Chapitre 1 – Le voile
— Amaury ?
Le jeune homme était si lessivé par sa longue journée qu’il avait du mal à rester éveillé.
— Hé ? Amaury ?
La voix de son jumeau le força à ouvrir doucement les paupières. Il sourit légèrement en apercevant son reflet le plus parfait.
— Jordan, marmonna-t-il en balayant la pièce d’un regard ensommeillé. Oh, je ne suis pas rentré à la maison. Pardon...
— Chut, ce n’est rien. Je vais t’emmener à l’étage, dans la chambre d’amis.
— Mais, on est chez Charles, on ne peut pas…
— Amaury ? Regarde-moi. Je suis là. Toujours.
— Non, parvint-il à murmurer. Je devrais être à la maison, avec Xavier et toi.
— Tu es fatigué, reste et dors.
— Uh, réussit-il à répondre en fermant les yeux de fatigue.
— Je te porte jusqu’en haut, d’accord ?
Un bras se cala sous son dos et le second glissa au creux de ses genoux. Transporté, et ainsi lové contre un torse chaud, il sourit avec l’agréable sensation de reconnaître le parfum boisé de son patron. À cette odeur, sa poitrine s’enserra, laissant à son cœur le droit de battre quelques secondes pour cet homme. Pour la première fois depuis des mois, il était sûr d’être tombé amoureux, mais il ne le voulait pas. Il ne le pouvait pas.
Lorsque son corps se posa sur un matelas, des mains vinrent lui ôter ses chaussettes.
— Amaury, enlève ton pull, sinon tu vas avoir trop chaud.
Il obéit en grognant, les yeux clos et jeta le vêtement par terre comme un enfant.
— Jordan ? demanda-t-il en s’allongeant. Je n’aime pas laisser Xavier tout seul.
— Ne t’inquiète pas, tu sais que je veille sur vous deux.
— Oui, bonne nuit.
Rassuré par sa présence, Amaury se pelotonna tout contre la couette.
— Je t’aime Jordan, réussit-il à souffler avant de retourner dans les bras de Morphée.
Une demi-heure plus tôt, Charles qui avait dû passer la journée entre son bureau, sa fille Lucie, âgée de neuf ans et les achats de Noël, n’avait pas fait attention à l’heure.
Amaury Dubois ne rechignait jamais à le conduire là où il le demandait, et encore moins à passer un peu de temps avec Lucie lorsque Charles avait quelques appels à effectuer depuis son bureau de chez lui.
Le jeune homme, à son service depuis huit semaines, était l’assistant idéal : calme, patient et attentionné. Ce que Charles appréciait le plus était qu’Amaury conduisait prudemment. À la suite de un accident de la route survenu deux ans plus tôt, il n’osait plus prendre le volant, chose qu’il ne lui avait jamais expliquée.
Ce jour-là, bien qu’il n’eût pas été le conducteur, il avait énormément perdu : ses parents et Sandra, sa meilleure amie et la mère de sa fille. À ce souvenir, assis à son bureau, il secoua la tête tout en glissant une main dans sa chevelure blonde comme si cela avait le pouvoir de l’éloigner de sa mémoire.
Pour s’excuser d’avoir abusé de son temps, il avait invité son assistant à manger au restaurant en compagnie de sa fille. Cette dernière était folle d’Amaury, tout comme il l’était secrètement, mais celui-ci semblait immunisé contre son charme. Charles qui n’avait jamais eu de mal à se trouver un mec pour un soir avait changé son style de vie à la naissance de Lucie.
Sa meilleure amie avait voulu être mère sans passer par la case « Je t’aime à la folie ». Elle avait essuyé tant de déceptions qu’elle avait perdu l’espoir d’avoir un homme auprès d’elle. Charles avait alors accepté d’être le père biologique à la condition qu’il ait une place dans la vie du bébé.
Aujourd’hui, après le drame qui avait frappé sa famille, il réalisait combien un seul être pouvait autant dépendre de lui et devenir le centre de son univers. Charles avait aimé Sandra comme une sœur et, depuis qu’il l’avait entièrement à sa charge, toutes ses décisions étaient consciencieusement choisies en fonction de Lucie.
Il revint au présent quand il n’entendit plus les voix de Lucie et d’Amaury. Il jeta un coup d’œil à sa montre, 21h22 et écarquilla les yeux : son assistant aurait dû partir depuis un petit moment. C’était une exigence que le jeune homme avait émise pour accepter le poste.
Il se leva et quitta son bureau. Le salon était vide et le calme régnait au rez-de-chaussée.
— Francine ? appela-t-il.
— Oui, Charles, se présenta une femme âgée et rondouillette.
— Ma fille serait-elle montée sans me souhaiter bonne nuit ?
— Non, je crois qu’elle joue encore, l’informa-t-elle.
Francine, employée par ses parents des années plus tôt, veillait sur sa fille et lui. Cette femme qui se rapprochait plus d’une mère qu’à une gouvernante de maison avait toujours été présente dans sa vie. Parfois, en la voyant cuisiner ou faire du repassage, il lui arrivait de se demander comment il aurait survécu à ses pertes s’il ne l’avait pas eue à ses côtés.
— Bien, reprit-il, je vais…
— Attendez, le coupa-t-elle à voix basse, votre assistant s’est endormi sur le canapé.
Il pivota vers la direction que Francine lui indiqua d’un index et aperçut le jeune homme. Son cœur palpita dans sa poitrine lorsqu’il s’approcha de lui. Amaury était beau. Il avait des cheveux bruns, légèrement bouclés aux extrémités, un visage pâle et des lèvres fines.
— Ah-hem, toussa son employée de maison. Si je puis me permettre, Charles, voici le numéro à joindre.
— Oh, euh, oui, merci.
Il sourit, les joues empourprées, et prit la carte qu’elle lui tendit avant de disparaitre de la pièce. Il se rappela qu’il avait demandé à Amaury un numéro en cas de nécessité, si jamais il devait prévenir une personne de son entourage : Xavier Ménant. Ce nom lui disait vaguement quelque chose, toutefois ce qui traversa son esprit était de connaître leur relation : étaient-ils amants ou amis ?
Il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre qu’Amaury était gay. Charles avait remarqué les rougeurs sur ses joues quand il le saluait ou lui faisait un compliment. Cependant, au vu de ses tentatives de séduction échouées, Xavier devait être le compagnon d’Amaury.
Charles était bel homme : grand et blond aux yeux bleus. Il avait toujours su attirer les regards par son physique athlétique et sa prestance, mais avec Amaury, il n’était arrivé à rien de concluant. Sûrement, son assistant avait-il déjà le cœur pris ? C’était une chose qu’il comprenait tout à fait en soupirant devant le corps endormi.
Par ailleurs, il n’était pas du genre à voler l’homme d’un autre et à briser les ménages. Pourtant, avec lui, il aurait bien fait une exception. Quand Amaury le regardait, ses yeux avaient quelque chose de merveilleux. Une lumière s’illuminait chaque fois que son assistant lui parlait, malheureusement, il ne voyait pas ses gestes de tendresse comme il le faudrait.
Il grimaça en y repensant, puis prit une profonde respiration avant de composer le numéro.
— Allô, Xavier Ménant, lui murmura une voix masculine à l’autre bout du fil.
— Bonsoir, je suis Charles Montagne.
— Un problème avec Amaury ?
— Non, non, bafouilla-t-il, il s’est endormi sur mon canapé et…
— Très bien, j’arrive, lui répondit-il en coupant net la ligne.
Il fixa son smartphone pendant plusieurs secondes en se préparant mentalement à rencontrer l’homme d’Amaury.
Charles cessa de faire les cent pas quand la sonnette retentit quinze minutes plus tard. Il ouvrit la porte et son cœur chuta. Il ne s’attendait pas à tomber sur un homme quelconque. Ce dernier n’était pas laid, au contraire, il avait un certain charme, mais cela ne le troublait pas pour autant. C’était certainement ce que ressentait Amaury envers lui et c’était désagréable de l’imaginer.
Xavier était châtain, aussi petit que son assistant et avait un beau regard émeraude. Toutefois, cela s’arrêtait là. Son cœur ne semblait pas du tout intéressé par cet homme.
— Bonsoir, murmura l’invité au pas de la porte. Voilà ses habits de rechange et…
— Pardon ? bredouilla Charles en prenant un sac de sport.
— Quand Amaury est claqué, il vaut mieux le laisser dormir.
— Entrez, s’il vous plaît. Ne restez pas à l’entrée.
À cet instant, sa fille arriva en lui disant qu’elle allait se coucher comme une grande.
— Bonne nuit, mon poussin, dit-il en déposant un baiser sur le front de Lucie.
— C’est qui, le monsieur ? lui demanda-t-elle, les yeux pétillants.
— Je suis un ami d’Amaury, intervint l’homme qui s’agenouilla devant elle.
Charles fut étonné de la voir réclamer un câlin à un inconnu, mais n’intervint pas. Quand sa fille remonta à l’étage, il y avait soudainement dans l’atmosphère quelque chose d’indescriptible. L’air était devenu plus froid qu’à l’extérieur, comme si un vent d’hiver était resté sur place.
— Bien, dit-il le cœur battant, venez vous asseoir dans le salon.
Il lui indiqua le canapé d’angle où dormait profondément Amaury. En apercevant un sourire soulagé sur les lèvres de Xavier, sa poitrine se comprima de jalousie. Il y avait, dans sa manière de faire, une attention qui le blessait.
— Je peux vous aider à l’installer dans la voiture, proposa-t-il tandis que des sentiments diffus assaillirent son esprit. Je sais combien il tient à rentrer chez lui tous les soirs.
Pendant que Xavier s’asseyait sur le bord du canapé en évitant soigneusement de réveiller Amaury, Charles remarqua un voile de tristesse s’affiché quelques secondes dans les yeux de son interlocuteur.
— Il n’y a rien qui l’attend chez nous, lui répondit l’homme d’une voix tremblante.
— Vous êtes bien ensemble ? demanda-t-il en sachant que cela n’était qu’une façon de connaître leur lien.
— Non, lui marmonna-t-il tristement. Nous sommes de bons amis.
Charles, ravi de ces mots, se retenait difficilement d’éloigner la main de Xavier qui se posait sur les joues d’Amaury.
— Ah, feignit-il, étonné, je croyais qu’il était en couple…
— Charles, l’interrompit Xavier en lui décochant un regard brillant. Est-ce que vous l’aimez ?
Son cœur se mit violemment à battre et sa respiration se saccada comme si ce dernier était capable de lire en lui. Pendant une seconde, un vent imaginaire et glacial parcourut son dos, faisant trembler ses membres.
— Charles ?
— Pourquoi ? bafouilla-t-il devant cette inattendue question.
— Tous les soirs, Amaury me parle de Lucie et de vous. Tous les soirs, il n’a que votre nom à la bouche. Mais, tous les soirs, quand il lui demande s’il est amoureux, Amaury secoue négativement la tête.
Charles sentit chaque fibre à l’intérieur de lui se libérer d’un poids, comme s’il avait enfin le droit de conquérir le cœur de son assistant. Toutefois, la manière dont il prononça la dernière phrase le préoccupa.
— Qui est cette personne qui lui pose cette question ?
— Son frère, Jordan. Amaury adore son jumeau, mais je suis d’avis qu’il est temps qu’il se sépare de lui.
Xavier se leva sans rien ajouter et se dirigea vers la sortie. Charles, muet et confus, ne comprenait rien à ce qu’il venait de lui dire.
— Attendez ! hurla-t-il presque en tentant d’en savoir plus sur le jumeau d’Amaury. Pourquoi ne viendriez-vous pas un soir avec son frère ?
L’homme pivota et lui lança un regard empreint d’une grande solitude, mais le plus effrayant était d’y apercevoir un fantôme.
— Charles, lui répondit son interlocuteur les lèvres tremblantes. Cela n’est plus possible. Jordan est décédé. Vous comprendrez bientôt ce que je veux dire. Au revoir.
Il y avait dans sa façon de parler un je-ne-sais-quoi qui lui glaça le sang.
Charles, devant la porte close, avait l’impression de plonger dans une folie étrange. Xavier avait été mystérieux et le fait de savoir qu’Amaury avait perdu son jumeau ne lui permettait toujours pas de comprendre ses derniers mots. Il convainquit sa tête qu’il verrait tout cela demain, après une bonne nuit de sommeil. En attendant, il se mit devant le canapé où se trouvait le dormeur et décida de le réveiller.
— Amaury ? murmura-t-il doucement en le secouant par une épaule. Hé ? Amaury ?
Le jeune homme ouvrit lentement ses paupières et battit des cils en lui dévoilant un regard gris foncé. Son cœur papillonna dans tous les sens devant ce doux spectacle.
— Jordan, marmonna celui-ci comme s’il ne le voyait pas. Oh, je ne suis pas rentré à la maison. Pardon...
— Amaury ? Je… balbutia-t-il en sentant un courant d’air frais effleurer la peau de son visage. Je vais t’emmener à l’étage, dans la chambre d’amis.
— Mais, on est chez Charles, on ne peut pas…
— Amaury ? Tu es en train de rêver, murmura-t-il sans parvenir à calmer ses soudains tremblements.
— Non. Je devrais être à la maison, avec Xavier et toi.
— Tu es fatigué, restes et dors.
— Uh, lui répondit-il en fermant les yeux.
— Je crois que tu as besoin d’une bonne nuit de sommeil et moi aussi.
Charles, inquiet, glissa un bras sous le dos d’Amaury et le second au creux des genoux. Pendant qu’il le portait jusqu’à l’étage, une multitude de questions se bousculait dans sa tête. Son assistant était-il en plein délire ?
Lorsqu’il atteignit la chambre d’amis, il le déposa sur le lit et lui ôta les chaussettes.
— Amaury, enlève ton pull, sinon tu vas avoir trop chaud.
Il sourit malgré lui en le voyant obtempérer comme le faisait sa fille dans les mêmes moments.
— Jordan ? Je n’aime pas laisser Xavier tout seul.
— Amaury, tu es en train de rêver.
— Oui, je sais. Bonne nuit.
Charles le voyait soudainement sous un autre angle. C’était comme s’il venait de se réveiller et le découvrait pour la première fois. Amaury semblait si parfait à ses yeux que cet étrange comportement eut l’effet de refroidir son cœur.
— Je t’aime Jordan.