrière ce bosquet, je l’ai réveillé. Il a tellement insisté pour que je reste dans la voiture que j’ai fini par le laisser partir seul. Au coup de feu, je me suis précipité au bord du fleuve, sans même chercher un instant à me protéger. Il n’y avait rien d’autre que son corps étendu sur le sol, le visage éclaté dans une mare de sang…

Par cette froide nuit d’automne, je récite ce discours longuement répété, espacé de silences marqués — je viens de perdre mon ami tout de même ! Ma prestation est apparemment de qualité, car je comprends que si je dois renouveler ma déposition de manière plus formelle, je suis d’ores et déjà placé en dehors de tout soupçon ; c’est gagné.

Une voiture se gare à côté de celle de la police, c’est Juliette. Sans se préoccuper des rubalises, elle s’avance jusqu’au cadavre de son mari, comme pressée de pousser ce cri qui la terrorise elle-même. Puis, elle découvre enfin ma présence, se jette dans mes bras et se met à pleurer. Je la serre fort et murmure :

— Ça va aller, je suis là… Je serai toujours là pour toi.

Pour dire vrai, je me concentre encore un peu, car j’ai envie de sourire. Mon esprit est déjà tourné vers ces moments de complicité que nous partagerons bientôt, qui se transformeront en un désir suspect et que nous finirons, coupables, par accepter d’assouvir en des terres moins hostiles. Pourquoi pas dans le Lot ? Nous pourrions ouvrir une guinguette au bord de la Dordogne, décorée de guirlandes multicolores que, fort de ma récente expérience, je me ferais un plaisir d’installer.

Juliette, mon amour, je n’ai pas honte de t’avoir libérée, car tu vaux tellement mieux que ton mari, et au fond de toi, tu le sais. Sans doute, la culpabilité t’empêche encore d’imaginer notre avenir. Mais moi, quand je regarde le cadavre de Matthias, je nous vois déjà la bague au doigt ; et ça, il faudra t’y faire…