The Agitator - Jace
« Barakat est NUL ! Barakat est NUL ! » Le chant résonnait dans le Centre Bell comme un cri de guerre, vingt mille voix unies dans leur haine.
Jace adorait ça, putain.
Il passa devant le banc de Montréal en patinant, sa crosse négligemment posée sur les épaules, un sourire aux lèvres comme si on venait de lui raconter une bonne blague. Ce qui était, d'une certaine manière, le cas : ils étaient menés 4-1 à huit minutes de la fin du troisième tiers, et tout ce qu'ils trouvaient à faire, c'était de scander son nom comme s'il était la seule chose qui comptait dans la patinoire.
Et ils n'avaient pas tort.
« Joli repli défensif, Beaumont ! » lança-t-il par-dessus son épaule au capitaine de Montréal, qui venait de le voir filer devant lui pour la troisième fois de la soirée. « Ta couverture en zone défensive, c'est un putain de vide-grenier ! »
La mâchoire de Beaumont se crispa si fort que Jace aurait presque pu entendre ses dents grincer à cinq mètres de distance.
Parfait.
C'était ça, le pied. C'était pour ça qu'il vivait. Pas juste pour la victoire, même si ça aidait. C'était le fait de leur taper sur les nerfs qui lui plaisait. La façon dont des hommes faits, gagnant des millions de dollars, perdaient leur sang-froid parce qu'un petit con prétentieux à la peau mate et aux mains agiles ne fermait pas sa gueule.
L'arbitre laissa tomber le palet pour la mise en jeu.
Jace la gagna proprement — évidemment — et, juste parce qu'il le pouvait, il tapota sa crosse contre les protège-tibias du centre montréalais en passant. Légèrement. Joueur. Juste assez fort pour être putain d'agaçant.
« Allez, Klarsson, suis le rythme ! Je sais que t'es fatigué, mais putain... »
« Va te faire foutre, Barakat. »
« C'est ça, l'esprit d'équipe ! » répliqua Jace en tournant déjà vers la zone offensive.
Vingt-six ans. La meilleure saison de sa carrière. Quarante-trois buts au compteur et ce n'était pas fini. Le visage de la franchise, que les anciens le veuillent ou non. « Buteur générationnel » quand les médias se sentaient poètes, « petit connard arrogant » quand ils étaient honnêtes.
Les deux étaient vrais.
Vicente Martinez croisa son regard depuis le cercle gauche, et Jace glissa une passe entre deux défenseurs qui n'avait aucune chance de passer. Parfaite. Chirurgicale. Vicente la mit au fond côté mitaine, et la sirène retentit comme un glas pour les espoirs de playoffs de Montréal.
5-1 pour les Nashville Reapers.
La musique se lança — un rock d'aréna générique destiné à réveiller une foule qui n'avait plus rien à attendre — et Jace fit ce qu'il faisait toujours quand il s'amusait autant.
Il dansa.
Pas juste une petite danse. Un vrai spectacle. Il patina jusqu'au centre de la glace, fit une révérence exagérée — bras grands ouverts, tête baissée comme s'il recevait un putain d'Oscar — puis se redressa pour envoyer des baisers aux quatre coins de la patinoire.
Juste devant le banc de Montréal.
Là où chaque joueur pouvait le voir.
Là où les caméras allaient le filmer.
Là où les émissions de sport de demain passeraient l'extrait en boucle avec des commentaires sur le « fair-play » et le « respect du jeu ».
« Barakat, espèce de gros... »
« Merci, Montréal ! » lança Jace dans son français de lycée catastrophique, la main sur le cœur comme s'il était vraiment ému. « Vous avez été un public merveilleux ! »
Quelqu'un sur le banc frappa la rambarde avec une crosse si fort que ça résonna. Quelqu'un d'autre hurlait, probablement sur son entraîneur, sûrement pour demander pourquoi personne n'avait encore envoyé Jace valser contre la baie vitrée.
Ils avaient essayé. Deux fois dans le deuxième tiers, une fois dans le premier. Il était trop rapide, trop insaisissable. Au moment où ils s'alignaient pour le plaquer, il était déjà parti, le palet à la crosse ou déjà passé, les laissant se rentrer dedans comme des enfants à leur première leçon de patinage.
« Tu vas te faire tuer un de ces jours », dit Vicente alors qu'ils se regroupaient au banc, tous deux essoufflés mais souriants.
« Ils doivent m'attraper avant. » Jace prit sa gourde, en versa un peu dans sa bouche et le reste sur sa tête. Le froid lui faisait du bien. Tout lui faisait du bien. Ses jambes bourdonnaient de cette brûlure parfaite qui signifiait qu'il avait tout donné sans être vidé. Ses mains étaient en feu ce soir, chaque passe était précise, chaque tir allait exactement où il le voulait.
C'était ça, la zone. L'état où le hockey cessait d'être un travail pour devenir une religion. Là où son corps savait quoi faire avant même que son cerveau ne réalise, où il pouvait sentir le jeu se construire trois coups à l'avance, comme s'il lisait un livre qu'il connaissait par cœur.
« Continue à jacter comme ça et ils vont te prendre pour cible au prochain match », dit l'entraîneur Barnes alors que Jace sortait de la glace.
« Tant mieux. Ça veut dire qu'ils ne sont pas concentrés sur le score. » Il fit un clin d'œil et s'affaissa sur le banc.
Barnes secoua la tête mais ne discuta pas. Il ne pouvait pas. Les statistiques de Jace étaient impeccables, son jeu défensif était solide malgré ce que certains voulaient croire, et surtout, il était productif. On ne dit pas à un cheval de course de ralentir juste parce que ça fait se sentir mal les autres.
Sur la glace, Montréal sortit son gardien. C'était l'heure du désespoir. Une dernière tentative pour sauver les meubles d'un match plié depuis le deuxième tiers, quand Jace avait marqué son deuxième but de la soirée sur un tour de cage qui avait fait passer leur défenseur pour un patineur sur béton.
Sur la glace, Montréal sortit son gardien. C'était l'heure du désespoir.
Jace regarda, en pleine réflexion.
Il tapota l'épaule de Barnes. « Fais-moi rentrer. »
Barnes haussa un sourcil. « T'as déjà joué vingt-deux minutes. »
« Et je veux en jouer vingt-trois. » Le sourire de Jace était tranchant. Sauvage. « Allez, coach. Laisse-moi remuer le couteau dans la plaie. »
Barnes secoua la tête, mais ne put empêcher un sourire. « Soixante secondes. Ne te fais pas tuer. »
Jace sauta par-dessus la rambarde.
La foule scandait encore. Elle huait toujours. Elle criait son nom comme une malédiction, comme si, à force de le répéter, il allait disparaître ou s'enflammer spontanément.
Il adorait ça.
L'an dernier, cette patinoire l'avait vu soulever la Coupe. Elle l'avait vu faire pleuvoir l'enfer sur leur équipe préférée en playoffs, match après match, jusqu'à ce qu'il ne reste que des cendres, des cœurs brisés et le nom de Jace Barakat gravé sur l'argent.
Cette année, leur rêve de revanche avait été détruit dès la saison régulière.
Certaines villes avaient de la rancune. Montréal, elle, la vénérait comme un texte sacré.
Le palet arriva jusqu'à lui trente secondes plus tard — un vrai cadeau des dieux du hockey — et il fila vers la cage adverse. Aucun défenseur entre lui et le filet vide. Juste de la glace libre et une occasion en or.
Il aurait pu marquer depuis la ligne bleue. Il aurait pu faire ça proprement, comme un pro.
Au lieu de ça, il patina jusqu'à la ligne de but.
Il pivota en pleine course pour faire face au banc des Canadiens, le palet toujours sur sa crosse.
Et puis — avec vingt mille personnes qui hurlaient, les joueurs de Montréal qui proféraient des menaces, les caméras zoomées au maximum — il fit glisser le palet en arrière dans le filet sans même regarder.
Sans regarder, entre les jambes, putain de méprisant.
6-1.
La patinoire explosa.
Une rage pure et sans filtre.
Jace leva les bras comme s'il venait de gagner la Coupe Stanley, reculant loin du but, s'imprégnant de tout ça : les huées, la haine, cette magnifique symphonie de fureur.
Beaumont avait quitté le banc, il fonçait droit sur lui, le visage noir de colère.
« Espèce de sale arrogant... »
« Un problème, capitaine ? » Le sourire de Jace montrait toutes ses dents. « Parce qu'on aurait dit que tu voulais que je marque. Ta défense m'a pratiquement escorté jusqu'au but. »
« Je vais te... »
« Tu vas quoi ? » Jace s'approcha, envahissant son espace, les yeux brillants d'une énergie maniaque. « Marquer contre nous ? Parce que, mon pote, j'ai une nouvelle pour toi... »
Beaumont le poussa.
Pas fort. Pas un vrai combat. Juste une bousculade à deux mains sur la poitrine qui voulait dire : dégage avant que je te force à le faire.
Jace rit. Il rit. « C'est bien ce que je pensais. »
L'arbitre s'interposa avant que ça ne dégénère, mais le mal était fait.
Le banc de Montréal hurlait. La foule hurlait. Quelque part, une gourde vola sur la glace.
Et Jace Barakat retourna vers son banc comme un roi revenant de conquête, affichant un sourire si large que son visage en était douloureux. Il avait trois buts, deux passes décisives et assez de provocations pour alimenter le Twitter hockey pendant toute la semaine.
Dans le tunnel, il était toujours sur son nuage. L'énergie crépitait sous sa peau comme de l'électricité cherchant à se décharger. La victoire faisait du bien — la victoire faisait toujours du bien — mais c'était plus que ça. C'était la performance. La domination. La façon dont il avait contrôlé le match comme un chef d'orchestre, dictant le tempo, créant le chaos, forçant vingt mille personnes à ne regarder que lui.
« Putain de génie, J », dit Vicente en jetant ses gants dans son casier. « T'as été irréel ce soir. »
« Je sais. » Pas d'arrogance. Juste un fait.
Il retira son équipement pièce par pièce, méthodique malgré l'adrénaline qui chantait encore dans ses veines. Épaulières. Coudières. Le maillot trempé de sueur et de victoire. Son corps vibrait d'un reste d'énergie, celle qui suit les grands matchs : contrôle total, domination totale, pur plaisir.
Son téléphone commençait déjà à vibrer. Des messages s'accumulaient comme toujours. Des extraits tagués. Des journalistes réclamant des citations sur la danse, sur le dernier but, sur le fait de savoir s'il trouvait que Montréal méritait plus de respect.
Il ignora la plupart des messages. Il s'attarda sur celui de sa mère : Très impressionnant, habibi. Et un jour, tu me feras faire une crise cardiaque. Appelle-moi.
Il sourit. Envoya un émoji cœur et la promesse d'appeler demain.
Quelqu'un fit une blague derrière lui — Martinez imitant le visage colérique de Beaumont — et la pièce éclata de rire. Jace rit aussi, de bon cœur, parce qu'ils l'avaient bien mérité. Six-un au Centre Bell. À l'extérieur. Contre une équipe qui les détestait précisément parce qu'ils étaient trop bons.
Mais même en riant, même sous la douche, en s'habillant et en montant dans l'avion du retour, cette énergie ne retombait pas. Elle bourdonnait. Vibrait. Elle exigeait de sortir.
C'était ça, les soirées comme celle-ci : le high ne s'arrêtait pas avec le match. Il restait. Il rampait sous sa peau pour s'y nicher, le rendant nerveux, avide.
Au moment où ils atterrirent à Nashville, sa décision était prise.
Pas question de rentrer chez lui pour regarder les résumés. Pas question d'envoyer des textos à ses potes pour refaire le match. Pas question de rester seul dans sa maison trop grande et de laisser l'adrénaline s'évaporer dans le néant.
Il allait sortir.
Quelqu'un qui pourrait être à sa hauteur. Quelqu'un qui se foutait des points, de la danse ou des gros titres. Quelqu'un qui saisirait ce high avec lui pour le faire durer jusqu'à l'explosion.
Demain, il recommencerait. Demain, il serait affûté, concentré et prêt à gâcher la soirée d'une autre équipe.
Ce soir ?
Ce soir, Jace Barakat était sur une lancée qui avait besoin de compagnie, et il savait exactement où la trouver.