Un Squale en cage
Le parfum lourd du sexe, du gin de luxe et du tabac froid flottait dans l’air raréfié de mon penthouse. Sur le lit king-size, deux silhouettes magnifiques aux courbes de soie s’agitaient encore dans les draps froissés, cherchant mon regard à travers le miroir fixé au plafond. J’allumai une cigarette, un sourire arrogant aux lèvres, savourant ce sentiment de contrôle absolu. J’avais vingt-cinq ans, le monde à mes pieds, et aucune femme n’avait jamais réussi à me retenir plus d’une nuit.
— ÉMILIO CONTI !
La porte de la chambre s’ouvrit à la volée dans un claquement violent. Mes yeux croisèrent une silhouette familière, d’une élégance glaciale, qui se tenait sur le seuil.
Ma mère. Hop Conti.
Sans un mot, d’un geste de la main souverain, elle pointa la sortie. Sa prestance royale et son regard d’acier coupèrent net l’ambiance. Les deux filles comprirent la menace en une fraction de seconde ; elles ramassèrent leurs vêtements dans un silence de mort et s’éclipsèrent, terrorisées.
Je ne bougeai pas d’un pouce. Confortablement adossé à mes oreillers, je tirai une lente bouffée de ma cigarette, observant son manège avec un amusement méprisant. Elle pensait m’impressionner.
Je croisai les jambes, ancrant mon regard arrogant dans le sien, et lâchai d’une voix traînante :
— Toujours aussi dramatique, mère. La prochaine fois, frappe. Tu gâches mon matériel.
Elle s’avança, impassible, et jeta un document jauni sur les draps, juste devant moi. Je reconnus immédiatement le crissement de la plume d’or, le sceau de cire noire, et la signature de mon père.
— Ton temps est écoulé, Émilio, dit-elle d’une voix sans réplique. Ton père a signé ce contrat il y a dix ans pour obtenir l’aide des Russes et retrouver ta sœur Océanne. Tu étais mineur, mais aujourd’hui, le prix du sang doit être payé. Nous partageons notre territoire avec eux, et cette alliance scellera notre empire. L’heure est venue d’épouser Anastasia Volkov.
Je tirai une longue bouffée de ma cigarette, laissant la fumée envahir mes poumons avant de la recracher lentement vers le plafond. Le silence qui suivit fut presque étouffant. Les mots de Hop résonnaient encore, lourds, bruts, cognant contre les parois de mon crâne.
Océanne.
Dix ans avaient passé, mais la simple évocation de son nom suffisait à me ramener à mes quinze ans, à cette époque où le monde s’écroulait autour de nous. Mon père, Victor, avait dû s’humilier, courber l’échine devant le parrain russe pour arracher ma sœur à l’enfer et détruire le Dôme de verre. À l’époque, j’étais trop jeune, trop impuissant pour changer les règles du jeu. Victor avait signé de sa plume d’or. Il m’avait vendu pour sauver sa fille.
Je repoussai brutalement les draps et me levai, ignorant ma nudité pour faire face à ma mère. Mon arrogance habituelle s’était évaporée, remplacée par une rage sourde, celle d’un prédateur qui réalise que les barreaux de sa cage viennent de se refermer.
— Victor Conti m’a vendu à une gamine de huit ans, HOP, lançais-je d’une voix dangereusement calme en écrasant ma cigarette dans le cendrier de cristal. Dix ans que vous me laissez mener ma vie en feignant d’oublier que je ne m’appartiens pas. Et aujourd’hui, je devrais tout plaquer ? Pour une Russe élevée au milieu des montagnes suisses, que je n’ai jamais vue de ma vie ?
Hop ne cilla pas. Elle connaissait chacun de mes accès de colère, elle savait lire à travers mes provocations. Son regard ne quitta pas le mien.
— Ce n’est pas une négociation, Émilio, répliqua-t-elle sans élever la voix. Sans ce sacrifice, ta sœur serait morte. Les Russes nous ont aidé à la retrouver. Ton père a payé le prix pour Océanne. À ton tour de payer le tien pour la famille.
Elle fit un pas en arrière, sa silhouette se découpant parfaitement dans l’embrasure de la porte.
— Habille-toi. Les Conti n’attendent pas. Et ton avenir non plus.
Elle sortit en refermant la porte derrière elle, me laissant seul avec le contrat maudit. Mes poings se serrèrent à en blanchir mes articulations. Ils voulaient que je devienne un prisonnier diplomatique ? Qu’il en soit ainsi. Mais si je devais sombrer, j’allais m’offrir une dernière nuit d’homme libre.
Une heure plus tard, les néons pourpres du Voltaire léchaient le cuir de ma banquette VIP. C’était l’ancien bar clandestin mon père. Un repaire historique de la famille, devenu mon royaume de débauche. Ce soir, la basse entêtante de la techno ne résonnait pas dans mes tympans, elle cognait directement dans ma poitrine, au rythme de ma fureur. Dans ce sanctuaire bâti par Victor Conti, je me sentais comme un fantôme condamné d’avance.
Sur la table de verre basse, trois bouteilles de gin de collection gisaient déjà vides. Autour de moi, la faune habituelle de la haute société et des bas-fonds s’agitait, cherchant à capter une miette de mon attention. Je ne leur offrais qu’un sourire carnassier, le regard embrasé par l’alcool et le mépris.
— Encore une bouteille, Monsieur? me glissa le gérant à l’oreille, le dos courbé, terrifié à l’idée de contrarier le prince de la ville.
— Apporte-moi la réserve, répliquai-je d’une voix rauque. Et vire ces parasites de mon carré. Tout le monde dégage.
D’un simple geste, mes gardes du corps s’exécutèrent, repoussant brutalement les profiteurs et les filles faciles qui gravitaient autour de moi. Je voulais le vide. Je voulais le chaos. Je contemplai la piste de danse bondée en contrebas. Ces idiots dansaient, libres, sans se douter que le grand Émilio Conti venait d’être enchaîné comme un chien par les siens, dans le fief même de son géniteur.
J’attrapai un verre de gin pur, mes articulations encore douloureuses d’avoir serré les poings. S’ils voulaient faire de moi un agneau sacrificiel pour la paix avec les Russes, ils allaient comprendre qu’on ne dompte pas un prédateur sans y laisser des plumes. Anastasia Volkov voulait un mari ? Elle allait hériter d’un monstre.
Je vidai mon verre d’un trait, les yeux rivés sur l’entrée du bar. C’est à ce moment-là que je le vis passer la sécurité.
L’intrus écarta mes gardes du corps d’un air provocateur. Il avança d’un pas trop assuré pour un homme qui tenait à sa vie, un sourire en coin gravé sur les lèvres, avant de lever son verre dans ma direction.
— Alors, Squale. On picole en solitaire dans l’aquarium de papa ?
Mes muscles se tendirent instantanément, avant de se relâcher aussi sec. La silhouette se détacha des stroboscopes.
Dante Vance, mon meilleur ami.
D’un bref signe de tête, je fis signe à mes hommes de baisser la garde.Dante s’installa sur la banquette en face de moi, balançant ses jambes avec une désinvolture qui m’irrita presque. Il attrapa la bouteille de gin entamée, s’en servit une rasade directement au goulot, puis planta son regard perçant dans le mien.
— T’as une sale gueule, Émilio. Même pour un mec qui a passé la nuit avec deux bombes. Les rumeurs courent déjà sur les docks. Qu’est-ce qui se passe ?
Un sourire féroce, dénué de toute joie, étira mes lèvres. Je me penchai en avant.
— Le Requin a payé sa dette, lâchai-je d’une voix blanche. Et c’est moi qui passe à la caisse. On me marie, Dante. À une Volkov. La Bratva s’installe dans notre lit.
Dante manqua de s’étouffer avec son gin. Ses yeux s’écarquillèrent, mais avant qu’il ne puisse formuler une insulte, mon regard fut capté par un mouvement près du bar, juste en bas de mon carré VIP.
Une femme venait d’entrer.
Au milieu de cette faune en sueur et de la techno assourdissante, elle semblait irréelle. Elle portait une robe de soie sombre qui glissait sur ses courbes avec une décence presque insultante pour un endroit comme le Voltaire. Pas de maquillage outrancier. Une assurance tranquille, presque royale. Elle commanda un verre sans un regard pour les hommes qui la dévisageaient.
La rage qui me consumait depuis le départ de ma mère se transforma soudain en quelque chose de beaucoup plus sombre. De l’adrénaline pure. S’ils voulaient me passer la corde au cou , j’allais rappeler à ce club et à Manhattan, pourquoi on m’appelait le Squale.
— Qu’est-ce que tu fais ? grogna Dante en me voyant me lever.
— Je m’offre mon dernier sursis, répliquai-je en boutonnant ma veste de costume.
Je descendis les marches du carré VIP, mes yeux ancrés sur la nuque de l’inconnue. Elle ne savait pas encore où elle avait mis les pieds, mais elle allait apprendre que dans mon aquarium, c’est moi qui décidais qui survivait.








