Sana

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Résumé

Lucy et Salma sont des amies passionnées d'explorations urbaines. Pour fêter leur nombre d'abonnés à leur chaîne YouTube, elles se sont lancé un défi : passer une nuit dans un sanatorium abandonné. Viens leur tenir compagnie jusqu'à l'aube ! TW : surnaturel, mort, maladie, horreur, fantôme

Genre :
Horror
Auteur :
Lady_M_
Statut :
Terminé
Chapitres :
1
Rating
4.0 1 avis
Classification par âge :
18+

Sana

La grande bâtisse se dressait devant les jeunes femmes. Au loin, elles pouvaient entendre le bruit des voitures mais tout était désert autour d’elles. Un courant d’air vint faire frissonner Lucy, qui frotta ses bras dans l’espoir de se réchauffer. Son amie se tourna vers elle et ajusta les bretelles de son sac. Maintenant qu’elles étaient là, elles n’étaient plus si pressées de se retrouver entre ces murs. Pourtant, aucune n’avait envie de faire demi-tour.

– On y va ? proposa Salma.

La deuxième jeune fille inspira profondément et afficha un sourire forcé.

– On y va.

Lucy s’avança et se retourna après quelques mètres. Salma braquait une caméra dans sa direction, comme d’habitude. Il était temps pour elle de mettre son masque et de tourner leur vidéo comme elle le faisait à chaque fois. Cependant, le frisson qui la parcourait était différent. Chaque cellule de son corps lui criait de s’en aller et d’emmener son amie avec elle. Son sourire changea pour être bien plus assuré que le précédent et elle commença à réciter son texte.

– Bonjour à tous, ici Lucy et Salma ! On espère que vous allez bien. Aujourd’hui, on vous fait une petite visite d’un sanatorium abandonné depuis de nombreuses années. Pour fêter les cent mille abonnés, vous nous avez mises au défi de passer une nuit dans un lieu abandonné alors c’est ce qu’on va faire maintenant. Suivez-nous !

La jeune fille se laissa emporter par ce qu’elle était en train de raconter et s’approcha du bâtiment en oubliant peu à peu son mauvais pressentiment. Salma continua de la filmer jusqu’à l’entrée du sanatorium puis rangea sa caméra pour lui préférer celle qui était fixée sur son buste. Les jeunes filles procédaient toujours comme ça, elles aimaient avoir les mains libres pour fouiller les lieux qu’elles visitaient.

Quand elles entrèrent dans le grand hall, l’obscurité commençait déjà à tout engloutir. Elles n’en étaient pas à leur coup d’essai alors elles avaient de quoi s’éclairer. Elles allumèrent toutes deux leurs lampes frontales et tournèrent sur elles-mêmes pour tout détailler.

Le hall d’entrée était gigantesque alors elles se sentirent minuscules. Lucy passa derrière le bureau qui se trouvait en face de la porte d’entrée, un peu décalé vers la droite. De la poussière le recouvrait, ainsi qu’un important nombre de papiers cornés, déchirés, disposés dans tous les sens.

– Nous voici à l’intérieur du bâtiment et vous pouvez voir que ça commence fort ! S’adressa-t-elle à la caméra. On dirait que les tiroirs ont été fouillés et que tous les documents ont été posés n’importe comment. On peut encore y voir des noms et des dates, regardez. C’est incroyable !

Lucy approcha sa caméra pour filmer les informations sur les documents. Le papier était jauni, humide et parfois illisible. Elle fouilla un peu elle-même et remit tout en place après avoir été certaine d’avoir tous les plans qu’il lui fallait. Elle se tourna ensuite vers son amie pour savoir ce qu’elles allaient faire ensuite.

– Est-ce qu’on monte tout de suite pour chercher un endroit où dormir ou est-ce qu’on attend le dernier moment ?

– Il vaut mieux aller déposer nos affaires, répondit Salma, comme ça nous serons plus libres pour explorer les autres pièces.

Elles se dirigèrent alors toutes les deux vers l’étage, non sans appréhension. L’endroit était réputé hanté et même si elles ne le croyaient pas, elles savaient qu’il y avait du bruit sans cesse dans les vieux bâtiments de ce genre. Çà et là, il y avait des trous dans les murs, des portes totalement cassées et le plafond qui s’effritait. C’était dangereux et déconseillé de visiter un lieu comme celui-ci mais les demoiselles s’en fichaient. Après une quinzaine de minutes de recherche, elles tombèrent sur une ancienne chambre qui était plutôt en bon état. Il n’y avait plus aucun mobilier à l’intérieur, les fenêtres étaient intactes et la porte pouvait fermer.

– Je pense qu’on devrait se poser là, proposa Salma. Cet endroit me file la chair de poule.

Comme pour prouver ses dires, un long frisson lui parcourut l’échine. À la base, elle était celle qui était la moins fan de ces explorations. Elle aimait voir les anciennes maisons et la végétation reprendre le dessus après des années d’abandon, mais les lieux hantés n’étaient décidément pas ce qu’elle appréciait. Elle estimait que leur réputation était, la plupart du temps, plus liée aux rumeurs qu’à une réelle activité paranormale. Ces lieux n’étaient que ce qu’on voulait qu’ils soient.



***



– Je vais aller voir de ce côté, informa Lucy. Je crois avoir entendu dire que c’était l’aile réservée aux enfants.

Salma répondit un simple « okay » et continua sa route dans le couloir. Il n’était pas rare que les deux amies se séparent quand les bâtiments qu’elles visitaient étaient grands. De plus, ça leur permettait d’avoir des images parfois assez différentes. Bien vite, elles n’entendirent plus que les pas de l’autre qui s’éloignait. La partie réservée aux enfants était différente de celle réservée aux adultes. Les chambres étaient partagées et la plupart des lits se trouvaient encore sur place. Çà et là, des animaux en peluche attendaient que leurs propriétaires reviennent les chercher. Ils étaient depuis longtemps rongés par les bestioles et par le temps qui passait.

Lucy était celle qui avait insisté pour venir dans ce sanatorium. Elle avait entendu l’histoire d’une grande tante qui y avait séjourné plusieurs dizaines d’années auparavant et qui n’en était jamais ressortie. En réalité, elle n’était pas certaine que toute l’histoire soit vraie. Sa famille refusait généralement de parler de la femme qui avait simplement disparu du domaine familial un beau jour d’avril. Certains disaient qu’elle était tombée malade et qu’elle avait été emmenée là-bas pour être soignée. D’autres disaient qu’elle s’était enfuie et que personne ne l’avait jamais revue. D’autres encore évoquaient l’hypothèse de l’hôpital psychiatrique. Au fond, la jeune fille n’était pas en quête absolue de vérité. Elle avait compris depuis longtemps qu’elle ne pouvait pas faire la lumière sur tous ses secrets familiaux.

Alors qu’elle entrait dans une des chambres, Lucy se sentit oppressée. Elle n’aurait su expliquer pourquoi, puisque la pièce était comme toutes les précédentes. Elle prit quelques photographies et quelques plans tout en se disant qu’elle n’allait pas tarder à retrouver son amie. Elle n’était pas du genre à avoir peur, mais elle n’aimait pas se sentir aussi mal à l’aise. Quand ça lui arrivait, elle se disait souvent que c’était parce qu’elle était fatiguée ou parce qu’elle avait regardé trop de vidéos sur Internet.

Alors qu’elle sortait de la chambre pour faire demi-tour, elle vit au loin la silhouette de Salma. Elle fut un peu étonnée puisque cette dernière était partie dans la direction opposée, mais ça l’arrangeait bien. Elle s’avança dans le couloir et vit la s’éloigner. Dans l’obscurité, il lui était difficile d’affirmer que son amie l’avait volontairement ignorée mais elle avait une drôle de sensation. La silhouette disparut au coin de l’escalier principal et Lucy remarqua alors que Salma avait éteint sa lumière. Elle se dit que c’était simplement pour l’effrayer et haussa les épaules. Si l’une des deux devait avoir peur, ce n’était pas elle. Elle continua alors son chemin jusqu’à l’escalier, prête à réagir au moment où son amie lui sauterait dessus dans un grand “bouh”.

À peine arrivée au bout du couloir, la jeune fille entendit du bruit juste en face. Elle vit alors une lumière puis Salma sortir d’une chambre à environ cinq mètres d’elle. Elle pressa le pas puis regarda les escaliers et ne vit personne. Elle s’arrêta alors là, coincée entre les escaliers, le couloir réservé aux enfants et l’aile ouest du bâtiment. Elle aurait pourtant juré avoir vu son amie se diriger vers la gauche et non tout droit.

– Salma ? Par où tu es passée ? Il y a un autre escalier ?

La deuxième jeune femme parcourut les mètres qui les séparaient et la regarda en fronçant les sourcils.

– Pourquoi ? Non, j’ai pas trouvé d’autre escalier. Les chambres sont totalement vides de ce côté et se ressemblent toutes. J’ai pris quelques clichés mais ils n’ont rien de très différent de ce que les autres on peut faire avant nous.

Lucy sentit son cœur accélérer dans sa poitrine. Elle se frotta les yeux, pourtant certaine de ne pas être aussi fatiguée. Ses mains devinrent moites et elle les cacha dans son dos pour ne pas le montrer. Elle avait sa fierté et elle ne voulait pas être faible devant Salma.

– Si c’est pour me faire peur, c’est raté. Même si j’ai du mal à comprendre comment tu as pu remonter sans que je te vois et comment tu as fait pour ne pas crier sans lumière.

Cette fois-ci, ce fut Salma qui fronça les sourcils. Elle posa une main sur sa hanche et dirigea sa lumière en direction du visage de Lucy pour pouvoir mieux l’analyser.

– Mais qu’est-ce que tu me racontes ? Je comprends rien. J’étais dans les chambres, je t’ai pas vue et tu as pas pu me voir. Tu sais bien que je ne peux pas me passer de lumière. Même avec ma lampe sur le front, j’ai l’impression de ne pas savoir où je mets les pieds et d’être constamment épiée par quelqu’un qui se cacherait dans le noir.

Lucy pouvait sentir la peur dans la voix de son amie et pourtant, elle ne la croyait toujours pas.

– Arrête de mentir, je t’ai vue descendre les escaliers ! Tu étais dans le même couloir que moi, tu t’es éloignée et tu es descendue en vitesse !

Son ton était plus sec qu’elle ne l’aurait voulu, accusateur aussi. Il ne plut pas à Salma, qui souffla. Il n’était pas rare qu’elles se prennent la tête et qu’elles ne se croient pas sincères.

– Là c’est toi qui cherches à me faire peur. Je t’assure que je suis pas retournée dans les escaliers. T’as probablement juste vu une ombre alors arrête de m’accuser pour rien, j’aime pas ça.

Lucy ne fut pas rassurée par les mots de son amie. Elle se rapprocha d’elle inconsciemment et jeta un regard inquiet vers les escaliers.

– T’as raison, ça devait juste être une ombre, la lune est presque pleine ce soir. Je suis désolée.

– C’est bon, grogna Salma. Je suis un peu sur la défensive.

C’était toujours le cas, quand elle ne se sentait pas en sécurité. Lucy avait parfois tendance à être trop taquine, à ne pas savoir s’arrêter avant de franchir la ligne. Elle faisait des efforts mais c’était difficile pour elle. Cette fois-ci, elle n’avait voulu faire aucune blague. Elle déglutit et attrapa le bras de son amie.

– On retourne dans la chambre qu’on a choisie pour dormir ? Je pense qu’on a assez de contenu de nuit. On devrait installer la caméra avant d’être trop fatiguées.

Lucy tilta alors que sa caméra était allumée depuis de longues minutes, celle qui était accrochée sur son ventre. Il en était de même pour celle de Salma, comme l’attestait le petit voyant rouge. Toutes les deux avaient donc les images de ce qui venait de se passer. Lucy était certaine de n’avoir vu aucune ombre mais plutôt une forme humaine. Elle pouvait prouver que sa version était la bonne mais elle hésitait. Au fond, elle ne voulait pas savoir.

– Okay, je te suis, j’ai du mal à me repérer quand il fait si sombre.

Lucy ne rajouta rien et les entraîna plus loin dans le couloir, celui d’où venait Salma. Avec tout ça, elle en avait même oublié de filmer des séquences réaction pour les abonnés. Ça lui était égal. La jeune fille se stoppa au bout du couloir et entra dans la deuxième pièce sur la gauche. Leurs affaires étaient toujours là mais elle s’arrêta en les voyant. Elle fronça les sourcils et sentit la prise de son amie se resserrer sur son bras.

– On avait laissé les sacs en plein milieu de la pièce ? demanda la brune. J’aurais juré avoir posé mon sac contre un mur.

Lucy avait le même souvenir. Cependant, elle ne voulait pas en rajouter alors elle ne dit rien. Elle préféra se convaincre que c’était à cause d’un courant d’air, voire d’un animal, quand bien même elle ne sentait aucun vent et n’entendait aucun bruit. Elle s’approcha du sac de matériel et en sortit un trépied.

– Je pense que ça serait mieux de le mettre à côté de l’une de nous de sorte à ce qu’on puisse bien voir nos visages, qu’est-ce que tu en penses ? J’espère que je ne vais pas ronfler, ça va faire tache dans la vidéo !

Elle essayait de détendre l’atmosphère mais sa nervosité s’entendait à chaque mot qu’elle prononçait. C’était inhabituel pour elle et Salma le savait. Cette dernière se dit qu’il n’y avait aucun risque qu’on l’entende ronfler étant donné qu’elle était certaine qu’elle n’allait pas fermer l’œil de la nuit. Elle prit les deux couchages et les installa sur le sol poussiéreux avant de laisser son amie mettre en place la caméra.

– On va ressembler à rien en mode infrarouge mais j’adore voir les autres explorateurs comme ça. Je trouve ça très drôle.

Elle ajouta un petit rire forcé. Elles avaient envie de s’enfuir toutes les deux mais aucune n’osait le formuler à voix haute. Au lieu de ça, elles choisirent de se mettre devant la caméra pour s’adresser directement à leurs viewers.

– Et voilà, on vient de finir de s’installer. Comme vous l’avez vu, on a trouvé cette chambre au bout d’un couloir. Elle fait partie de celles qui sont en meilleur état. On va donc en profiter pour vous raconter un peu l’histoire de ce sanatorium mais Salma en parlera mieux que moi.

Si Lucy faisait la grande majorité de leurs introductions, c’était souvent Salma qui relatait ce qu’elles trouvaient à propos des lieux dans lesquels elles faisaient des excursions. Ça la passionnait, quand bien même elle détestait sentir l’ambiance pesante de ces mêmes lieux.

– Merci Lucy. D’après ce que j’ai trouvé, le sanatorium a été construit au début des années 20 donc il y a cent ans. C’est un lieu dans lequel on soignait les personnes atteintes de tuberculose. Cette maladie était très contagieuse alors on isolait les malades dans ces établissements. A l’époque, on considérait qu’un air pur et une bonne luminosité aidaient à guérir. Les sanatorium étaient donc construits à l’écart des villes et de leur air pollué. Les bâtiments sont souvent gigantesques, celui-ci ne fait pas exception. Nous ferons un tour complet demain, quand la lumière du jour reviendra, histoire de vous faire de jolies photos.

Salma était celle qui aimait le plus prendre son appareil photo pour faire de beaux clichés et elle avait déjà repéré quelques endroits qui seraient magnifiques au lever du soleil. Elle repositionna ses longs cheveux derrière ses oreilles, habitude prise depuis qu’elle pouvait se voir dans le retour de la caméra.

– Beaucoup de malades se croisaient dans les couloirs des sanatorium. Ces endroits sont réputés hantés car beaucoup d’entre eux mouraient et celui où nous sommes n’échappe pas à ces rumeurs. Cependant, ce n’est pas ce qui a fait parler de l’établissement.

Lucy frissonna en pensant que quelqu’un était peut-être mort à la place où elle se trouvait. C’était un détail qu’elle savait avant de venir mais ça lui donnait la chair de poule. Elle continua à sourire à la caméra.

– Des rumeurs couraient sur le directeur de l’établissement à son ouverture, continua Salma. Certains disaient qu’il avait fait un pacte avec le diable pour pouvoir être à la tête du sanatorium. En échange, il devait fournir de nouvelles âmes pour ne pas perdre la sienne. Quiconque n’était pas d’accord avec lui perdait la vie dans la semaine qui suivait. Évidemment, il n’y a aucune preuve, mais après deux ans d’activité, de moins en moins de patients venaient se faire soigner ici. Le directeur a fini par disparaître, un jour, et personne n’a su ce qu’il s’était passé. Certains croyaient que le diable avait fini par l’emporter, mécontent de son travail. A la suite de ça, les directeurs se sont succédé. Aucun ne restait très longtemps et tous finissaient par partir. Plusieurs fois, les patients ont dit que c’était parce que les couloirs étaient hantés.

La jeune fille avait lu plusieurs témoignages racontant les bruits à toute heure du jour ou de la nuit, les objets qui se déplaçaient à l’image de leurs sacs. Cependant, la presse de l’époque faisait passer ces témoignages pour des délires de personnes mourantes. Il était normal d’entendre des râles d’agonie dans un lieu comme celui-ci. Salma laissa quelques secondes de suspens avant de continuer son histoire.

– Dans les années 40, un traitement médicamenteux fut enfin trouvé et les sanatorium perdirent un peu de leur intérêt. Celui-ci faisait déjà les frais d’une mauvaise réputation. Le directeur en place en 1952 était clairement de ceux qui réfutaient tout problème. Il scandait à qui voulait l’entendre que l’établissement était le meilleur du pays et qu’il était dommage d’écouter les élucubrations de quelques réfractaires. Seulement, à la fin de l’année, il commença à avoir un comportement étrange. Il racontait parfois à sa femme qu’il voyait des fantômes au dessus de son lit, qu’il les entendait l’appeler et que le diable lui-même lui avait demandé son âme. Pendant des mois, l’affaire fut étouffée. Les couloirs se vidèrent et les patients préférèrent changer d’établissement, pour les rares qui venaient encore se faire soigner dans un sanatorium.

Salma préférait ne pas le dire mais elle croyait en ce qu’elle racontait. Si Lucy défendait mordicus l’idée que les esprits, ça n’existait pas, son amie était plus ouverte à l’existence de ce qu’on ne pouvait pas encore expliquer. Elle se sentit mal à l’aise de raconter cette histoire entre les murs qui l’avaient vue passer, craignant de réveiller quelque chose qu’elle ne devrait pas. Cependant, la main de son amie dans son dos parvint à la détendre légèrement. Assez pour qu’elle continue sans rien laisser paraître.

– Une nuit, une infirmière le trouva dans son bureau alors qu’il aurait dû être parti depuis plusieurs heures. Il arpentait la pièce et parlait à quelqu’un qui n’était pas là. Il se jeta sur elle avec son coupe papier et la poignarda plusieurs fois. Une autre infirmière entendit le bruit et lui vint en aide. Elle constata rapidement le décès de sa collègue et vit le directeur se donner la mort avec l’arme qu’il venait d’utiliser.

Cette fois-ci, elle ne retint pas le frisson qui la parcourut. Lucy était aussi extrêmement mal mais elle se dit que ce n’était qu’une histoire qu’on racontait aux enfants pour leur faire peur. Des meurtres, il y en avait plus que ce qu’on pensait, ça n’avait rien à voir avec des histoires surnaturelles. Elle prit le relais de Salma, qui était fatiguée d’avoir tant parlé.

– Après cet incident, la plupart des patients quittèrent l’établissement. Celui-ci fut fermé le temps de trouver un nouveau directeur mais il ne rouvrit jamais. Les habitants des villages aux alentours en parlèrent pendant quelques mois puis oublièrent tout de cette histoire. C’était comme si rien ne s’était passé, comme si le sanatorium n’avait jamais existé. Pourtant nous sommes là ! Alors, vous aussi ça vous donne la chair de poule ? Nous un peu, on doit l’admettre, mais il n’y a pas de raison d’avoir peur. Nous allons nous installer pour dormir et vous pourrez voir tout ce qui se passe. A demain !

Lucy aimait couper rapidement la discussion après une explication comme celle-ci. Elle trouvait que ça laissait monter la pression et ça plaisait à leurs abonnés. Les jeunes filles firent les derniers réglages et sortirent ce qu’elles avaient préparé pour le repas. De simples sandwichs qui allaient leur permettre de ne pas avoir trop faim d’ici leur retour chez elles.

Peu pressées de devoir éteindre les lampes et de plonger dans le silence, elles continuèrent de parler une bonne heure. Les cours n’étaient pas ce qu’elles avaient de plus intéressant mais c’était tout ce qu’elles avaient sous la main. Finalement, Salma sentit la fatigue lui tomber dessus et même si elle craignait de ne pouvoir fermer l’œil, la dernière heure passée sans manifestation étrange l’avait convaincue qu’elle n’avait pas de raison d’avoir peur. Elle se faufila dans son sac de couchage, rapidement suivie par Lucy, qui se sentait toujours aussi mal. Cependant, elle ne tarda pas non plus à s’endormir, bercée par la tranquillité étrange de la chambre.


***


Salma détestait être réveillée en pleine nuit. Elle ne se sentait pas reposée du tout et entendre Lucy lui murmurer des mots qu’elle ne comprenait pas à l’oreille l’énervait au plus haut point. Au départ, elle choisit de faire comme si elle dormait toujours, espérant que son amie se lasse. Au bout de très longues minutes, elle manqua de soupirer pour signifier son agacement. A la place, elle se figea en entendant une voix d’homme. Lucy ne savait pas imiter ce genre de voix, si ? Le silence retomba et elle n’osa plus bouger jusqu’à entendre de nouveaux murmures. Ce n’était que son imagination, ça ne pouvait pas être autre chose. Furieuse et morte de peur, elle se jeta sur sa lampe torche et se retourna pour braquer la lumière sur le visage de son amie.

Lucy dormait paisiblement et n’avait eu le temps de faire aucun mouvement. La lumière sembla la déranger rapidement et elle se protégea les yeux avec son bras après les avoir ouverts. Elle regarda tant bien que mal la seconde jeune fille sans comprendre.

– Mais qu’est-ce que tu fais ? Il est quelle heure ?

La rousse regarda son téléphone et souffla. Presque quatre heures du matin. Elle se redressa un peu et Salma dévia le faisceau de lumière pour éviter d’aveugler sa camarade de classe.

– T’as envie d’aller aux toilettes et t’as peur d’y aller toute seule, c’est ça ? Je dormais trop bien, tu fais chier.

Si Lucy était d’ordinaire agréable et souriante, elle aimait encore moins se faire réveiller que Salma. La brune se trouva un peu bête, et surtout, elle sentit la peur monter doucement en elle. Si ce n’était pas Lucy, alors qui c’était ?

– Je… j’ai entendu… tenta-t-elle de se justifier. J’ai cru entendre quelqu’un murmurer, je pensais que c’était toi qui me faisais encore une blague jusqu’à ce que j’entende une voix d’homme. Maintenant... je sais plus trop.

Lucy sentit la gêne s’installer et elle tenta de réfléchir à toute vitesse. Encore une fois, elles allaient s’accuser l’une l’autre de vouloir se faire peur mais elle sentait Salma sincèrement apeurée. C’était sérieux, elle n’avait donc aucune envie de rire. Elle chercha une explication rationnelle.

– C’était pas moi. Écoute, c’est peut-être juste le vent ? Le bâtiment est vieux, la lune est presque pleine, le temps est mauvais. Il y a des ombres et des bruits, c’est normal. Ou c’est un animal ? Mais on a fermé la porte, il pourra pas rentrer à moins de savoir tourner une poignée. Tout va bien.

Le tremblement dans sa voix était pourtant une preuve qu’elle ne croyait pas en ce qu’elle disait. Salma n’était pas dupe. Elle regarda la porte d’un mauvais œil, comme si quelqu’un -ou quelque chose- allait la passer à tout moment. Finalement, elle se retourna vers son amie et s’extirpa de son sac de couchage.

– Je dors avec toi, ya pas moyen.

Elle tira son couchage pour le coller à celui de Lucy et se réinstalla. Celle-ci ne dit rien, surprise mais rassurée. Elle non plus ne se sentait pas en sécurité, même si elle dormait profondément quelques minutes plus tôt. Cette histoire de vent, c’était plus pour se rassurer elle-même mais elle commençait à douter. Si les rumeurs étaient vraies ? Elle secoua la tête pour chasser ses pensées. Si toutefois il y avait vraiment des voix humaines, il pouvait s’agir d’autres personnes comme elles, venues explorer. Voire des personnes sans domicile venues chercher refuge. C’était une possibilité à chaque lieu qu’elles visitaient et elles étaient toujours prudentes. Dans trois heures, le jour serait levé, leur réveil sonnerait et elles n’auraient plus à s’inquiéter.



***



Contre toute attente, l’une comme l’autre réussirent à se rendormir. Ce n’était pas un sommeil profond mais assez pour qu’elles se relèvent paniquées en attendant un gros bruit venant de la porte. Salma se rapprocha de Lucy sans s’en rendre compte et elles braquèrent toutes les deux leurs lampes vers l’entrée de la pièce. La porte était toujours fermée et le silence de nouveau présent. Le cœur de Salma battait si vite qu’elle avait l’impression qu’il allait exploser. Elle osa à peine chuchoter quelques mots.

– Tu crois toujours que c’est juste le vent ? Tu penses qu’il y a quelqu’un d’autre ?

Lucy sentait la sueur menacer de couler sur son front malgré les températures plutôt fraîches. Elle ne pouvait plus faire semblant, elle était totalement effrayée. Elles l’étaient toutes les deux, à tel point qu’elles avaient oublié la présence de la caméra braquée sur elles.

– C’est peut-être juste un chat ? Si ça avait été un être humain, il aurait ouvert la porte, non ? Le chat a senti la bouffe et il veut rentrer pour manger.

Dehors, le jour commençait tout doucement à se lever et le soleil n’allait pas tarder à pointer le bout de son nez. Lucy réfléchit encore une fois, sentant que Salma en était incapable.

– Tu sais quoi ? demanda-t-elle. On a qu’à partir maintenant. Je peux plus faire semblant, je suis aussi terrorisée que toi. J’ai qu’une envie c’est prendre mes jambes à mon cou et tant pis pour la vidéo. Si tu y tiens vraiment, on pourra revenir un autre jour pour continuer d’explorer. Je demanderai à David de venir.

David était le grand frère de Lucy. Il venait de temps en temps avec elles, surtout pour les surveiller. Cette fois-ci, il n’avait pas été mis au courant de leur excursion. Salma pesa le pour et le contre puis finit par se lever avant de se diriger vers la caméra.

– Désolée les amis, on arrête ici. Soyez pas trop déçus.

Après ces quelques mots à l’intention de leurs abonnés, la jeune fille éteint tout avant de ranger chaque partie du matériel. Elles pouvaient encore tourner une séance d’explication en rentrant chez elles. Lucy, de son côté, rassemblait le reste et tassait tout dans les sacs. Peu importait si c’était fait n’importe comment, l’important était de partir le plus rapidement possible. Toutes les dix secondes, elles jetaient un regard inquiet vers la porte, qui ne bougea pas d’un pouce. Le calme était peut-être encore plus effrayant que le bruit puisqu’elles étaient en attente que quelque chose se passe. Être ainsi, sur le qui vive, les tendait plus qu’elles ne l’auraient pensé. Après avoir rangé le trépied, Salma se tourna vers Lucy et mit le sac sur son dos.

– J’ai fini, t’en es où ? Je suis pressée de partir d’ici, c’est vraiment glauque. Je comprends pas pourquoi ces endroits sont pas détruits ou alors réhabilités, y aurait de quoi faire plein de choses.

– J’ai fini aussi, assura Lucy. Je suppose que ça coûte trop cher et que les gens sont comme toi, ils croient aux histoires de fantômes.

– Parce que toi t’y crois pas du tout ? rétorqua la brune. C’est pour ça que t’as proposé de rentrer. T’as dit que t’avais peur, alors t’as peur du vent et des chats errants ?

Lucy lui lança un regard noir mais ne répondit rien. Elle n’avait pas peur des esprits, elle n’y croyait pas. Seulement, une toute petite partie d’elle avait un doute. Et si c’était possible ? Alors elles avaient mis ces esprits en colère après s’être introduites sur leur lieu de repos. Et puis elle n’avait pas besoin de se justifier, d’abord. Elle récupéra toutes ses affaires et s’approcha de la porte, bien chargée.

– Prête à rencontrer un mignon petit chat affamé ? blagua-t-elle.

Elle devait être honnête avec elle-même : elle n’avait aucune envie d’ouvrir cette porte. C’était pourtant le seul moyen de partir, elles étaient au troisième étage de la bâtisse. Quand elle s’avança, Salma lui attrapa la main pour l’arrêter, craignant déjà de voir ce qui se trouvait derrière. Lucy lui lança un regard insistant et elle finit par la lâcher, se reculant dans un coin de la pièce. Elle essayait de se faire la plus petite possible, ce qui n’était pas très compliqué pour elle.

La rousse déglutit, posa sa main sur la poignée et l’enclencha rapidement. Elle poussa alors la porte et bondit en arrière pour s’éloigner d’un potentiel danger. Elle poussa même un petit cri sans s’en apercevoir, mais celui-ci fut couvert par le grincement du battant en bois. Prudemment, elle regarda en face d’elle, tendant le cou. Bien qu’il ne fasse pas encore jour, elle pouvait quand même distinguer ce qui se trouvait autour d’elle.

Il n’y avait rien.

Le soulagement se lut sur leurs visages. Lucy tendit sa main vers Salma, qui la serra dans la sienne avec empressement. Il était rare que les deux adolescentes esquissent un geste de tendresse l’une envers l’autre mais à cet instant, elles en avaient besoin. Lucy passa la première et avança avec prudence. Elle arriva dans le couloir, regarda rapidement des deux côtés et se détendit un tout petit peu en voyant qu’il n’y avait strictement rien. Ça et là elles devaient passer au-dessus de petits tas de pierres, rassemblées au fil des années et des visites. Lucy les signalait en avance à Salma pour que celle-ci ne se prenne pas les pieds dedans, maladroite comme elle était.

Les jeunes filles traversèrent tout le couloir jusqu’à arriver au niveau des escaliers principaux. Lucy sentit l’angoisse devenir plus intense. C’était ici que la silhouette avait disparu, la veille. Malheureusement, dans son souvenir, c’était le seul escalier encore en état pour supporter le poids d’un être humain. Sans possibilité de faire autrement, elle se résolut à tirer son amie dans cette direction. Elle descendit les quelques marches pour rejoindre le deuxième étage et voulut continuer sa route. Seulement, un mouvement au premier étage la fit sursauter.

– Aaaah ! Putain de merde, ya quelque chose !

Elle resserra ses doigts autour de ceux de Salma, qui poussa un cri plus aigu encore. Elles se mirent rapidement à courir dans l’aile ouest, leurs pas résonnant dans tout le couloir. Quand elles furent au bout, Lucy s’arrêta et chercha un échappatoire quelconque. Elle regarda par l’une des fenêtres cassées mais c’était trop haut pour pouvoir sauter. Elle se sentait coincée, traquée comme une bête devenue la proie d’un chasseur. Salma ne disait rien, paralysée par la peur.

– C’est pas possible, essaya de se rassurer Lucy. C’est juste ton imagination, il n’y avait rien. Une ombre tout au plus, ou le chat qui cherche toujours à manger. Respire, ça va aller.

Elle inspirait et expirait lentement, imitée par Salma, qui tremblait de tout son corps. Après s’être calmée, Lucy sortit de la chambre dans laquelle elles s’étaient réfugiées et avança à petit pas dans le couloir. L’ambiance était de plus en plus pesante, elle avait l’impression de suffoquer. Plus que deux étages et elles seraient libres. S’approcher de nouveau des escaliers la terrifiait au plus haut point mais elle n’avait pas le choix. Soudain, elle se rappela avoir vu dans une vidéo visionnée quelques jours plus tôt que d’autres explorateurs avaient trouvé un escalier fonctionnel au deuxième étage. Celui-ci menait directement au rez-de-chaussée en passant par l’extérieur. Est-ce qu’un fantôme, ça osait s’aventurer à l’extérieur ? Est-ce qu’ils disparaissaient une fois le soleil levé ? Une fois encore, la jeune fille repoussa ses pensées décousues et irrationnelles. Le problème était qu’il fallait traverser tout le bâtiment parce que l’escalier était dans l’autre aile. Plusieurs salles communes se trouvaient aussi dans cette partie du sanatorium. C’était ce que Lucy préférait découvrir dans ce genre de lieux mais elle s’en fichait totalement à ce moment. Elle se tourna vers Salma, un air grave sur le visage.

– On va passer par l’extérieur mais on doit tout traverser. On va juste courir et ne pas s’arrêter. On ne regarde pas ce qu’il y a dans les escaliers, d’accord ? C’est peut-être juste quelqu’un qui vient explorer comme nous, ou des fêtards qui viennent effectuer des repaires. On sait pas s’ils sont agressifs alors vaut mieux les éviter. Suis-moi.

Lucy sentait la main moite de Salma dans la sienne, qui n’était pas mieux. Elle prit de l’élan et se lança dans le couloir à toute vitesse. Elle sentit Salma faire de même derrière elle, peinant à suivre la cadence. Elles passèrent devant les escaliers sans leur jeter le moindre regard et continuèrent leur route. Elles arrivèrent devant une grande double porte, là où il n’y avait plus de chambres. Les parties communes commençaient ici. La rousse poussa les portes mais celles-ci bougèrent à peine. Le temps les avait figées dans cette position et pourtant, Lucy était certaine d’avoir vu quelqu’un les déplacer récemment. Derrière elle, elle sentit Salma s’impatienter.

– Lucy, dépêche-toi, j’entends un bruit ! Je crois qu’il y a quelqu’un dans les escaliers.

Sa voix la suppliait d’ouvrir cette fichue porte. Lucy s’acharna et sentit enfin les battants céder. La jeune fille entra dans la pièce et jura en remarquant que tous les volets étaient fermés. D’après ce qu’elle avait vu et entendu, c’était une salle de spectacle et il était plutôt courant qu’elle soit plongée dans le noir. La demoiselle voulut mettre en route sa lampe mais celle-ci refusa de s’allumer. Salma réussit à avoir un peu de lumière et éclaira rapidement ce qui se trouvait devant elle. Des chaises se trouvaient partout, tantôt debout, tantôt renversées. De l’autre côté, une porte était entrouverte, laissant passer un mince filet de lumière. Le jour commençait à bien se lever.

Lucy avança rapidement dans la pièce et sursauta en entendant le claquement des portes. Comment pouvaient-elles s’être refermées alors qu’elle avait eu autant de mal à les ouvrir ? Persuadée qu’elle ne devait pas perdre plus de temps à se poser des questions, elle tira sur le bras de Salma pour la faire avancer plus vite. Seulement, elle sentit la main de son amie lâcher la sienne et se retourna dans un mouvement de panique. La lumière s’éteint et elle ne vit plus rien.

– Salma ? Merde, t’es où ? Réponds moi !

Une forte respiration se fit entendre sur sa gauche. La brune avait parfois tendance à paniquer mais faire une crise d’angoisse à ce moment-là n’était pas pour les arranger. Pourtant, sa voix s’éleva du côté droit de la pièce.

– Lucy ! Lucy ! J’y vois plus rien, je veux sortir.

Un sanglot passa ses lèvres et Lucy se dirigea dans sa direction. Elle tâtonnait, se cognait aux chaises, mais elle n’arrivait pas à mieux. Elle avait l’impression qu’il y avait du mouvement autour d’elle, qu’il y avait des murmures. Elle essayait de se dire que quelqu’un leur jouait un tour. Elle trébucha, tomba et sentit ses mains la brûler. Elle n’osait plus rien dire, de peur d’entendre une voix inconnue lui répondre. Elle entendait cependant toujours les sanglots de Salma, qui ne se calmait pas. Après un temps interminable, elle sentit une poignée sous sa main. Elle vit la lumière et ouvrit la porte qui menait vers des escaliers en fer. Le soleil, encore timide mais présent, baigna la pièce entière de ses rayons lumineux. Lucy la balaya du regard et ne vit absolument rien. Hormis le mobilier, il n’y avait rien.

– Salma ? demanda-t-elle prudemment. J’ai trouvé la sortie, où est-ce que tu es ?

Les sanglots avaient disparu et Lucy ne se trompait pas : la pièce était vide de toute présence humaine, si ce n’était elle sur le seuil de la porte. Les battants bougèrent alors comme des diables, comme si quelqu’un cherchait à rentrer sans y parvenir. La demoiselle prit peur, cria et dévala les marches aussi vite qu’elle le put. L’escalier menait sur le côté du bâtiment, assez loin du hall d’entrée. Cependant, elle savait où elle était et où était le chemin pour repartir. Elle courut le plus vite qu’elle put pour rejoindre l’avant du bâtiment, persuadée qu’elle serait en sécurité là-bas.

Obnubilée par sa course, elle ne vit pas une silhouette venir de sa gauche et ne put éviter la collision. Elle était prête à prendre une nouvelle fois ses jambes à son cou quand elle remarqua que c’était Salma, tout aussi essoufflée qu’elle.

– Oh mon dieu Lucy, pourquoi tu m’as lâchée ? J’allais entrer dans la salle avec toi mais t’as lâché ma main et les portes se sont refermées.

Lucy essayait de comprendre ce que son amie lui disait mais elle n’y arrivait pas.

– Comment ça j’ai lâché ta main ? C’est toi ! On était dans le noir et tu t’es éloignée. Quand j’ai ouvert la porte menant à l’extérieur, t’étais plus dans la salle alors que je t’ai entendu pleurer. T’es passée par où ?

Salma sentit ses mains se mettre à trembler encore plus fort. Ce que Lucy disait n’avait aucun sens.

– J’étais pas dans la salle avec toi, Lucy. J’ai pas pleuré. J’ai dû faire demi-tour parce que j’arrivais pas à ouvrir la porte. J’ai pas eu le choix, j’ai pris les escaliers en priant qu’il y ait personne. Je suis sortie par le hall.

– Alors qui était dans la salle avec moi ? J’ai senti ta main dans la mienne après que les portes se soient fermées.

Aucune des deux jeunes filles n’avait la réponse. Lucy regarda son amie avec nervosité.

– Qu’est-ce que tu t’es fait ? Tu saignes.

Elle pointa le bras de son amie, écorché.

– Oh, j’ai dû me faire mal en tombant. Je me suis aussi cognée aux murs. Toi aussi tu es blessée. Je ne supporte plus cet endroit, rentrons.

Lucy remarqua alors qu’il leur manquait toutes leurs affaires personnelles, probablement tombées dans leur course. Il ne leur restait que le matériel pour filmer. Tant pis, elles n’allaient certainement pas y retourner pour récupérer un sac de couchage et un téléphone portable. Cette fois-ci, ce fut Salma qui prit la main de son amie et qui la tira le plus vite possible loin de cet enfer.



***



C’était les vacances scolaires. Heureusement pour elles, Salma et Lucy n’étaient donc pas forcées de se voir. Elles n’étaient pas fâchées, elles souhaitaient juste oublier ce qu’il s’était passé cette nuit-là et ne pas voir le visage l’une de l’autre était ce qu’elles avaient trouvé de mieux. Pour autant, la solitude leur était insupportable alors elles s’envoyaient des messages, s’appelaient parfois. Elles étaient contradictoires parce qu’elles étaient toujours autant effrayées.

Installée devant son ordinateur, Salma hésita plusieurs fois avant de cliquer pour télécharger les fichiers vidéos. Elle avait tourné et retourné la question dans sa tête. Elle n’avait aucune envie de revoir ce qu’elle avait vécu mais elle sentait qu’elle en avait besoin. C’était combattre le mal par le mal et elle était capable de tout si ça l’apaisait. Après un long moment, elle finit par lancer le téléchargement et s’éloigna de son écran. Elle vérifia de temps en temps et quand ce fut enfin fini, elle s’installa et commença sa tâche.

Au bout de longues heures de travail et une nuit blanche, Salma souffla et se recula sur son fauteuil. C’était toujours elle qui faisait les montages de leurs vidéos et avec le temps, elle avait l’impression d’être meilleure, plus rapide, plus efficace. Néanmoins, aucun montage ne lui avait semblé si simple. C’était comme si elle savait exactement quoi garder et quoi couper, quelle musique ajouter, quelle blague insérer. Elle était contente d’elle-même, soulagée d’avoir fait ce que son instinct lui disait. Maintenant, il lui restait un point à éclaircir. Elle prit son nouveau téléphone pour demander à Lucy si elle voulait bien qu’elles s’appellent. Sa sonnerie retentit rapidement et elle décrocha.

– Bonjour Lucy.

– Bonjour Salma.

Leurs échanges, au début, étaient toujours un peu tendus. Elles ne s’en formalisaient pas.

– Tu vas bien ? J’ai… quelque chose à te montrer. Avant que tu dises quelque chose, laisse-moi t’expliquer.

Le silence lui répondit en guise d’accord. Salma continua donc sur sa lancée, beaucoup plus détendue qu’avant.

– J’ai pensé… non en fait j’étais persuadée que je devais monter la vidéo. Je sais, c’est bizarre après… ce que tu sais. Mais j’étais obsédée par l’idée et j’ai fini par le faire. Ça m’a fait un bien fou ! Tu sais quoi ? Il y a absolument rien sur les images ! Sur toutes celles qu’on a enregistrées, je vois et j’entends rien.

Elle avait été la première étonnée à le constater mais les faits étaient là. Il n’y avait aucune ombre, aucun murmure, juste elles qui criaient et se blottissaient l’une contre l’autre. Aussi, elle s’était persuadée que ça n’avait été que leur imagination, du début jusqu’à la fin.

– Il y a strictement rien. On s’est monté la tête et on a eu peur pour rien. On est trop bêtes.

Elle rit d’elle-même en se disant qu’elle avait vraiment agi comme une gamine. On lui racontait une histoire d’horreur devant un feu de camp et elle y croyait dur comme fer. Les images étaient là. Enfin plutôt, elles n’étaient pas là. Tout était parfaitement normal. Lucy ne répondit rien, surprise d’entendre le discours de son amie. Ça ne lui ressemblait pas mais si c’était sa façon de se rassurer, alors ça lui allait.

– T’es toujours là ? demanda Salma. Je t’annonce que c’était juste notre imagination et t’es même pas contente.

– Si si… je suis contente, répondit Lucy. C’est juste que… ça me met encore très mal à l’aise. Je veux dire, quand j’y repense, tout paraissait tellement réel. J’étais persuadée que les caméras avaient enregistré quelque chose… mais c’est bien. On a juste été influencées par les témoignages et les rumeurs, c’est tout.

Lucy ne croyait pas ce qu’elle disait. Les souvenirs de la main de Salma dans la sienne et ses pleurs étaient encore bien présents dans son esprit. Cependant, elle ne voulait pas contredire son amie. Salma, de plus en plus enjouée, continua sur sa lancée.

– Tu dois voir la vidéo ! Je te jure, ça va te soulager. Je vais pas la mettre en ligne parce qu’on voit rien d’intéressant et qu’on passe pour des fragiles, mais faut vraiment que tu la visionnes. Je te l’envoie tout de suite !

Lucy voulut protester mais elle savait à quel point Salma pouvait être têtue. Elle soupira dans son téléphone et s’allongea sur son lit.

– Si ça peut te faire plaisir… Même si je comprends pas pourquoi t’as eu besoin de faire ça.

– Tu comprendras. Il faut que je te laisse ! On se voit bientôt.

Salma raccrocha avant même que Lucy ne puisse lui dire au revoir. Elles agissaient chacune bizarrement depuis leur retour du sanatorium mais Salma avait la palme. Lucy resta un moment étendue sur son lit, à regarder le plafond. Ça n’avait rien de passionnant mais elle en avait besoin pour rester calme. Le bruit d’une notification la sortit de sa transe et elle consulta son téléphone. L’e-mail qu’elle redoutait était arrivé.

Elle hésita, hésita et hésita encore. Au début, elle ne put se résoudre à regarder cette vidéo maudite. Elle alla manger après que son père l’eut appelée, abandonnant son portable dans sa chambre. En y retournant, elle fixa l’écran comme s’il pouvait la conseiller. Pourtant, plus le temps passait et plus elle avait envie de regarder. Elle était comme attirée par la vidéo de leurs aventures. Ce n’était que des images, ça ne pouvait pas faire de mal, si ? Non, ça ne pouvait pas lui faire de mal.

N’y tenant plus, la demoiselle alluma son ordinateur, accéda à sa messagerie et ouvrit le fichier que Salma avait envoyé. Du début à la fin, elle ne put détacher ses yeux de l’écran, analysant chaque détail, chaque seconde de ce qu’elle pensait connaître déjà par cœur. Salma avait raison. On n’y voyait rien. Aucune ombre, aucun autre être à part elles-deux. Il n’y avait aucun bruit à part les leurs. Il n’y avait absolument rien d’anormal, rien qui aurait dû leur faire peur. Soulagée, la jeune fille referma l’écran et souffla. Puis, elle se leva, descendit les escaliers et adressa quelques mots à ses parents.

– Je vais chez Salma, je rentre pour le dîner.

Elle passa alors la porte et se dirigea vers le centre ville, à l’opposé de la maison de son amie.



***



Quand Lucy arriva devant le sanatorium, Salma était déjà là. Elle semblait l’attendre depuis un petit moment mais ne prononça pas un seul mot. La rousse s’arrêta à côté d’elle et elles contemplèrent le bâtiment en silence. Le soleil commençait déjà à se coucher, exactement comme lors de leur première venue.

Les deux jeunes filles tournèrent la tête l’une vers l’autre. Salma tendit sa main à Lucy, qui l’attrapa sans aucune hésitation. Elles firent alors de nouveau face à la bâtisse et avancèrent d’un pas décidé vers ce qui avait été leur enfer personnel. Alors que l’obscurité commençait à tout engloutir, elles entrèrent dans le hall du sanatorium et s’engouffrèrent plus loin entre les murs.

La vidéo fut mise en ligne le lendemain.

Lucy et Salma ne réapparurent jamais.