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L'éveil des secrets

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Résumé

À 25 ans, Léa mène une existence terne, enfermée dans une routine étouffante. Orpheline, elle a appris à vivre avec le vide, sans chercher à le combler. Mais un jour, elle décide de tout quitter pour une nouvelle vie, loin de Chicago. Devenue avocate, elle découvre enfin la passion, l'amitié et l'épanouissement. Pourtant, sa rencontre avec cet homme chamboule tout. Leur amour interdit ébranle ses certitudes et la pousse à affronter des secrets enfouis de son passé. Peu à peu, la frontière entre rêve et réalité s'efface. Léa découvre des vérités qui mettent sa vie en péril. Chaque décision l'entraîne plus profondément dans un monde qu'elle ne contrôle plus. Face à la violence qui gronde en elle, Léa devra choisir : la maîtriser ou s'y perdre à jamais.

Genre :
Fantasy/Action
Auteur :
Elia_MORGAN
Statut :
Terminé
Chapitres :
19
Rating
4.7 3 avis
Classification par âge :
16+

Chapitre 1 : Une nouvelle vie

Le réveil n’a pas eu besoin de sonner ce jour-là, comme tous les autres d’ailleurs. Il est 5h07.

- Super, se dit Léa, j’ai le temps de faire le grand tour.

Presque chaque matin, avant que le soleil ne se lève, Léa enfile ses baskets et quitte son appartement pour s’élancer dans les rues encore endormies de la ville de Chicago. Ses courses matinales ne sont pas juste un exercice physique : c’est un moment où elle s’évade et oublie les soucis de la journée. Le calme de la ville qui s’éveille lui apporte une vraie sensation de paix. À chaque foulée, elle se projette dans des lieux sauvages et paisibles, semblables à ceux qui peuplent ses rêves.

Ses rêves suivent toujours le même schéma. Elle se retrouve plongée au cœur d’une vaste forêt, où les arbres, semblables à des colonnes antiques, forment une voûte impénétrable à la lumière. Les sentiers qu’elle emprunte serpentent dans une obscurité oppressante. Par moments, des animaux sauvages surgissent, leurs regards lourds de sens, comme si un lien mystérieux l’unissait à eux et à cette nature profonde. Sous ses pas, le sol humide diffuse une odeur de terre et de végétation. Puis, soudain, des éclats de rouge apparaissent çà et là, inexplicables. Une montée d’adrénaline l’envahit, comme si un danger imminent rôdait, mais tout s’arrête brusquement. Son rêve ne dépasse jamais ce point, et à son réveil, elle n’est qu’un mélange de confusion et frustration.

Heureusement, elle n’a jamais eu besoin de beaucoup de sommeil. Cinq ou six heures suffisent, comme si son corps s’était depuis toujours accommodé de cette étrange cadence. Ces rêves l’accompagnent depuis son enfance et elle en est convaincue : le manque d’espaces verts dans cette grande ville lui pèse et en est la cause de ces visions. Courir ne lui demande pas beaucoup d’effort et le temps passe vite. Déjà, l’heure de partir au bureau est arrivée. Une douche rapide, un beignet pour la route et sa véritable journée commence.

Ce matin-là, la machine à café semble plus lente que d’habitude, et Léa a vite fait de se perdre dans la brume de fatigue, sans la moindre goutte de caféine. Après avoir enfin obtenu son précieux breuvage, elle file rapidement à son bureau, espérant que son nouveau chef ne remarquera pas son absence. La semaine dernière, sa remarque acerbe envers Carla, sa voisine de bureau, avait été un peu trop tranchante, et elle préfère éviter de se retrouver dans la même situation. Finalement, la matinée défile assez vite, et l’après-midi semble tout aussi passionnante. Comme tous les jours, Léa profite de sa pause déjeuner pour s’installer sur le banc du parc, à deux kilomètres de son bureau. Aucun de ses collègues ne veut faire le trajet pour déjeuner avec elle, car, selon eux, c’est une perte de temps. Ce jour-là, il fait frais et il n’y a que peu de monde. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle préfère le parc. Elle aperçoit Monsieur « Cracha », comme d’habitude, qui promène son pitbull. Elle déteste ce chien, mais encore plus son maître, dont le regard semble confirmer une antipathie mutuelle. Elle remarque aussi Mr. « Couche », surnommé ainsi à cause de son pantalon constamment trop bas, laissant entrevoir une image loin d’être appétissante.

Léa pense déjà à son après-midi et sa réunion ennuyeuse qui l’attend. Cela fait six mois qu’elle travaille dans ce centre d’appel d’une grande enseigne d’assurance en banlieue de Chicago, après ses études de droit, et elle peine encore à comprendre comment elle en est arrivée là. Elle n’aime pas ce qu’elle fait, elle n’aime pas les gens qu’elle croise, elle n’aime pas son environnement, et surtout, elle n’aime pas ce qu’elle est devenue. Comme chaque jour, elle sort ses baskets de son sac et se lance dans une petite course sur le chemin du retour vers le bureau. Cette petite foulée lui permet de tenir jusqu’à la fin de la journée. Arrivée cinq minutes avant la fin de sa pause, le temps d’une douche et elle est de retour juste à l’heure pour la réunion sur l’évolution des contrats d’assurance de prêt bancaire qui ne l’a guère intéressée. Mais comme ses collègues, elle a applaudi à la fin de la réunion, sans vraiment savoir pourquoi.

- Quelle vie de merde, pense-t-elle, en revenant s’assoir devant son ordinateur.

Léa jette un regard à son téléphone, qui vibre en annonçant l’arrivée d’un nouveau mail. C’est encore la même offre d’emploi, située dans le comté de Salt Lake, en Utah. Elle reçoit cette annonce chaque semaine depuis deux mois.

- Encore! se dit-elle, ils doivent vraiment trouver personne pour ce poste.

A l’instant même où elle place ce message dans sa corbeille, un numéro inconnu l’appelle. Elle refuse immédiatement l’appel, elle n’a pas le droit de répondre à son téléphone personnel au travail. Quelques secondes plus tard, son téléphone du bureau sonne.

- Les assurances Welch, Léa à votre service, dit –elle machinalement en décrochant son téléphone.

- Bonjour Madame, Mr Fire, du cabinet d’avocat « Benson et associés » de la commune d’Alta.

La voix est celle d’un homme assez mur, Léa lui donne la bonne cinquantaine. Un cabinet d’avocat qui appelle une assurance ça annonce les ennuis, adieux ses primes d’objectifs.

- Je vous appelle au sujet d’une offre d’emploi que je viens de vous envoyer, reprend-il, en avez-vous pris connaissance ?

- Bonjour Monsieur, oui tout à fait, mais comment avez-vous eu ce numéro ? Vous m’appelez sur mon lieu de travail.

- En effet, malgré nos différentes sollicitations nous n’avons jamais eu l’occasion de vous avoir en ligne, pourrions-nous échanger quelques minutes ?

- C’est-à-dire que...

- Parfait ! Alors je souhaite vous faire part de notre enthousiasme de travailler avec vous et de...

L’homme parle pendant presque 30 minutes du poste et de ses avantages : salaires, logement, indemnités, bureau indépendant et surtout des affaires qu’elle pourrait enfin suivre et plaider, en tant qu’avocate il s’agit d’une opportunité exceptionnelle. Puis il passe encore 30 minutes à lui parler de la commune et des environnements verdoyants, majestueux et sauvages. Léa n’en croit pas ses oreilles.

- Merci pour votre proposition Monsieur, mais êtes-vous certain de vous adresser à la bonne personne ?

- Vous êtes bien Mademoiselle Léa Smith ?

- Oui c’est bien moi...

- Parfait, je vous laisse réfléchir ? On se rappelle demain alors ! A bientôt !

L’homme raccroche, et Léa reste figée, ne parvenant toujours pas à y croire. Un instant, elle se demande si elle n’a pas halluciné, si elle ne s’était pas endormie. Pourtant, elle a écouté attentivement chaque mot de cet homme pendant l’heure qui vient de s’écouler. Son esprit est en effervescence. Enfin, quelque chose d’incroyable lui arrive. Enfin, une chance de prendre sa vie en main, de devenir l’avocate qu’elle a toujours rêvé d’être. Et puis, il y a autre chose, quelque chose d’encore plus frappant : Léa Smith intéresse quelqu’un… Elle, qui a toujours été un fantôme, errant dans ce monde sans véritable but.

« Smith » était le nom que l’orphelinat du « Clair matin » lui avait attribué lorsqu’ils l’avaient trouvée, abandonnée devant leurs grilles, il y a 25 ans. Léa ne connaît ni sa famille, ni ses origines. Elle s’imagine souvent que ses parents étaient probablement des immigrés des pays de l’Est, car elle a toujours eu cette silhouette élancée, grande et fine, avec des cheveux blonds presque blancs — une particularité qui lui avait valu bien des moqueries à l’orphelinat. Ses yeux, eux, sont d’un bleu presque trop intense pour son visage pâle.

Jusqu’à ses 10 ans, comme beaucoup d’enfants abandonnés, elle s’était convaincue que ses parents finiraient par revenir la chercher. Mais bien sûr, personne n’est jamais venu. Puis, elle avait espéré, peut-être naïvement, d’être adoptée par une famille aimante, en mal d’enfant. Mais encore une fois, la réalité l’avait rattrapée : aucune adoption. Pourtant, elle avait eu la chance de croiser la route de Mme Crumble, une éducatrice attentionnée qui travaillait à l’orphelinat, et qui l’avait soutenue dans toutes ses démarches pour réaliser son rêve de devenir avocate. Mme Crumble, avec sa patience infinie et sa sagesse tranquille, lui avait appris à croire en elle-même, à ne pas se laisser abattre. Léa s’était alors imaginée, un jour, défendre les plus jeunes, les aider à se relever, sauver des vies grâce à la justice. Elle avait travaillé dur, contracté un crédit pour financer ses études, intégré une petite faculté de droit où elle avait brillamment obtenu son diplôme avec mention et deux ans d’avance, se hissant au sommet de sa promotion. Mais, après tout cela, sans qu’elle ne comprenne vraiment comment, elle s’était retrouvée dans le service juridique d’un cabinet d’assurance en banlieue de Chicago. Ce cabinet, dont l’ambiance morne et les dossiers à n’en plus finir ne correspondaient en rien à l’image qu’elle s’était faite de sa carrière d’avocate. Alors, là, elle se demandait : Qu’est-ce qu’elle fait là ? Elle avait voulu sauver des vies. Aujourd’hui, elle se retrouvait à défendre des contrats.

– Monsieur Fire ? dit-elle, tout juste après avoir composé le numéro qui venait de l’appeler. J’accepte votre proposition.

----------------------------------------

Léa se tient devant l’imposant portail de l’orphelinat. Ses mains sont moites et son cœur bat fort. Elle regarde les vieilles pierres du bâtiment qui l’ont abritée pendant tant d’années. Ce refuge où elle avait trouvé de l’affection auprès de Mme Crumble, cette femme qui lui avait servi de boussole durant ses années les plus difficiles. Elle pousse la grille rouillée, le bruit métallique résonnant dans l’air frais de cette fin de printemps, puis marche lentement jusqu’à l’entrée du bâtiment. Mme Crumble l’attend dans le cadre de la porte, les bras croisés et le visage fermé, elle offre à Léa un sourire empreint de tristesse.

- Tu pars donc pour de bon, dit Mme Crumble d’une voix douce mais pleine de gravité.

Léa hoche la tête, les yeux brillants. Quitter cet endroit, cette femme, c’est plus difficile qu’elle ne l’avait imaginé.

- Oui... murmure Léa, la gorge serrée. Je dois partir.

Mme Crumble la scrute un instant, comme si elle cherchait à déceler dans les traits de Léa une hésitation sur son choix. Puis, elle lui prend doucement la main et l’entraîne à l’intérieur, vers le petit salon qui a vu tant de conversations importantes entre elles au fil des ans. Le feu crépite et diffuse une chaleur réconfortante malgré l’ambiance lourde qui s’est installée. Léa s’assoit dans son vieux fauteuil habituel, tandis que Mme Crumble lui fait face, les mains sur ses genoux. Au bout d’une ou deux minutes de silence embarrassé, Mme Crumble prend une grande inspiration avant de commencer.

- Léa, tu sais que je t’ai toujours encouragée à suivre ton cœur. Et je sais à quel point tu aspires à une autre vie et à te détacher du passé. Mais avant que tu partes... je dois t’avouer que je trouve cette précipitation étrange. Cette ville Alta, ce Mr Fire, ce cabinet qui tout d’un coup te veut absolument...

Léa sent un frisson parcourir son échine. Elle n’a pas prévu de douter maintenant, sa décision est prise. Pourtant, face à Mme Crumble, elle se sent de nouveau comme cette petite fille qui a besoin d’être rassurée. Mme Crumble répète :

- C’est étrange Léa... je pense qu’il serait préférable que tu prennes le temps de réfléchir un peu plus.

Léa la regarde, surprise. Elle est habituée aux conseils bienveillants de Mme Crumble, mais quelque chose, cette fois, sonne différemment. Une retenue inhabituelle, comme si son jugement reposait sur une simple impression. Elle lui parle sans vraiment considérer ce que Léa ressent. Où est passée sa bienveillance ? Un silence pesant s’installe, seulement troublé par le crépitement du feu. La tension alourdit l’air, et Léa sent la colère monter, lente et implacable. Quand elle finit par parler, sa voix éclate plus forte qu’elle ne l’aurait voulu :

— Pourquoi dis-tu ça ? Tu sais combien j’ai attendu ce moment. Je vais enfin pouvoir exercer mon vrai métier ! Ce pourquoi j’ai travaillé si dure ! Tu as juste peur de ne plus me voir…

Mme Crumble soupire, visiblement émue par l’intensité de la réaction de Léa. Elle se lève lentement, se dirigeant vers la fenêtre, observant le jardin qui a vu grandir tant d’enfants.

— Je comprends, ma chérie, répond-elle avec douceur. Mon inquiétude ne vient pas de ton désir de partir mais de la façon dont ça arrive.

Elle se retourne, cherchant les yeux de Léa, mais cette dernière évite son regard, sentant l’atmosphère se charger de tension.

— Tu ne me feras pas changer d’avis Maria, dit Léa essayant de retenir ses larmes. Chicago est mon passé, laisse-moi me construire mon avenir.

Les yeux de Mme Crumble se brouille. Après quelques minutes de silence, elle finit par ajouter :

— Très bien. Je crois qu’il est temps de te donner quelque chose, dit Mme Crumble, sa voix tremblant légèrement.

Léa ressent une vague de confusion et ne comprend pas où Mme Crumble veut en venir. Elles n’ont jamais eu de secrets l’une pour l’autre, du moins, c’est ce qu’elle a toujours cru. Mme Crumble soupire profondément et se dirige lentement vers l’armoire au fond de la pièce. Elle en sort un carton, son prénom inscrit dessus. En le tendant, elle murmure doucement :

— Léa, je sais que tu es forte. Je sais que tu veux prendre ta vie en main et je te soutiendrai toujours dans tes choix. Mais cette opportunité qui se présente à toi si soudainement… Ce cabinet ne t’a même pas fait passer un entretien. Tu devrais te méfier des choses qui semblent trop belles pour être vraies.

Léa ressent une vague de colère monter en elle. Comment Mme Crumble peut-elle douter de ses capacités, de son potentiel pour intégrer un cabinet d’avocats ? Elle lui arrache le carton des mains, sans même savoir ce qu’il contient. En l’ouvrant rapidement, elle réalise qu’il est usé et fragile. Ses yeux se brouillent en comprenant que ce carton renferme des documents liés à son adoption. Une onde de rage, brûlante et viscérale, l’envahit. Elle se lève d’un coup, secouée par la trahison qu’elle découvre.

— Tu m’as toujours dit que je n’avais rien, aucune affaire, aucun passé à retrouver ! s’exclame Léa, les yeux emplis de larmes de frustration. Et maintenant, tu sors ça ? Juste avant que je ne parte ! Elle agite un document en particulier, portant en entête « Avis d’abandon d’un enfant mineur ».

Mme Crumble, pourtant calme face à la furie de Léa, laisse transparaître la tristesse qui l’habite. Ses yeux fatigués se baissent un instant, comme si chaque mot qu’elle allait prononcer était une lourde confession. Elle soupire profondément, puis, d’une voix chargée de regret, elle répond :

— Ce n’était pas pour te mentir, Léa. C’était pour te protéger. À l’époque, tu étais encore trop jeune. Je pensais qu’en t’éloignant de cet acte d’abandon, tu pourrais te construire un avenir plus serein. Mais aujourd’hui... je te vois prendre des décisions précipitées. Peut-être qu’en connaissant certaines réponses sur ta famille, tu comprendras que ton avenir est ici, là où tu as grandi.

Le silence qui s’installe entre elles semble irréel, comme si l’air autour d’elles s’était figé. Léa, les yeux fixés sur Mme Crumble, peine à saisir l’ampleur de ce qu’elle vient d’entendre.

— Ma... famille ? balbutie-t-elle, sa voix brisée par la stupeur.

Mme Crumble hoche lentement la tête, une expression de culpabilité marquée sur son visage.

— Je l’ai cherché, Léa. J’ai lu tous les documents que contient ce carton. Ils n’ont rien laissé. Ils ne voulaient pas que tu les retrouve. Je ne voulais pas t’accabler avec ça.

Léa reste un instant immobile, les yeux rivés sur le carton, comme s’il pouvait l’engloutir tout entier. Il semble soudainement peser une tonne. Les larmes commencent à couler sur ses joues.

— De quel droit m’as-tu caché la vérité ? demande-t-elle d’une voix brisée, presque inaudible. Tu m’as laissé croire qu’ils viendraient me chercher.

Mme Crumble s’approche lentement de Léa. Elle prend une profonde inspiration avant de répondre, sa voix douce mais pleine de regret.

— Parce que je t’aime, Léa. Et parfois, l’amour nous pousse à faire des choses qu’on croit bonnes. Je suis ta famille Léa. Tu es comma ma f…

- Non tais toi ! Je t’interdis !

Léa lève le doigt pour faire taire Mme Grumble. Son corps tout entier tremble. Elle ouvre de nouveau le carton avec une lenteur qu’elle n’arrive pas à maîtriser. À l’intérieur, des dossiers jaunis par le temps, soigneusement pliés, contiennent des fragments d’un passé qu’elle avait imaginé. Le poids accablant de la vérité la frappe de plein fouet : son abandon n’a jamais été un accident, ces parents n’ont jamais voulu d’elle. La douleur de cette révélation l’envahit, son cœur se serre sous la brutalité de cette vérité qu’elle n’arrivait pas à comprendre. Mme Crumble, observant la tourmente de Léa, tend lentement la main vers la sienne, comme pour offrir une forme de réconfort qu’elle sait insuffisant.

— Il n’y a pas de photo, si c’est ce que tu cherches, murmure-t-elle d’une voix presque brisée, empreinte de regret. Avant de partir pour Alta, Léa, je te supplie de prendre le temps de réfléchir à tout cela. Tu n’as pas besoin de fuir. Reste auprès de moi. Après un silence, elle ajoute finalement : Pardonne moi.

Les mots, lourds de culpabilité, flottent dans l’air entre elles. Mais pour Léa, ce n’est plus qu’un murmure parmi la tempête qui gronde en elle. Léa referme le carton en le serrant contre elle, comme si sa vie entière était désormais contenue dans cette boîte. Son regard croise celui de Mme Crumble une dernière fois, une multitude de questions muettes dans ses yeux, des questions qu’elle ne sait même pas comment formuler.

— Je vais partir, dit-elle enfin, sa voix retrouvant un peu de fermeté, une résolution née de la douleur. Et je vais emmener ce carton avec moi.

Mme Crumble hoche la tête en silence, son visage marqué par une tristesse profonde, mais elle ne prononce aucun mot.

— Je ne te pardonnerai jamais de m’avoir fait ça, murmure Léa en se dirigeant vers la porte, sa voix se brisant dans le dernier souffle de la colère qui la consume.

----------------------------------------

Léa sort de l’aéroport d’Alta avec une boule au ventre. Tout lui paraît irréel, comme si elle marchait dans un rêve. La ville, qu’elle avait trouvée charmante en ligne, lui semble maintenant inconnue et intimidante. Elle serre la poignée de son sac, où sont rangés les documents que Mme Crumble lui a donnés. Elle n’a pas encore eu le courage de les lire, redoutant de revoir noir sur blanc une vérité qu’elle connaît déjà : une enfant rejetée et abandonnée. Les mots de Mme Crumble continuent de tourner dans sa tête, semant le doute. A-t-elle pris la bonne décision ?

- Ce n’est plus le moment de douter Léa, se dit-elle.

Elle pense alors à cet homme qui l’a recrutée sans entretien et dont elle ne sait presque rien. L’idée de se retrouver seule face à lui dans cette ville étrangère la rend nerveuse. À la sortie de l’aéroport, son regard est attiré par une silhouette attentive sur le trottoir d’en face. Mr Fire est là, debout près d’une berline noire aux vitres teintées. Léa le reconnaît immédiatement grâce à la photo qu’elle avait vue sur le site du cabinet. Grand, plutôt enrobé, il dégage une prestance malgré son allure décontractée. Son costume sombre, parfaitement taillé, est d’une élégance discrète, loin des clichés des avocats intimidants qu’elle avait pu croiser. Ses joues rondes et ses cheveux gris soigneusement coiffés lui donnent un air presque rassurant, comme celle d’un vieil oncle qu’on pourrait écouter sans crainte. Lorsqu’il croise son regard, un sourire chaleureux éclaire son visage, déjouant toutes les appréhensions de Léa. Elle inspire profondément et ajuste la bandoulière de son sac, se préparant à aller à sa rencontre.

— Léa ! Enchanté de vous rencontrer enfin, dit-il en tendant la main.

Léa lui serre la main, essayant d’avoir une poignée ferme et sure d’elle.

— Enchantée, murmure-t-elle, avec un sourire maladroit. Merci d’être venu me chercher.

— C’est tout à fait normal, répond-il avec un léger rire. Le voyage s’est bien passé ? Laissez-moi vous emmener déjeuner, nous discuterons un peu plus tranquillement.

Ils montent dans la voiture luxueuse. Léa, assise à côté de lui, reste silencieuse, absorbée par l’observation du paysage qui défile derrière la vitre. Alta se dévoile peu à peu, nichée entre des montagnes imposantes. Une large rivière serpente à travers la ville, apportant une fraîcheur naturelle à cette petite bourgade. Tout semble sortir d’une carte postale. Au fur et à mesure qu’ils s’approchent du centre-ville, l’atmosphère pittoresque d’Alta s’intensifie. Les rues pavées, bordées de lampadaires anciens, confèrent à l’endroit un charme d’un autre temps. Les bâtiments, soigneusement rénovés, allient le charme rustique des façades en briques et en bois à une touche de modernité discrète. De petites enseignes artisanales, des cafés chaleureux et des boutiques de souvenirs s’alignent, ajoutant à l’impression d’un lieu hors du temps. Léa, fascinée, ne peut s’empêcher de penser que ce décor contraste violemment avec l’agitation et la grisaille de Chicago. Malgré ses doutes, une petite voix au fond d’elle murmure qu’elle pourrait peut-être trouver ici un semblant de paix.

— Je vous ai réservé un bel appartement dans un quartier calme, à deux pas du cabinet, dit-il en rompant le silence. Vous verrez, c’est un endroit idéal pour s’installer. Vos affaires sont déjà arrivées, vous n’aurez qu’à vous installer tranquillement ce weekend.

Léa acquiesce, essayant de masquer son malaise. Tout semble se dérouler comme sur des roulettes. Trop bien, même. Ce déménagement, cette opportunité inattendue de travailler dans un cabinet prestigieux, l’accueil chaleureux de Mr Fire... mais ses pensées la ramènent à Mme Crumble et ses craintes. Mr Fire l’emmène dans un petit mais chaleureux restaurant. Elle sent tout de suite qu’il a ici ses habitudes. Le déjeuner se déroule dans une ambiance conviviale. Mr Fire, Nicolas de son prénom, se montre ouvert et courtois, parlant principalement du cabinet et des dossiers intéressants sur lesquels Léa serait amenée à travailler. Il semble parfaitement informé de son parcours et insiste sur le fait qu’elle est exactement la personne dont ils ont besoin.

— Nous avons eu un coup de foudre professionnel pour votre profil, affirme-t-il en sirotant un verre de vin. Votre parcours est remarquable et je suis persuadé que vous allez beaucoup apporter à notre équipe.

Ces mots, bien que flatteurs, laissent Léa un peu perplexe. Après le déjeuner, il la conduit jusqu’à son nouvel immeuble. C’est un bâtiment élégant avec une façade en pierre, rénové avec goût. L’appartement est situé au quatrième et dernier étage. Il possède un petit balcon qui surplombe la rue principale de la petite ville d’Alta. Lumineux, spacieux, avec une vue imprenable sur les montagnes au loin. Elle se tient dans l’entrée émerveillée par tout ce qui lui arrive.

— Prenez le temps de vous installer ce weekend, dit Mr Fire en lui tendant les clés. Nous vous attendons lundi au cabinet. En attendant, profitez de la ville et installez-vous.

Léa le remercie poliment. Alors qu’il s’éloigne, elle reste immobile un moment, les clés serrées dans sa main, observant la porte d’entrée de son nouvel appartement. Toutes ses affaires sont là, exactement comme prévu. Elle soupire, s’enfonce dans le canapé et observe la lumière dorée du soleil filtrer à travers les rideaux. Son téléphone vibre, c’est Mme Crumble :

« J’espère que tu es bien arrivée. Appelle-moi quand tu veux. »

Elle ne veut pas lui parler et préfère éteindre son téléphone. Personne ne cherchera à la joindre de toute façon. Elle jette un coup d’œil à la salle de bain, où la baignoire immaculée l’invite à une pause bien méritée. L’eau chaude coule rapidement, créant un nuage de vapeur qui emplit bientôt la pièce d’une douce chaleur. Léa se déshabille, ses vêtements tombant négligemment sur le sol carrelé. La sensation de l’eau brûlante sur sa peau est un réconfort immédiat. Mais alors que l’eau l’entoure, son esprit vagabonde. Demain, elle aura 25 ans. Et ce n’est pas un anniversaire comme les autres. Non, demain marque également le jour où elle a été abandonnée devant les grilles de l’orphelinat. Ce n’est pas un jour de fête pour elle, mais plutôt un rappel de son passé. Léa n’a plus assez de larme pour pleurer ses parents qui n’ont pas voulu d’elle. Sa tristesse et sa solitude n’ont jamais été aussi fortes.

Le bain commence à refroidir mais Léa doit en sortir car elle a trop chaud. Elle se souvient de la remarque fréquente des médecins sur sa température corporelle élevée. Elle a tout le temps chaud. Ce détail, comme bien d’autres aspects de sa vie, faisait simplement partie de son quotidien. Elle se sentait différente mais elle n’en parlait jamais vraiment. Peut-être parce qu’elle n’avait jamais eu quelqu’un de vraiment proche à qui se confier. Elle se contente de baisser le chauffage dans l’appartement.

La nuit tombe. Elle allume une lampe près de son lit, où quelques-uns de ses vêtements sont encore éparpillés. Elle se regarde dans le miroir. Ses cheveux tombent en boucles douces sur ses épaules, ses yeux sombres brillent d’une intensité qui dérange souvent ceux qui croisent son regard. Elle sait qu’elle attire les hommes, sans vraiment comprendre pourquoi. Mais chaque fois que quelqu’un s’approche d’elle, il y a cette barrière invisible qui les repousse. Son cœur, meurtri par des espoirs déçus et des rencontres éphémères, se relève à chaque fois plus difficilement. L’absence d’un amour ou d’une amitié véritable alimente chaque jour sa solitude.

Léa s’affale dans le canapé, contemplant son nouvel appartement. Il doit être au moins deux fois plus grand que celui qu’elle avait à Chicago. Les cartons sont presque tous déballés, elle n’avait pas beaucoup d’affaire personnelle. Son regard glisse sur la table basse, où une pile de prospectus attire son attention. Ils vantent les charmes de la petite ville d’Alta : ses restaurants locaux, ses activités en plein air et ses boutiques. Tout semble si idyllique. En les feuilletant distraitement, un papier glisse au sol. Sa texture est inhabituelle, un peu rugueuse sous ses doigts, et l’encre semble encore fraîche, bien que le papier soit jauni par le temps. Le texte rédigé d’une écriture élégante la frappe immédiatement :

« Je suis si heureux de ta présence, notre reine à tous. »

Le mot résonne dans l’air, presque comme s’il vibrait d’une énergie invisible. Un frisson glacé parcourt son corps, bien qu’elle ne comprenne pas vraiment pourquoi cela la trouble autant. Peut-être est-ce la familiarité de la déclaration et ce ton possessif.

- Encore un barge... murmure-t-elle pour se rassurer.

Elle se persuade que ce mot est destiné à un ancien locataire. Mais quelque chose la retient de le jeter. Ses doigts s’attardent un instant de plus sur le papier, puis, presque sans y réfléchir, elle le glisse dans le tiroir de la console à l’entrée. Le jeter lui semble impossible, comme si le conserver était une évidence. Elle pousse un soupir pour se débarrasser des idées qui l’assaillent et revient à la réalité : son estomac grogne bruyamment. La journée a été longue, et elle n’a rien mangé depuis ce déjeuner rapide avec Mr Fire. Elle n’a aucune envie de sortir dans cette ville encore inconnue. Alors, elle fait ce que toute personne épuisée et affamée ferait : elle commande une pizza. Le livreur arrivera en 30 minutes, juste assez de temps pour s’envelopper dans une couverture et choisir un film à regarder pour sa première soirée ici.

- Demain, je sortirai et je rencontrerai du monde, se promet-elle, un brin d’appréhension se glissant derrière cette résolution.

Aux alentours de 22 heures, épuisée, elle cesse de résister au sommeil et s’endort en quelques minutes dans son lit moelleux. Morphée l’engloutit sans effort. Dans le silence oppressant de la nuit, elle se réveille en sursaut, les draps collés à sa peau moite. Une douleur lancinante et brûlante envahit chaque fibre de son être. Chaque battement de son cœur semble amplifier cette douleur. Les ombres dans la pièce dansent étrangement, projetées par la lumière tremblotante de la lune filtrant à travers les rideaux. Elle se contorsionne et se débat contre une vague intérieure de plus en plus intense. Les contours de la réalité semblent se distordre et les bruits de la rue deviennent des échos lointains et déformés. Elle essaie de crier mais aucun son ne sort de sa bouche. Son corps lui échappe. Une chaleur étrange monte en elle, comme si elle était en train de se réinventer sous l’effet d’une force mystérieuse et puissante. Le temps semble se dilater, chaque seconde étirée par la douleur et l’angoisse. Les draps, auparavant réconfortants, deviennent des chaînes, leur douceur se transformant en une torture. Son esprit lutte pour comprendre ce qui se passe, mais chaque pensée est engloutie par le tumulte physique et émotionnel qui l’envahit. Dans les moments de répit, elle ferme les yeux, essayant de saisir un fragment de calme au milieu du chaos.

Mais tout ce qu’elle trouve est l’obscurité insondable de la nuit.

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