Prologue : Trame ténèbres
C’était la nuit de la fête des lanternes. Les rues de Chang’an s’illuminaient, les rires des enfants résonnaient entre les pavillons, et les parfums de jasmin et d'encens flottaient dans l'air. Des lanternes de soie montaient vers le ciel, dessinant des constellations éphémères. Au-dessous, des étals chargés de douceurs attiraient les regards émerveillés des passants. Mais sous cette lumière, le danger rôdait dans l’ombre.
Le prince héritier Li Wei avançait au milieu de la foule, ses traits calmes, éclairés par les lueurs dansantes des lanternes. À ses côtés marchait Shen, son garde du corps, dont on ne distinguait que les yeux noirs sous le miănyí sombre. L’homme guettait chaque mouvement, prêt à intervenir.
Une ombre suspecte frémit soudain sur leur droite. Shen porta la main à son épée, mais la silhouette s’était déjà évaporée dans la marrée des passants.
— Tu as vu… ? murmura Li Wei.
— Oui. Restons attentifs, Qínwáng. Une foule comme celle-ci… C’est le meilleur endroit pour frapper.
Les pavés résonnaient sous leurs pas rapides. Li Wei balayait les passants du regard : Quelque chose dans cette nuit festive sonnait faux.
— Shen, ces derniers jours ont été éprouvants pour le peuple, murmura Li Wei. La peur et l'incertitude se propagent aussi vite que la peste.
Le garde du corps hocha lentement la tête.
— Tant que je vous accompagne, personne n'osera s'en prendre à vous, Qínwáng. Votre père lutte toujours… et l’ordre dépend de vous en son absence.
Le roi, atteint de la peste bubonique, se battait encore pour sa vie. Les médecins se relayaient jour et nuit, sans certitudes de pouvoir le sauver. En attendant, le royaume reposait sur les épaules du jeune prince et sur la vigilance de son fidèle épéiste.
Les deux hommes avançaient en silence, chaque bruit amplifiant la tension palpable.
La foule se pressait dans les rues animées. Le festival battait son plein, mais plus loin, à l’écart de la lumière, une jeune femme masquée se tenait dans l’ombre.
Ses longs cheveux, couleur de jais, noués en une grande natte, flottaient dans la brise du soir. Sa tunique violette, brodée de motifs délicats, se fondait sous une cape noire. Derrière son masque, ses traits féminins affleurèrent un instant ; ses yeux sombres, brûlants d’un feu intérieur, observaient les deux hommes qui traversaient la foule. Elle les suivait depuis un moment déjà, se glissant furtivement entre les étals avec une grâce presque irréelle.
L’occasion rêvée… pensa-t-elle, le cœur battant plus vite. C’est pour ce soir. Il devra me reconnaître.
La fraîcheur du vent caressa sa peau. Elle inspira profondément, rassembla son courage… et s'élança vers eux.
Li Wei et son garde du corps, absorbés par la foule, n’eurent pas le temps de la voir s’approcher. Un éclat retentit soudain : des pétards explosèrent dans une ruelle étroite. Ils échangèrent un bref regard et s’y engagèrent prudemment. Leurs pas résonnèrent sur les pavés humides. L’effervescence du festival s’évanouit derrière eux, remplacée par un silence pesant.
Puis un sifflement déchira la nuit : des flèches fusèrent. Shen, vif comme un félin, dévia les projectiles d’un mouvement net, se plaçant instinctivement devant le prince.
— C’est une embuscade ! Restez derrière moi, Qínwáng ! lança-t-il.
Le regard de Li Wei s’embrasa ; il tira sa lame avec une détermination.
— Nous affronterons cela ensemble, mon ami. Il est temps d’en finir.
Le duo se mouvait d’un même souffle. Leurs lames traçaient dans l’air un ballet mortel. Au détour d’un échange, un éclat attira l’attention de Li Wei : un emblème gravé sur la lame d’un assaillant : un serpent dévorant un dragon.
— Le clan Serpent-Dragon… ici ?
— Impossible. Ils n’ont rien à faire dans cette région, répliqua l’épéiste en abattant un adversaire.
La pluie commença à tomber, rendant les pavés glissants. Les cris de la fête s’étaient éteints ; ne restaient que le choc des armes, les halètements et l’odeur âcre du sang qui se mêlait à celle de l’orage.
Shen se déplaçait avec une précision redoutable, éliminant méthodiquement chaque assaillant. À ses côtés, le prince, malgré sa jeunesse, combattait avec fougue.
Soudain, la femme de l’ombre surgit, bondissant dans la mêlée. Chaque geste semblait être un équilibre entre une danse macabre et une maîtrise des arts martiaux. Lorsque ses yeux croisèrent ceux de Shen, une stupeur profonde traversa les traits de l’homme. Le destin venait de le rattraper.
Ils combattirent désormais à trois, dos à dos.
— Qui êtes-vous ? cria Li Wei.
La jeune femme resta muette, le visage fermé. Elle bloquait, tranchait, pivotait, tenant la ligne aux côtés de Shen comme si elle l’avait toujours fait. Elle semblait presque vouloir le protéger. Li Wei n’eut pas le temps de questionner davantage.
Un ennemi hurla:
— Le prince est à portée ! Capturez-le !
Li Wei s’élança pour détourner l’attention, repoussant un groupe d’assaillants dans une rue adjacente.
— Shen, couvre-moi ! lança-t-il avant de disparaître dans le tumulte.
La pluie tombait désormais à torrents. Le bruit des métaux s’entrechoquant se mêlait au martèlement de l’eau.
Un cri déchira la nuit.
Une lame siffla, prête à fendre la nuque de la silhouette masquée. L’épéiste bondit, interceptant le coup. L’impact le projeta contre la paroi de pierre. Le choc fut brutal. Le sang jaillit.
La femme masquée rattrapa l’homme avant qu’il ne touche le sol.
— Père ! hurla-t-elle.
Le mot claqua dans l’air, brisant en un instant un secret si longtemps gardé.
Li Wei, réagissant par instinct, abattit l’agresseur d’un revers de sa lame. Le temps sembla se figer autour d’eux.
Shen cracha du sang ; son souffle devenant spasmodique.
— Yueliangdie… tu dois vivre, murmura-t-il. Protège… le prince… même au péril de ta vie. Promets-le-moi… ma fille…
— Non… Bàba, je vous en supplie ! Pleura-t-elle en le serrant contre elle.
Mais son regard se voilait déjà. Le tonnerre gronda lorsque ses doigts se détendirent.
Dans un dernier souffle, il murmura :
— Pardonnez-moi… ma reine… j’ai failli…
Puis son souffle s’éteignit dans le vacarme de la pluie.
La jeune femme se redressa, déposa délicatement la tête de son père puis, animée d’une rage vengeresse, se lança dans un combat mortel. Ses mouvements devinrent fulgurants, redoutables. Les assassins tombèrent les uns après les autres, impuissants face à sa fureur.
Quand, enfin, elle aperçut le prince Li Wei triomphant du dernier adversaire, elle s’arrêta net, tremblante. Ses yeux rencontrèrent les siens. Un instant suspendu. Puis elle se détourna, bondit et disparut sur les toits.
Il avança, haletant, encore couvert du sang de leurs ennemis.
Shen gisait là.
Son garde du corps. Son protecteur. Son ami. Li Wei tomba à genoux, cherchant un souffle, un signe. Rien. Seulement la pluie glaciale, qui déjà effaçait les traces de sang sur son visage.
Des pas précipités approchèrent. La garde royale déboula dans la ruelle, lanternes brandies, s’attroupant autour de la dépouille du garde du corps. Des murmures s’élevèrent ; certains s’inclinèrent devant l’homme qui avait donné sa vie pour protéger le prince héritier.
Li Wei se releva lentement. Son regard glissa vers les toits où l’inconnue s’était enfuie.
Qui était-elle ? Pourquoi les avait-elle aidés ?
Le prince serra les poings de frustration. Leur étrange alliée avait combattu avec une habileté impressionnante, le laissant perplexe et en quête de réponses.
Un silence respectueux s'installa lourd, oppressant puis peu à peu, la vie reprit son cours.
Le corps du garde était emporté avec soin et les lieux nettoyés.
Li Wei, le cœur alourdi de douleur et de promesses silencieuses, suivit le cortège vers les portes de la ville.
Sous la pluie battante, une ère s’achevait.
Une autre commençait.