Sa Chute, Mon Combat đ„
JUNE
Le stade crĂ©pite dâĂ©lectricitĂ©. Chaque clameur traverse ma poitrine comme un coup de tonnerre. Rayane, mon frĂšre jumeau, file en attaque ; ses appuis claquent sur le gazon, secs, rapides, sĂ»rs. Je retiens mon souffle. Je connais son corps par cĆur â chaque geste, chaque impulsion â et je sens presque ses muscles se contracter dans ma propre peau.
Le commentateur vocifĂšre dans les haut-parleurs.
â Oh, la fermeâŠ, grognai-je entre mes dents, la tension me vrillant la nuque.
Puis câest le drame. Un tacle violent, disproportionnĂ©, qui envoie Rayane au sol. Mon sang se glace.
â Oh, le salaud ! hurlais-je, ma voix noyĂ©e par le brouhaha du stade. Fils deâ putain !
La foule rugit, siffle, hurle, mais rien ne couvre la déflagration qui me traverse.
â CARTON ROUGE ! scandai-je avec les supporters, les poings crispĂ©s. Câest volontaire ! Bouhou !
Lâarbitre brandit enfin le carton rouge, trop tard Ă mon goĂ»t.
â Bien fait, abrutiâŠ, soufflai-je, la rage brĂ»lant mes veines.
Mais aucune satisfaction ne tient face Ă la rĂ©alitĂ© : Rayane ne bouge plus. Le staff mĂ©dical se prĂ©cipite, le retourne, lui cale la jambe, lui parle dâune voix urgente. Je sens mes doigts trembler.
Mon pÚre se tourne vers moi, chaque mot chargé de tension :
â On va aller le voir⊠et dis-nous si le Blizzard a remportĂ© le match.
Annorra attrape déjà son sac :
â On vient vite⊠Câest seulement 1-1. Sinon, le match se serait soldĂ© par un nul.
Je respire, mais colĂšre et peur se mĂ©langent en un cocktail brĂ»lant qui me laisse haletante. Chaque seconde sâĂ©tire. Je sais que ce tacle va laisser des marques â sur son corps⊠et dans notre famille.
âœïžâœïžâœïžâœïž
Plus tard, Ă la maison
La tension est retombĂ©e dâun cran, mais pas lâinquiĂ©tude.
Mon pĂšre fouille les placards en se grattant distraitement le ventre, lâair dâun homme qui espĂšre trouver un miracle culinaire cachĂ© derriĂšre une boĂźte de pĂątes.
â Alors, quâest-ce quâon va manger ce soir ? demande-t-il dâun ton faussement dĂ©tendu.
â Des raviolis, dit Annorra.
â Câest tout ? mâexclamai-je, les yeux ronds.
Elle pose un doigt sur son menton, prend un air faussement inspiré, puis sourit :
â Si jâavais une main de plus⊠jâaurais prĂ©parĂ© des lasagnes fondantes, un gratin dauphinois, des crĂȘpes au chocolat, des sushis faits maison, et pourquoi pas un cheesecake entier rien que pour moi ! Mais bon, la nature mâa limitĂ©e.
On éclate tous les trois de rire.
Je tourne la tĂȘte vers le salon. Rayane est affalĂ© sur le canapĂ©. Il est dans une humeur de chien : pied bandĂ©, un pack de glace posĂ© sur son torse large et musclĂ©. Le crampon a laissĂ© sa marque : un bleu profond qui gonfle et pulse Ă chaque mouvement. Il serre les dents, la mĂąchoire tendue.
â AHHH PUTAIN ! rugit-il. Deux semaines au repos⊠pour un match nul et un tarĂ© qui a confondu tacle et homicide par crampon. Merde, ça brĂ»le !
Je mâassieds Ă cĂŽtĂ© de lui, mon toast au beurre de cacahuĂšte Ă la main.
â TâinquiĂšte, les jours vont passer vite. Et je serai lĂ pour te harceler avec des histoires encore plus pĂ©nibles, juste pour te faire oublier la douleur, dis-je avec un sourire taquin.
Il grogne, dépité :
â Merci⊠mais je parie que chaque pas va me rappeler cette putain de douleur.
Puis il gratte sa tĂȘte, dĂ©logeant une petite crasse sous son ongle. Je frĂ©mis, Ă©coeurĂ©e.
â SĂ©rieusement ? Tu viens de me tuer lâappĂ©tit, lançai-je en grimaçant malgrĂ© mon rire.
â Câest toi qui me fixes comme si jâĂ©tais un blob du Texas, grommelle-t-il. Moi, je vis ma vie.
Il fixe lâĂ©cran un long moment, puis change de chaĂźne dâun geste sec.
â Je veux oublier cette merde. Et si je recroise ce type⊠je lui fais bouffer le gazon.