L'esprit sauvage du Colorado
Le vent qui balayait les vallées du Colorado en ce début d’année 1800 portait en lui une odeur d’éternité. C’était un souffle puissant, râpeux, chargé de la senteur âcre des pins ponderosas, de la sauge écrasée sous le sabot des bêtes et de la poussière ocre des grands espaces. Pour beaucoup d’immigrants venus de l’Est ou du vieux continent, cette terre paraissait hostile, démesurée, presque inhumaine dans sa grandeur. Mais pour Rose James, elle était le seul monde qui valait la peine d’être vécu.
Du haut de ses dix-sept ans, la jeune femme ne connaissait pas d’autre horizon que ces sommets aux cimes encore enneigées qui découpaient le ciel d’un bleu limpide. Assise en califourchon sur Ciel, son hongre appaloosa au pelage moucheté, elle observait le paysage qui s’étendait à ses pieds. Rose ne montait pas comme les femmes du monde ; elle refusait catégoriquement la selle d’amazone qu’on tentait de lui imposer et la posture corsetée des dames de la ville. Elle chevauchait comme les hommes, la jambe franche, ne faisant qu’un avec sa monture.
Physiquement, Rose était un paradoxe qui ne manquait pas de faire jaser dans la petite communauté rurale de Timber Creek. Ses cheveux, d’un blond si clair qu’ils rappelaient les épis de blé mûrs sous le soleil de juillet, tombaient en une cascade souple, sans la moindre boucle artificiellement travaillée. Son visage, encadré par cette crinière d’or, était illuminé par des yeux d’un vert d’eau troublant, presque hypnotique. Mais sous cette beauté naturelle se cachait une constitution façonnée par la vie au grand air : Rose était fine, grande, dotée d’une allure athlétique et d’une musculature dessinée par le travail quotidien de la terre et le dressage des chevaux.
Elle tira doucement sur les rennes pour faire faire demi-tour à son cheval et redescendit la colline en direction du domaine familial. Les James possédaient une ferme prospère, bâtie à force de bras et de sueur par son père, Hunter James.
Hunter, âgé de quarante ans, était l’incarnation même du pionnier américain. Le visage tanné par les saisons, les mains larges et calleuses, il portait sur ses épaules la responsabilité de sa famille avec une bonté naturelle qui lui valait le respect de tous. C’était un homme la main sur le cœur, toujours prêt à partager ses réserves ou à prêter ses attelages au moindre voisin dans le besoin. Mais par-dessus tout, Hunter vénérait sa fille. Rose était la prunelle de ses yeux. Là où d’autres pères auraient cherché à mater cet esprit rebelle pour en faire une maîtresse de maison docile, Hunter souriait en voyant sa fille sauter les clôtures ou réparer un enclos abîmé. Il voyait en elle la force brute et la pureté de ce pays qu’il aimait tant.
À la maison, la situation était plus nuancée. Sierra James, sa mère de trente-sept ans, chérissait Rose d’un amour profond et inconditionnel, mais elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une pointe de résignation. Issue d’un milieu plus rangé de la côte Est, Sierra voyait avec une certaine inquiétude sa fille unique franchir le cap de l’adolescence sans adopter la moindre tenue décente. Pour Sierra, une jeune fille de dix-sept ans devait apprendre la broderie, la tenue d’un registre domestique et l’art de recevoir pour espérer trouver un bon parti. Voir Rose revenir le soir avec de la terre sous les ongles, la chemise déboutonnée au col et les cheveux pleins de brindilles lui arrachait régulièrement de doux soupirs.
Pourtant, Rose n’était pas une ignorante. Contrairement à beaucoup de jeunes filles de la frontière, elle était très instruite. Elle lisait les classiques, écrivait d’une plume fine et maîtrisait le calcul avec une aisance remarquable. Son rêve le plus cher aurait été de devenir institutrice, de transmettre ce savoir qui l’animait tant. Mais pour les notables de la petite bourgade de Timber Creek, Rose n’était pas assez « sage » ni assez rangée pour se voir confier l’éducation des enfants de la ville. On la trouvait trop directe, trop garçon manqué, trop prompte à dire ce qu’elle pensait sans s’embarrasser des conventions sociales.
Faute de pouvoir enseigner à l’école du comté, Rose avait trouvé sa propre voie, une voie qui correspondait bien plus à sa nature profonde. Depuis deux ans, elle s’occupait de la petite école établie à la lisière de la réserve indienne voisine.
Là-bas, chez les natifs, le caractère de Rose ne choquait personne. Au contraire. Les Indiens trouvaient la raideur des femmes blanches artificielle et absurde. La franchise de Rose, son aisance à cheval, son respect pour la terre et son comportement instinctif étaient perçus comme des qualités nobles. Elle enseignait la lecture et l’écriture aux jeunes enfants de la réserve avec une patience infinie, tout en apprenant d’eux les secrets des plantes, les pistes de chasse et la langue des signes de la prairie.
Alors que le soleil atteignait son zénith, baignant la plaine d’une lumière chaude et dorée, Rose dépassa l’enceinte de la réserve pour se diriger vers les terres de son père. Au loin, sur la parcelle voisine qui était restée à l’abandon depuis plusieurs mois, une animation inhabituelle attira son attention.
Un chariot bâché était stationné près de la piste, et la silhouette d’un homme s’affairait à décharger du matériel. La propriété voisine venait d’être rachetée, Rose le savait par son père, mais elle n’avait pas encore croisé le nouveau venu.
Piquée par la curiosité, elle orienta Ciel vers la ligne de démarcation des deux propriétés. À mesure qu’elle approchait, l’homme se redressa pour essuyer la sueur qui perlait sur son front.
Il s’agissait d’un jeune homme d’une vingtaine d’années. Vêtu d’une chemise de toile claire usée aux coudes et d’un gilet de cuir souple, il dégageait une énergie vive et chaleureuse. Ses cheveux châtains clairs, attrapés par le vent, encadraient un visage aux traits réguliers et ouverts. Mais ce qui frappa immédiatement Rose, ce furent ses yeux : un marron très clair, presque doré, qui pétillaient d’une bonté naturelle et d’une joie de vivre évidente.
— Holà ! llança Rose en retenant son cheval à quelques mètres de lui.
Le jeune homme sursauta légèrement avant de planter son regard dans le sien. Pendant un court instant, il resta immobile, manifestement désarçonné par la vision de cette jeune femme aux cheveux de blé et aux yeux vert d’eau qui le fixait avec une assurance peu commune, haut perchée sur son appaloosa.
Puis, un large sourire gourmand et sincère étira ses lèvres.
— Bonjour, mademoiselle ! répondit-il d’une voix claire et timbre. Je ne m’attendais pas à avoir du comité d’accueil si vite dans ces parages.
— Je ne suis pas un comité d’accueil, répliqua Rose en descendant de selle d’un mouvement fluide et agile qui la fit atterrir sans bruit dans la poussière. Je suis Rose James. Mon père possède la ferme juste de l’autre côté de ce ruisseau. Et vous êtes en train de décharger des piquets de cèdre sur une terre qui manque cruellement d’eau à cette époque de l’année.
Le jeune homme éclata d’un rire franc, nullement vexé par l’accueil direct de sa voisine. Il posa le piquet qu’il tenait et retira son chapeau avec une courtoisie déplacée mais charmante au milieu de nulle part.
— Ravie de faire votre connaissance, Rose James. Je m’appelle Carter. Carter Bart. Et pour ce qui est de l’eau, disons que c’est le premier défi d’une longue liste. Je viens tout juste d’acheter ce lopin de terre.
Il avait vingt-trois ans, n’avait pas de famille proche dans le secteur et portait en lui tout l’enthousiasme d’un homme prêt à bâtir son propre destin. Malgré son inexpérience visible sur certains travaux lourds, il y avait dans ses yeux marron clair une détermination sans faille et une bravoure qui ne manquèrent pas d’interpeller la jeune femme.
— Vous comptez construire votre cabane tout seul avec ça ? demanda Rose en désignant du menton la pile de bois hâtivement entassée sur la charrette.
— Il faut bien commencer quelque part, non ? répondit Carter en haussant les épaules avec amusement. Je me suis dit qu’un toit avant les premières pluies de l’automne serait un bon début.
Rose l’observa un instant. Il y avait chez ce Carter Bart une absence totale de malice ou d’arrogance. Contrairement aux garçons de la ville qui la regardaient soit avec condescendance, soit avec une gêne déplacée, Carter la considérait simplement, d’égal à égal, avec une curiosité pétillante.
— Le sol est trop dur par ici pour être creusé à la seule force de la pelle, lui expliqua-t-elle en faisant quelques pas vers son chariot. Si vous ne détrempez pas la terre avant d’enfoncer vos fondations, vous allez y laisser vos bras et casser vos outils.
Carter la fixa, impressionné par la précision de la remarque. Il posa les poings sur ses hanches et la contempla avec une admiration mal dissimulée.
— Vous avez l’air de m’en savoir bien plus long que moi sur la question, Rose.
— C’est ce qui arrive quand on grandit dans le Colorado au lieu de lire des livres sur la conquête de l’Ouest dans le confort de sa chambre, railla-t-elle gentiment avec un petit sourire en coin.
Avant que Carter ne puisse répliquer, le bruit caractéristique de sabots lourds se fit entendre sur la piste. Un second cavalier approchait à allure modérée. Rose reconnut immédiatement la silhouette massive de son père sur son grand cheval baie.
Hunter James s’arrêta à la hauteur du duo, balayant du regard la charrette de Carter, puis sa fille, avant de laisser poindre une lueur d’amusement dans ses yeux sombres.
— Rose ! Je me demandais où tu étais passée. Je vois que tu as déjà fait la connaissance de notre nouveau voisin.
— Bonjour, monsieur, dit Carter en s’avançant la main tendue vers le propriétaire. Carter Bart. Je viens de m’installer sur la parcelle voisine.
Hunter descendit de cheval et serra la main du jeune homme avec une poigne ferme qui témoigna d’emblée de son approbation. Il jeta un coup d’œil au matériel accumulé et au visage fatigué mais courageux du jeune cowboy.
— Hunter James. Bienvenue dans le secteur, fils. Et si tu permets un conseil d’un vieux briscard : ne laisse pas ma fille te donner trop d’ordres, elle a tendance à croire qu’elle dirige tout le comté.
— C’est une excellente conseillère, monsieur James, répondit Carter en jetant un regard complice à Rose. Elle vient de me sauver d’une belle erreur de débutant.
Hunter sourit largement. Il aimait déjà la nature de ce garçon : pas de fierté mal placée, du courage, et un respect immédiat pour le travail bien fait. La main sur le cœur, comme à son habitude, Hunter ne réfléchit pas plus de deux secondes.
— Écoute-moi bien, Carter. Tu n’arriveras à rien tout seul avec ce matériel pour monter une cabane digne de ce nom. Cet après-midi, mon fils Henry et moi viendrons te donner un coup de main avec nos bœufs pour tirer les pièces de charpente. Et ce soir, tu viendras manger à la maison. Ma femme Sierra cuisine le meilleur ragoût à cinquante miles à la ronde, et je ne prends pas non comme réponse.
Carter, surpris par tant de générosité spontanée, resta un instant muet avant de répondre, la voix empreinte d’une profonde gratitude :
— Je... je ne sais pas comment vous remercier, monsieur James. C’est extrêmement généreux.
— C’est la loi de la frontière, mon garçon, déclara Hunter en remontant en selle. On s’entraide ou on coule. À cet après-midi !
Rose remonta à son tour sur Ciel sous le regard captivé de Carter. Elle ajusta ses rennes, lui adressa un léger signe de la tête et éperonna doucement son cheval pour rattraper son père.
En s’éloignant, elle sentit le regard du jeune homme rivé sur son dos. Pour la première fois depuis bien longtemps, l’attention d’un homme ne l’agaçait pas. Au contraire. Une étrange chaleur venait de s’installer au creux de sa poitrine, une étincelle discrète qui ne demandait qu’à s’enflammer sous le grand soleil du Colorado.








