CHAPITRE 1 : LE PACTE DE PAPIER
Si la vie était une école, j’aurais redoublé cent fois.
Pas parce que je suis bête. Non !
Mais parce que certaines leçons ne s’apprennent pas dans les livres.
Moi, c’est Victor.
Vingt ans.
Camerounais.
Et à l’instant où j’écris ces lignes… je suis en prison.
Pas pour bagarre.
Pas pour vol.
Mais pour trafic de drogue ! Enfin... en théorie.
Bref, c’est le genre de mot qui ne te quitte plus.
Même quand tu refuses de le porter.
Ici, il n’y a rien d’un film.
Pas de cris dramatiques. Pas de gardiens qui hurlent ton nom.
Juste une pièce grise.
Lourde.
Fatiguée.
Ça sent la sueur rance, le savon bon marché, et quelque chose de plus discret…
La résignation.
Un matelas mince est posé à même le sol.
Un seau dans un coin.
Et une fenêtre trop haute pour voir dehors.
La nuit, les moustiques font leur travail.
Ils te rappellent que même enfermé…
Tu continues de payer.
Je suis assis contre le mur.
Genoux repliés.
Entre mes doigts, je fais tourner un stylo.
Noir.
Rayé.
Solide.
Un stylo à plume.
Je pourrais te dire que ce n’est qu’un objet.
Mais ce serait mentir.
Ce stylo…
C’est la seule chose qui relie encore ce que j’étais
à ce que je suis devenu.
Et chaque fois que je le touche,
je reviens en arrière.
Pas pour me souvenir.
Pour comprendre
à quel moment précis
j’ai fait le mauvais choix.
Tout a commencé bien avant cette cellule.
Quatre ans plus tôt.
J’étais encore au lycée Sangalewa.
Un endroit fatigué.
Comme s’il avait renoncé avant nous.
Les murs s’effritaient par endroits.
Les ventilateurs brassaient de l’air chaud sans rien rafraîchir.
Les vitres cassées laissaient entrer la poussière et le bruit de la rue.
Même le soleil, quand il tombait dans la cour,
on aurait dit qu’il le faisait par obligation.
Et nous…
On était là.
Assis sur des bancs en bois qui te sciaient les cuisses,
à copier des choses qu’on oublierait le lendemain.
À écouter des profs fatigués
par des élèves déjà ailleurs.
Avec le recul,
ce lycée ressemblait plus à une salle d’attente
qu’à un endroit où on construit quelque chose.
Une salle d’attente…
D’où certains finissent par ne jamais sortir.
À cette époque,
je ne prenais pas beaucoup de place.
Mon uniforme flottait sur moi.
Trop large pour un corps trop mince.
Quand je m’asseyais au fond de la classe,
personne ne me remarquait vraiment.
Et ça m’allait.
Je n’étais pas le plus fort.
Ni le plus drôle.
Encore moins le plus dangereux.
Mais j’étais utile.
— Victor, tu peux m’expliquer ?
— Tu as fait l’exercice 3 ?
On venait me voir à voix basse.
Jamais pour parler.
Toujours pour comprendre.
Je faisais le travail.
Sérieusement.
Sans discuter.
Pas pour être le premier.
Pas pour être respecté.
Juste pour ne pas rester là.
Parce qu’au fond,
je savais déjà à quoi ressemblait la vie
quand on ne s’en sort pas.
Je l’avais sous les yeux,
tous les jours.
Ma mère.
Elle vendait du poisson braisé au carrefour Ange Raphaël.
Le feu ne s’éteignait presque jamais là-bas.
Ni la fumée.
Ni le bruit.
Toute la journée, elle restait debout.
Le pagne serré à la taille.
Les mains noircies par le charbon.
Un soir, j’ai voulu l’aider.
Elle m’a laissé faire.
Juste pour voir.
Au bout de quelques minutes,
la chaleur m’a coupé le souffle.
La fumée me piquait les yeux.
Mes doigts ont glissé sur la grille.
— Laisse.
Je n’ai pas répondu.
J’ai continué.
Deux minutes de plus.
Pas plus.
Après ça, j’ai reculé.
Elle a souri.
Pas pour se moquer.
Un sourire fatigué.
Un sourire qui savait déjà.
— Tu vois… ce feu-là, ce n’est pas pour toi.
Elle m’a regardé un instant.
Vraiment regardé.
— Toi, tu dois t’en sortir.
Elle n’a pas dit « essayer ».
S’en sortir.
Mais au lycée,
ce n’étaient pas les meilleurs élèves qui faisaient la loi.
C’étaient les autres.
Ceux qu’on évitait dans les couloirs.
Ceux dont les noms circulaient sans jamais être prononcés trop fort.
Il y avait ceux qui suivaient.
Ceux qui regardaient.
Et ceux qui profitaient.
Moi,
je ne faisais partie d’aucun groupe.
Je passais entre.
Invisible pour les uns.
Utile pour les autres.
Et dans ce genre d’endroit,
être au milieu…
C’est souvent là que tu te fais attraper.
Parmi eux, il y avait Nsan.
Nsan n’entrait pas dans une salle.
Il la prenait.
Le silence tombait sans qu’on le demande.
Les conversations s’arrêtaient au milieu des phrases.
Même les profs faisaient semblant de ne rien voir.
Parce qu’ici,
le respect ne venait pas des notes.
Il venait d’ailleurs.
Lui, il marchait lentement.
Sans se presser.
Comme quelqu’un qui n’a rien à prouver.
Peau claire.
Regard lourd.
Toujours en train d’observer sans en avoir l’air.
Et ce sourire…
Pas large.
Pas bruyant.
Juste assez pour te faire comprendre
qu’il savait déjà quelque chose sur toi
que toi-même tu n’avais pas encore compris.
On disait beaucoup de choses sur lui.
Mais personne ne les disait fort.
Moi, j’étais là, dans mon coin.
Invisible. Presque.
Et pour la première fois, j’ai senti que l’endroit où je pensais passer inaperçu n’était peut-être pas si sûr.
C’était un mercredi, fin septembre.
La chaleur me collait à la peau, et la craie sur le tableau semblait suer avec moi.
Le prof Diallo oscillait entre somnolence et vigilance, mais son regard pouvait surgir à tout instant.
Puis… sa voix, un souffle au milieu du silence :
— Psst… hé… Victor.
J’ai d’abord fait semblant de ne rien entendre.
Ignorer. Respirer.
Mais il répéta, plus insistant cette fois :
— Victor… aide-moi.
Il avait l’air sincèrement paumé.
Une faille rare dans son armure de caïd.
Je me suis figé sur ma chaise.
Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?
J’aurais pu tourner la tête, faire comme si de rien n’était.
Rester invisible. Rester seul.
Mais moi, le gamin sans protection, sans fortune, je n’ai pas su dire non à ce besoin-là.
J’ai pris un bout de papier. Avec le stylo de ma mère, j’ai tracé les réponses d’un geste rapide et je lui ai tendu.
Nos doigts se sont frôlés, un contact bref mais lourd.
Comme si quelque chose venait de se sceller.
Le prof leva la tête, ses yeux somnolents mais perçants :
— Un problème, Victor ?
Je baissai la tête.
— Non, monsieur.
Un mensonge propre.
Le papier disparut entre ses mains, et il me regarda avec ce sourire étiré et silencieux.
J’ai cru que c’était fini.
Mais quelques minutes plus tard, un papier est tombé à mes pieds.
Je l’ai ramassé. Il y était écrit :
« Bien joué Marcello. Après l’éval, rejoins-moi derrière le lycée. »
J’ai levé les yeux.
Il me regardait.
Avec ce sourire étiré sur les lèvres.
Ce sourire-là, je l’ai revu souvent après.
Le sourire des gens qui savent qu’ils vont t’utiliser, et qui savent aussi que tu les laisseras faire.
Je ne savais pas encore que ce geste, si banal, venait de signer le pacte de ma chute.
Ce jour-là, j’ai cru que ma vie allait changer, et j’avais raison.
Elle a changé, mais pas du bon côté.
C’était le premier jour de ma fin.
Le jour où j’ai croisé Nsan, le roi de Sangalewa.
Aujourd’hui, en prison, je repense souvent à ce moment-là.
À ce papier.
À ce stylo.
On croit toujours que la chute commence par un grand cri.
Mais non.
Parfois, elle commence par un simple geste d’entraide, et c’est ça, le vrai pacte de papier.
Bienvenue dans l'univers de Victor. Ce premier chapitre pose les bases d'une descente aux enfers qui a commencé sur les bancs d'un lycée de Douala.
Qu'avez-vous pensé de l'entrée en scène de Nsan ? Selon vous, que va-t-il se passer derrière le lycée ?
N'hésitez pas à me laisser votre avis en commentaire et à voter (⭐) si ce début vous a plu. Ça m'aide énormément à donner de la visibilité à l'histoire !
À très vite pour la suite.
- Willow