Le Sang et la Sueur
Milo
L’air dans la salle est lourd, saturé d’une odeur âcre d’huile de camphre, de sueur rance et d’encens de santal qui brûle au pied d’un autel en bois sombre.
Dans cette arrière-cour obscure de Chinatown, totalement coupée du tumulte des rues new-yorkaises, le monde extérieur n’existe plus.
Seuls comptent le frottement des pieds nus sur le parquet usé, le souffle court de deux corps au bord de l’épuisement et le claquement sec des impacts de chair contre chair.
Un crochet du droit fend l’air à quelques millimètres de ma tempe avec un sifflement hargneux.
Je me baisse par réflexe, pèse sur ma jambe d’appui et enchaîne une balayette puissante visant la cheville d’Ivan.
Mon cousin par alliance pivote sur lui-même dans un bond de félin, esquive le coup de justesse et retombe en garde, le torse bombé, un filet de salive et de sang coincé au coin des lèvres.
— Suka ! Trop lent, Milo ! me crache-t-il en russe dans un sourire de loup, les yeux injectés de sang sous la lumière crue d’un néon grésillant. Tu combats comme un vieil homme de Vegas !
— Viens vérifier si je suis lent, ragazzo, je réplique en italien en essuyant d’un revers de main la goutte tiède qui coule de ma lèvre fendue.
Nous tournons l’un autour de l’autre comme deux prédateurs dans une cage, les poings levés, la cage thoracique soulevée par des inspirations rauques.
L’agressivité qui brûle entre Ivan et moi n’est pas de la haine, c’est de la survie. C’est notre unique moyen d’extérioriser la rage qui nous empoisonne le sang depuis que nos pères respectifs nous ont bannis de nos empires.
Soudain, un claquement net résonne dans toute la pièce, faisant vibrer les planches.
VLAN.
— Merda !
La douleur m’arrache un juron en italien. Le bâton de bambou de Maître Chaoli vient de s’abattre sur mon épaule droite avec la précision d’un scalpel.
— Tu baisses ta garde quand tu taquines ton ennemi, Milo Cavalli, tranche le vieil homme en chinois mandarin. Dans la rue, cette erreur te coûte une artère. Tīng hǎo ! Écoute bien !
Chaoli est assis en tailleur sur son tapis d’osier. Le visage creusé de rides profondes, il ne cille même pas. Il incarne un calme olympien qui contraste violemment avec notre pagaille sanguine.
C’est le maître d’armes privé de Thao — le parrain des Triades à qui mon père m’a confié pour me « dresser ». Chaoli ne crie jamais. Il corrige. Et ses leçons s’impriment en bleu sur la peau.
— Et toi, Ivan Sokolov, poursuit le Maître en ajustant son regard noir sur mon cousin, tu frappes avec la fureur d’un ours blessé. Tu cherches à détruire, pas à vaincre. Un guerrier qui ne contrôle pas sa colère est déjà un cadavre. Shǎguā.
Ivan serre les dents, les mâchoires crispées à en faire blanchir ses bandes de boxe. Il brûle de répondre un chapelet d’insultes en russe, de faire voler en éclats la discipline imposée, mais même son orgueil de la Bratva s’incline devant l’autorité du vieil homme.
— Shì, Shīfu... (Oui, Maître...), articulons-nous à l'unisson en inclinant légèrement la tête, répondant dans un chinois impeccable, façonné par des années de soumission aux exigences du dojo.
— Recommencez, ordonne Chaoli en reposant son bâton sur ses genoux. Mais cette fois, battez-vous avec votre cerveau, pas avec vos tripes.
Pendant vingt minutes, nous poussons nos corps à la limite. Chaque esquive devient une équation. Sous le regard acéré du vieil homme, j’applique enfin ma méthode : analyser le code de mon adversaire.
Je décrypte la micro-tension dans l’épaule d’Ivan avant son jab. J’anticipe le basculement de son poids sur son talon gauche.
Le combat cesse d’être une foire d’empoigne pour devenir ce qu’il a toujours dû être : une partie d’échecs brutale.
— Assez, finit par dire Le Maître en se levant d’un mouvement fluide, sans le moindre effort apparent.
Nous nous stoppons net, trempés de sueur, le cœur battant la chamade contre nos côtes. Le vieil homme nous détaille un instant de ses yeux noirs et perspicaces.
— Vous avez de l’or dans les mains et du poison dans la tête. Allez vous purifier. Si vous restez encombrés par vos démons, la ville vous dévorera avant la fin du mois.
— Xièxie, Shīfu (Merci, Maître), répondons-nous en effectuant le salut traditionnel du poing fermé dans la paume ouverte.
Dans le vestiaire en béton brut, le silence s’installe, troublé seulement par le bruit de l’eau qui s’écoule. Je m’immerge sous le jet de la douche glacée. L’impact thermique me coupe le souffle, chassant la brûlure de mes muscles et lavant la sueur et le sang. Je contemple l’eau rougie qui serpente vers la grille d’évacuation.
À côté, dans la cabine voisine, Ivan s’appuie du front contre le carrelage froid. Je vois les cicatrices qui balafrent son dos, les marques de l’éducation impitoyable des Sokolov.
— Le vieil homme a raison, lâchai-je au travers du rideau de gouttelettes. Tu te bats comme si tu voulais que ton père te voie depuis Las Vegas.
Ivan laisse échapper un rire sombre, dénué de toute gaieté.
— Et toi, Milo ? Tu te bats comme si tu cherchais à effacer le nom des Cavalli. On est deux fantômes dans cette ville, blet. Des princes en exil qu’on entraîne comme des chiens de garde.
— Des chiens de garde qui possèdent les clés du réseau, mio fratello, je le corrige en coupant le robinet.
Je me sèche rapidement avant d’enfiler mon t-shirt noir et mon blouson de cuir ajusté. Dans la doublure intérieure, le serpent des Cavalli est brodé en fil d’argent.
Ivan enfile son blouson en silence, nouant les dernières bandes de cuir autour de ses poignets.
— On va au club ? demande-t-il en attrapant son casque noir mat sur le banc. J’ai besoin de vodka. De la vraie. Pas ce poison américain.
— The Ghost nous attend, je réponds en faisant sauter le trousseau de mes clés de moto au creux de ma paume.
Nous franchissons la lourde porte en fer forgé du dojo pour déboucher dans l’air nocturne et vif de Chinatown. La ruelle est sombre, bordée de bacs à ordures et baignée par la lumière rougeâtre des enseignes néon écrites en idéogrammes.
Nos deux bêtes de métal sont garées là, l’une à côté de l’autre, luisantes sous la pluie fine : mon joyau noir mat aux reflets de chrome, et sa cylindrée customisée aux lignes agressives et acérées.
Nous enfilons nos casques.
Le reste du monde disparaît instantanément derrière ma visière teintée. Je presse le démarreur.
Le vrombissement rauque et puissant de mon moteur réveille la ruelle, immédiatement suivi par le rugissement grave de la machine d’Ivan.
Deux monstres d’acier prêts à dompter la nuit new-yorkaise.