LES PREMIÈRES FISSURES
Le silence de l’espace n’était qu’une illusion. À bord de la station d’observation Astraea, suspendue à quatre cents kilomètres au-dessus de la courbure bleue de la Terre, le silence avait le son d’un ronronnement mécanique incessant : le brassage de l’air recyclé, le murmure des pompes et le léger craquement des parois d’alliage soumises aux écarts thermiques solaires.
Dans le module de vie du pont B, le docteur David Vance fixait l’écran de son terminal avec une tasse de café tiède entre les mains. Tout semblait normal. Cela faisait six mois qu’il occupait le poste de responsable de la sécurité biologique à bord d’Astraea, une structure orbitale dédiée à l’analyse de poussières spatiales et d’échantillons géocroiseurs.
Depuis la récupération d’un fragment d’astéroïde par la sonde Scylla, quarante-huit heures plus tôt, quelque chose semblait avoir changé à bord.
La porte coulissante du sas s’ouvrit dans un sifflement pneumatique. Elena, l’ingénieure système, entra. Elle avait des cernes profonds sous les yeux et le teint pâle.
— David, est-ce que tu as jeté un œil aux relevés de température du secteur de stockage ? demanda-t-elle sans même le saluer.
— Non, je sortais de ma garde. Pourquoi ?
— Ça fait trois fois que le processeur central enregistre des micro-variations. Un à deux degrés de plus, pendant deux secondes, puis ça revient à la normale. Et le système d’aération du pont inférieur émet un sifflement anormal. Comme une vibration à basse fréquence.
David fronça les sourcils en posant sa tasse.
— C’est probablement un problème de détendeur sur la boucle secondaire. Tu en as parlé à Marcus ? C’est lui qui gère le module de confinement cette semaine.
Elena laissa échapper un rire sec, dénué de toute gaieté.
— Marcus est intolérable depuis ce matin. Il s’est enfermé dans la salle de contrôle du confinement. Quand je suis allée lui demander les accès pour calibrer les capteurs, il m’a presque hurlé dessus. Il prétend que le bruit vient de mes machines et qu’on l’empêche de travailler.
David redressa la tête, surpris. Marcus était habituellement l’homme le plus calme et méthodique de l’équipe. Un géophysicien flegmatique que rien ne perturbait.
— Il est juste fatigué, tenta de temporiser David. On est tous sur les nerfs avec cette mission.
— Ce n’est pas de la fatigue, David. Il ne clignait même pas des yeux quand il me parlait. Il avait cette lueur... bizarre. Et il tremblait.
Un cliquètement métallique retentit au-dessus de leurs têtes, suivi d’une courte baisse d’intensité du réseau d’éclairage. Les bandes LED du plafond clignotèrent deux fois avant de revenir à leur éclat blanc et cru.
— Encore une fluctuation, murmura Elena en ajustant nerveusement sa combinaison. Je te le dis, quelque chose ne tourne pas rond.
David se leva. Un pressentiment désagréable commençait à lui nouer l’estomac.
— Viens, on va aller voir Marcus ensemble. Si la fatigue commence à altérer le comportement de l’équipage, c’est mon rôle de le mettre en repos forcé.
Ils s’engagèrent dans le couloir étroit reliant le pont de vie au secteur de recherche scientifique. À mesure qu’ils avançaient, le silence habituel de la station semblait altéré. Ce n’était pas un bruit fort, mais un léger grésillement dans les haut-parleurs de l’intercom, accompagné d’une odeur inhabituelle dans l’air recyclé, une odeur métallique, lourde, presque cuivrée, rappelant l’ozone après un orage.
Lorsqu’ils arrivèrent devant le sas du laboratoire de confinement, la porte blindée était verrouillée de l’intérieur. La voyant rouge d’occupation était allumée.
David appuya sur le bouton d’intercom.
— Marcus ? C’est David. Ouvre le sas, s’il te plaît. On doit vérifier les paramètres d’aération.
Seul un grésillement statique lui répondit. David colla son oreille contre le panneau d’acier renforcé. De l’autre côté, il entendit un bruit de pas rapides, saccadés, puis le fracas d’un objet en verre qui volait en éclats.
— Marcus ! lança David en tapant du poing contre la paroi. Réponds-moi ! Qu’est-ce qui se passe là-dedans ?
Soudain, la voix de Marcus résonna à travers l’intercom. Elle était rauque, hachée par une respiration rapide et sifflante.
— N’approchez pas... Vous faites trop de bruit. Vos voix... ça interfère.
— Marcus, tu te sens bien ? demanda David d’une voix posée, adoptant son ton médical le plus rassurant. Tu as de la fièvre ? Ouvre la porte, je veux juste vérifier tes constantes.
— IL N’Y A RIEN À VÉRIFIER ! hurla soudainement Marcus dans le haut-parleur avec une violence telle que le son satura. Vous ne comprenez rien ! Vous gâchez la fréquence ! Elle essaie de s’aligner et vous ne faites que parler !
Elena fit un pas en arrière, le visage décomposé.
— David... regarde la vitre de contrôle manuel.
David s’approcha du petit hublot d’observation sécurisé sur le côté du sas. L’intérieur de la salle de commande du laboratoire était plongé dans une obscurité presque totale, seule la lumière des écrans d’ordinateur éclairait la pièce.
Marcus était debout au milieu de la pièce, le dos tourné au hublot. David attendit quelques secondes. Marcus ne bougeait plus. Puis sa tête pivota lentement de quelques degrés, comme s’il venait d’entendre quelque chose derrière lui. Il resta ainsi, parfaitement immobile. — Marcus ? Sa tête revint brutalement à sa position initiale. David sentit son estomac se nouer.
— Il fait une crise psychotique aiguë, déclara David, le cœur battant à toute vitesse. Il faut déverrouiller le sas depuis la console centrale du pont A. Il va se mutiler.
— Je m’en occupe ! cria Elena en se retournant pour courir vers le module de commande.
À ce moment exact, un cri inhumain retentit à l’intérieur du laboratoire. Ce n’était plus la voix de Marcus, mais un hurlement de rage pure, viscéral, suivi du bruit sourd d’un corps se jetant de tout son poids contre les installations. Des alarmes de pression commencèrent à clignoter en orange le long du couloir.
« Attention. Anomalie de pression détectée dans le sas de confinement 3. Pression interne en hausse rapide. »
— Marcus, arrête ! cria David à travers la vitre.
Par le hublot, David vit Marcus se retourner brusquement. Le visage du chercheur était déformé par une grimace d’une violence inouïe. Ses yeux étaient profondément injectés de sang, les vaisseaux de son cou gonflés à l’extrême. Mais ce qui arrêta net la respiration de David, ce fut la couleur des fluides qui s’échappaient des narines et des blessures de Marcus : ce n’était pas du sang rouge, mais un liquide sombre, presque noir, d’une viscosité anormale.
Marcus se jeta contre le panneau de commande d’urgence du laboratoire et arracha le levier de purge manuelle dans un geste de pure démence.
— NON ! hurla David.
Un choc sourd ébranla la cloison. Le système de confinement s’extirpa de ses gonds sous l’effet de la surpression. À l’intérieur de la pièce, les conduites de fluide se brisèrent, libérant un jet de vapeur brûlante qui enveloppa la silhouette de Marcus. Il s’effondra au sol dans un dernier spasme, immobile.
Le silence retomba brutalement dans le couloir, troublé seulement par le clignotement orange de l’alarme de secours et le souffle court de David.
Elena revint en courant, s’arrêtant pile à côté de David, les mains tremblantes.
— J’ai... j’ai coupé l’accès au réseau... Qu’est-ce qui s’est passé ?
David ne répondit pas immédiatement.
— Il est mort, dit-il d’une voix basse, le souffle court.
— Mais... pourquoi ? Pourquoi cette rage ? Qu’est-ce qui lui a pris ?
David ne répondit pas. Son regard s’était posé sur le sol du laboratoire, juste à côté de la main ensanglantée de Marcus. Dans la pénombre, il crut voir quelque chose. Une sorte de réseau de fils extrêmement fins, sombres comme de la suie, qui semblaient frémir doucement au contact du sang étalé sur le métal.
Puis, plus rien. Le mouvement disparut, comme s’il n’avait été qu’une illusion d’optique causée par la vapeur.
— On isole la zone, ordonna David, sentant une terreur froide envahir peu à peu chaque cellule de son corps. On verrouille ce secteur, on informe le commandant, et personne... absolument personne ne rentre dans ce laboratoire sans combinaison biologique intégrale.
Alors qu’ils faisaient demi-tour, le système de ventilation au-dessus d’eux émit un long cliquètement métallique. Une bouffée d’air chaud glissa sur la nuque de David. Il s’arrêta. Elena aussi. — Tu as senti ça ? David leva lentement les yeux vers la grille de ventilation. Quelque chose, derrière le métal, venait de respirer. Une seule fois. Puis le silence revint.