CHAPITRE 1 : KASSIE
Le taxi pile devant la station. La pluie bat le pavé dans un bruit sourd. Je pousse la portière, attrape le manche de ma valise dans le coffre trempé et m'avance de deux pas avant de réaliser mon oubli : la malle est restée grande ouverte.
Je fais demi-tour précipitamment, la claque grossièrement dans un fracas métallique et lâche un « Pardon ! » étouffé à l'attention du chauffeur. Dans ma précipitation, mon pied glisse sur l'asphalte trempé. Je manque de me ramasser magistralement, me rattrape in extremis à la carrosserie, puis tire ma valise à bout de bras jusqu'au bus qui attend sous l'averse.
Je grimpe les marches, trempée jusqu'aux os. Balayant l'allée du regard, je ne croise aucun visage familier. Rien que des inconnus. Les bras croisés sur ma poitrine humide, je regarde devant moi, puis jette un coup d'œil distrait vers l'arrière.
— Hey, tu peux prendre ma place si tu veux ! me lance un jeune adolescent en commençant à se lever.
— Rassis-toi, c'est pas la peine, je lui réponds sèchement.
Il insiste, mais je finis par m'installer. Je colle mon visage contre la vitre froide, observant les gouttes de pluie dévaler le verre et le paysage flou du dehors. En poussant un soupir, j'ouvre mon sac à dos, en tire mon grand sweat bleu à l'effigie du loup gris et l'enfile précipitamment pour chasser le froid.
Quelques minutes plus tard, le bus marque un arrêt. Les portes s'ouvrent dans un pshhh pneumatique et de nouveaux passagers montent. Parmi eux, une jeune fille complètement trempée avance péniblement dans l'allée.
Je me lève et l'interpelle :
— Tu peux t'asseoir ici !
Elle s'avance pour prendre la place, mais un mec sort de nulle part et la bouscule brutalement pour s'y jeter en premier, posant son sac sans ménagement. La fille manque de basculer en arrière ; je la rattrape de justesse par le bras avant qu'elle ne touche le sol.
La colère me monte instantanément au cerveau. Je m'avance vers le type.
— Lève-toi, je lui ordonne d'un ton sans appel.
— Non, lance-t-il sans même me regarder. La place était libre, je me suis assis.
Sans accorder un regard de plus à la scène, il sort un grand casque audio noir de son sac, le cale sur ses oreilles et tourne la tête vers la vitre.
Une vague de rage pure m'envahit.
— Hey, TOI ! Je te parle !
Je tends le bras et lui arrache son casque violemment.
— LÈVE-TOI ! je crie.
Tout le monde dans le bus se tait et nous regarde, mais je m'en fous royalement. Mes doigts sont crispés sur le plastique froid du casque, ma respiration est courte, et cette colère me ramène directement à la source de tout ce bordel...
Trois jours plus tôt.
Je suis allongée dans la pénombre de ma chambre, les yeux fixés au plafond, la même musique sombre tournant en boucle dans mes oreilles depuis des jours. Ça m'énerve, mais je refuse de changer de morceau.
Ça fait deux semaines. Deux semaines pile qu'Aston m'a larguée devant le lycée, sous une pluie battante. Comme dans un putain de film dramatique. Au début, j'y croyais tellement... Les premiers moments étaient magiques, je pensais vraiment qu'on avait quelque chose de fort. Puis la toxicité a tout bouffé. Ça a tout détruit. Je le sais maintenant : je ne ressentirai plus jamais d'amour véritable pour quelqu'un. Je n'y crois plus, c'est terminé.
On frappe à la porte.
— Y a personne ! je crie. Demi-tour !
Je m'enferme complètement sous ma couette. J'entends la porte s'ouvrir, puis des pas lourds s'avancer vers le lit. Le matelas s'enfonce. Une main vient se poser sur moi.
— Ça va aller, ma chérie... essaie de consoler ma mère.
— Je veux rien savoir. Je veux juste des trucs à grignoter et c'est tout. Dégage, maman.
Sans prévenir, elle empoigne le drap et le tire d'un coup sec.
La lumière crue m'agresse violemment les yeux. Je grimace, aveuglée, balayant l'air du bras.
— Je n'aime pas la façon dont tu me parles, Kassie ! tranche-t-elle. Ça va aller maintenant. Tu vas sortir d'ici, prendre l'air. Tu ne vas pas rester dans le noir à broyer du noir indéfiniment.
— Désolée... mais laisse-moi seule, s'il te plaît.
Des pas résonnent dans le couloir. Nous tournons toutes les deux la tête vers la porte. Jaden déboule dans la pièce.
— Salut ! lance mon meilleur ami. J'ai frappé mais personne répondait.
Il s'approche du lit, me regarde de haut en bas et lâche :
— Alors Kassie, comment tu vas après ta rupture ?
— Va te faire voir, Jaden. T'as rien à faire ici.
— Calme-toi, Godzilla, range tes crocs ! rit-il. Ça fait un bail. Écoute, j'ai découvert les vacances du siècle. Une très, très bonne opportunité.
Il tire de sa poche un prospectus complètement froissé et me le tend. Je lis le nom : Apex Creek.
— Hors de question ! je tranche aussitôt. Je vais pas me taper un endroit plein de gosses mal polis, mal élevés et bruyants. Je préfère rester dans ma chambre à broyer du noir. Et de toute façon, si j'y vais, je noie tous les enfants dans le lac.
— Doucement la sauvageonne, tu vas noyer personne, m'arrête Jaden. C'est pas pour des gaminets, c'est un camp d'adolescents. Tu pourras faire ce que tu veux là-bas.
Ma mère saute sur l'occasion :
— C'est l'opportunité du siècle pour te détendre ! Pour oublier cet Aston de pacotille, et peut-être même trouver un nouvel amoureux...
— Pas question !
— Et tu vas faire quoi d'autre ? s'emporte ma mère. À part la boxe ? Tu vas laisser ce minable te démolir sans même lever le petit doigt ? Tu n'as même pas riposté ! Tu fais exactement comme ton fumier de salaud de père : il faisait la même chose, il s'écrasait au premier impact et il fuyait !
La comparaison me fait bondir. La colère explose. Je me mets à les insulter tous les deux, les yeux injectés de sang.
Jaden s'interpose, posant ses mains sur mes épaules :
— Du calme, Kassie. Calme-toi. Réfléchis-y juste, d'accord ?
Je serre les dents, la poitrine oppressée.
— D'accord... Je vais y réfléchir. Maintenant sortez.
Je suis toujours debout dans l'allée du bus, le casque entre les mains.
Le type se lève. Il me dépasse d'une tête, une carrure imposante, et me regarde bizarrement. Il me tend la main.
— Mon casque.
Je ne dis rien, le fixant avec hargne.
— Rend-moi mon casque, s'il te plaît.
Son ton change, devenant soudainement dangereux, lourd de menaces. Il s'avance pour me le repasser des mains, mais au même moment, je le laisse tomber.
Le bus pilonne ses freins et s'arrête brutalement. Déséquilibrée par la secousse, je bascule vers lui. Mon pied vient s'écraser de tout son poids sur l'objet au sol.
CRAAACK.
Un craquement sec et définitif retentit dans tout l'habitacle.
Il abaisse son regard sombre vers le sol, puis me fixe à nouveau. Sans un mot, il se penche, ramasse son casque complètement détruit et fait un simple hochement de tête.
— Pousse-toi.
Je me décale. Il passe à côté de moi sans un regard et s'éloigne vers le fond du bus pour rejoindre d'autres gars.