Chapitre 1
Je devrais être immunisée contre les hommes charmants. Contre les sourires qui s’attardent. Je devrais. Mais spoiler : je ne le suis pas.
La clochette de la porte tinte et je sais déjà que c’est lui. C’est pathétique. Je reconnais sa façon d’entrer. Comme s’il possédait un peu l’endroit. Comme si la clinique était un bar et moi la serveuse qu’il vient taquiner.
— On vient voir la plus jolie assistante du coin.
Je lève les yeux au ciel.
— Surtout pour le contrôle de Newton, je réponds.
Newton, lui, me saute dessus comme si j’étais son amour de jeunesse. Un magnifique golden retriever. Poils brillants. Regard adorable. Le genre de chien qui te fait croire que l’humanité n’est peut-être pas totalement foutue.
Son maître, en revanche… Grand. Large d’épaules. Toujours cette barbe de trois jours, parfaitement calculée. Ce sourire qui commence au coin des lèvres avant d’envahir tout son visage.
Il est dangereux. Pas littéralement. Dangereux pour mon self-control.
— Vous avez pensé à moi cette semaine ? il demande pendant que je note le poids de Newton.
Je lève à peine les yeux.
— J’ai surtout pensé à votre retard de vaccin.
— Aïe.
Il se penche légèrement.
— Donc zéro pensée pour moi ?
Je hausse une épaule.
— Pas une seule.
Il rit. Son rire me fait un truc au niveau du ventre. Un truc pas pratique du tout quand on essaie de rester professionnelle.
Je me concentre sur mon patient. Newton est en pleine forme. Pendant que son maître, lui, me fixe.
Je relève la tête. Mauvaise idée. Ses yeux accrochent les miens. Juste assez pour que ça devienne un peu trop.
Je détourne rapidement le regard. Je ne mélange pas travail et vie perso. C’est ma règle. Ma seule règle, en fait.
Parce que côté sentimental, j’ai déjà donné. Les débuts prometteurs. Les disparitions progressives. Les messages qui deviennent plus espacés. Les silences qui s’installent. Mais surtout, les hommes mariés.
Je suis devenue prudente. Ou cynique. Je sais plus.
La dernière fois que je suis tombée amoureuse, j’aurais pourtant dû voir les signes. Il ne m’invitait jamais chez lui. On finissait toujours chez moi. Ou à l’hôtel.
À l’époque, je trouvais ça excitant. Spontané. J’étais juste stupide.
Un soir, il est venu me chercher après le travail. Il pleuvait un peu, assez pour rendre les rues moches et les vitres sales. On a fini dans sa voiture, sur le parking d’un supermarché presque vide, entre un caddie renversé et un lampadaire qui clignotait.
Très glamour.
C’est là que j’ai vu deux livres pour enfants coincés derrière le siège passager. Des petits albums cartonnés, cornés sur les bords, avec des animaux colorés et des traces de doigts sur la couverture.
J’ai préféré fermer les yeux. Parce que c’était plus simple. Et surtout parce que j’avais encore sa tête entre mes cuisses.
Mais, quelques jours plus tard, à l’hôtel, son téléphone s’est mis à vibrer sur la table de nuit pendant qu’il était sous la douche. Une fois. Deux fois. Trois fois. Au quatrième appel, j’ai regardé.
Emma.
Mon ventre a compris avant ma tête.
Et puis un message est arrivé : « Les enfants demandent quand tu rentres. Tu leur avais promis une histoire. »
Je suis restée assise au bord du lit, complètement nue, à fixer ces mots comme si l’écran allait finir par m’expliquer que j’avais mal lu. Mais non. C’était très clair. Il n’avait pas juste oublié de me dire qu’il était père. Il avait oublié de me dire qu’il avait deux enfants, une femme, une vie entière dans laquelle je n’étais qu’un créneau volé.
Depuis, j’ai développé un talent particulier pour flairer les mensonges.
Enfin… en théorie.
— Alma, tout va bien ?
La voix d’Adam me ramène brutalement à la réalité.
Merde.
Je me suis encore perdue dans mes pensées.
— Oui, pardon.
Je me redresse.
— Installez-vous. Je vais prévenir le vétérinaire.
Une fois le rendez-vous terminé, Newton et son maître sont de retour à l’accueil. Adam pose les mains sur le comptoir et se penche légèrement.
Je remarque des détails inutiles. Ses veines sur l’avant-bras. L’odeur discrète de son parfum. L’absence de bague à son annuaire. Et surtout, sa bouche quand il hésite une demi-seconde.
— Ça vous dirait de dîner avec moi demain soir ?
Et voilà.
Mon cerveau fait un écran bleu.
Je savais que ça finirait par arriver. Ça fait plusieurs mois qu’on danse autour du truc.
Je devrais dire non. Parce que si ça se passe mal, je vais devoir continuer à le voir, ici, à la clinique.
Mais quand je pense à mes dernières histoires. Ou plutôt à mes dernières déceptions. Honnêtement ? Je peux difficilement faire pire.
— D’accord.
Le mot sort tout seul. Comme si ma bouche avait décidé à ma place.
Il cligne des yeux.
— D’accord ?
— Oui. Mais si c’est catastrophique, vous changez de clinique.
Il éclate de rire.
— Marché conclu.
Mon cœur tape un peu trop fort.
— 20h ?
Je hoche la tête.
— 20h.
Il attrape la laisse de Newton.
— Bonne journée, Alma.
La porte se referme. Je reste plantée derrière le comptoir.
Qu’est-ce que je viens de faire ?
Je n’ai pas envie d’y aller. Non, c’est un mensonge. Je meurs d’envie d’y aller. C’est exactement pour ça que j’ai dit oui.
Bon ressaisie toi ma grande. Ce n’est qu’un dîner. Pas un engagement. Juste un dîner.
Et si ça tourne mal…
— Pardon ?
Je sursaute.
Louna surgit de la réserve comme un démon qui aurait tout entendu. Ce qui est exactement le cas.
— Tu as dit oui ?!
Je ferme les yeux une seconde.
Ça fait cinq ans qu’on bosse ensemble. Cinq ans qu’on partage les gardes, les cafés dégueu et les clients pénibles. Elle me connaît par cœur.
— Ça se pourrait...
— Alma.
Elle pose les deux mains sur le comptoir, exactement comme Adam il y a trente secondes.
— Je croyais que tu ne voulais pas mélanger travail et vie perso.
— Je ne mélange pas.
— Tu viens littéralement d’accepter un rendez-vous avec un client.
Je soupire.
— Techniquement, c’est le chien le client.
— Tu me fatigues.
Je contourne le comptoir pour ranger des dossiers qui n’ont pas besoin d’être rangés. Juste pour m’occuper les mains.
— Ça ne veut rien dire. C’est juste un dîner.
— Mais bien sûr, “juste un dîner”.
Son sourire s’élargit.
— On sait déjà comment ça va se finir… il est canon en plus. Tu vas finir par être son dessert !
Je lui lance un dossier. Elle l’attrape sans effort. On éclate de rire. Puis son expression change.
— D’ailleurs… en parlant de mauvaises décisions…
Elle s’appuie contre le mur, croise les bras.
— J’ai revu Alessio hier soir.
Je me fige. Elle grimace.
Je passe une main sur mon visage.
— Dis-moi que vous avez juste parlé.
Son silence répond pour elle.
— Louna…
— Il est passé tard. On a discuté. Il a dit qu’il pensait à moi. Que c’était compliqué en ce moment. Qu’il regrettait certaines choses.
Je ferme les yeux. Je connais le script par cœur.
Quatre ans qu’elle tourne autour de lui. Au début, c’était beau. Puis la vérité est arrivée. Il était en couple.
On attire les hommes déjà pris comme des aimants dysfonctionnels.
Il lui avait juré qu’il allait quitter sa copine pour elle. Et deux ans plus tard, il l’a fait. Pour se remettre officiellement… avec une autre.
— Il t’a encore dit qu’il ne savait pas où il en était ? je demande.
Elle hoche la tête.
— Qu’avec elle c’est différent. Qu’il se sent coincé. Qu’avec moi c’est… plus fort.
Je ris. Sans humour.
— Et tu l’as cru.
— Je te jure Alma, il a l’air vraiment sincère cette fois.
Sa voix se fissure assez pour que ça me serre le cœur.
— C’est toujours le même schémas, Lou...
— Je sais.
— Alors pourquoi tu continues ?
Elle relève la tête.
— Parce que quand on se retrouve tous les deux, c’est plus le même. Je sens que cette fois, c’est la bonne. Que je vais enfin être l’officielle.
Le mot reste suspendu entre nous. « Officielle ». Comme si c’était un titre qu’on devait mériter.
Je m’approche d’elle.
— Tu mérites mieux que ce connard.
Elle replonge dans son téléphone. Probablement pour ignorer un message d’Alessio qu’elle finira par ouvrir.
***
La journée se termine enfin.
Mon appartement m’accueille dans un silence épais. Sauf pour Miso. Mon chat me regarde comme si j’avais personnellement trahi sa lignée en m’absentant huit heures.
Je balance mes clés sur l’entrée, enlève mes chaussures au milieu du salon et m’écroule sur le canapé.
Épuisée. Physiquement. Mentalement.
Bordel… dans quoi je me suis fourrée. Rien que de penser à Adam, à demain soir, à ce putain de diner, j’ai envie de m’enfouir sous un plaid et de ne plus jamais ressortir.
Je tape son nom sur Instagram. Rien. Facebook. Rien. LinkedIn. Un profil vide, sans photo, sans activité.
Existe-t-il réellement ?
Je fronce les sourcils. À notre époque, ne pas être sur les réseaux, c’est presque suspect. Ou sain. Je ne sais plus.
Je regarde l’heure. Louna doit encore être à la clinique. Je lui envoie un SMS et elle m’envoie dans la minute son dossier client contenant son numéro.
C’est parti, je me lance.
Moi : « Bonsoir Adam, c’est Alma. Où souhaitez-vous qu’on se retrouve demain ? »
Simple. Neutre. Presque professionnel.
Je pose le téléphone à côté de moi, Miso saute sur mes genoux.
Mon téléphone vibre.
Déjà ?
Je me penche aussitôt. Mon cœur accélère un peu trop vite pour un simple message. Je déverrouille l’écran.
Faux espoir. Ce n’est pas Adam. C’est encore une putain de demande d’abonnement Instagram. D’Alessio.
Je refuse sa demande. Comme les autres fois. Comme les dix dernières fois…