Le Voleur de Bagdad
La poussière de Bagdad avait un goût de cendre et de cuivre. Accroupi sur le toit plat d’une échoppe d’épices, Basim Ibn Ishaq observa la rue ensorcelée par la chaleur de l’après-midi. Le soleil de plomb faisait miroiter les dômes de la cité ronde, transformant la capitale abbasside en un mirage doré. Mais pour un gamin des rues au ventre creux, la beauté de la ville n’était qu’un décor pour survivre.
À dix-sept ans, Basim connaissait chaque pierre, chaque gouttière et chaque cachette des bas-fonds de Karkh. Vêtu de tuniques élimées et rapiécées, les pieds nus durcis par les cailloux brûlants, il se fondait dans la foule comme une ombre insaisissable.
— Alors, le fantôme, tu attends qu’une bourse tombe du ciel ?
La voix essoufflée brisa sa concentration. Is’haq, son complice et le plus proche de ce qu’il pouvait appeler un frère, émergea derrière la margelle, un melon à demi entamé sous le bras. Les joues creuses et les yeux rieurs d’Is’haq trahissaient pourtant la même fatigue chronique qui rongeait tous les orphelins du quartier.
— Je guette, Is’haq, chuchota Basim en ajustant sa prise sur son sac de cuir vide. Pas un mot de plus. Tu vois le marchand près de l’étal de dattes ? Celui avec la bague en saphir et la bedaine bien ronde ?
— Le gros Hassan ? Celui qui a menacé de nous faire couper la main la semaine dernière ?
— Lui-même. Il vient de recevoir une livraison de soieries de Perse. Et dans sa précipitation pour escroquer les acheteurs, il a laissé son coffret entrouvert sur son comptoir arrière.
Is’haq siffla entre ses dents, partagé entre l’admiration et la terreur.
— C’est de la folie pure. Sa garde privée patrouille toutes les dix minutes.
— Justement. Neuf minutes, rectifia Basim avec un sourire en coin. C’est tout le temps qu’il me faut.
Sans attendre de réponse, Basim glissa hors du toit. Il se laissa choir le long d’une gouttière en bois vermoulu, amortit sa chute dans la poussière d’une ruelle étroite, puis se fondit instantanément dans le flux incessant des marchands, des porteurs d’eau et des pèlerins. Ses mouvements étaient fluides, presque prémonitoires. À plusieurs reprises, sans même avoir à regarder en arrière, il esquiva des charrettes de foin et des gardes en armes avant même qu’ils ne tournent le coin, guidé par un étrange bourdonnement au fond de son crâne — un réflexe inné, une acuité visuelle et auditive qui semblait parfois le couper du monde réel.
Il s’infiltra derrière l’échoppe d’Hassan, se faufilant entre des ballots de jute sentant le safran et le cumin. Le coffret en bois précieux était là, scintillant dans la pénombre de l’arrière-boutique. En quelques secondes, ses doigts agiles extirpèrent une lourde bourse de dinars et un médaillon en argent ciselé.
Mais au moment de reculer, une ombre massive se dressa devant lui. Hassan en personne, armé d’un gourdin en bois clouté, bloquait la seule issue.
— Je t’ai à l’œil, vermine ! rugit le marchand.
Le cœur de Basim rata un bat. Ses muscles se tendirent, prêts à bondir. C’est à cet instant précis, sous le choc de l’adrénaline, que la réalité sembla se fracturer. La pièce autour de lui prit une teinte grisâtre, et l’espace d’une fraction de seconde, le visage d’Hassan se déforma dans son esprit. Ce ne fut pas seulement un marchand apeuré et furieux qu’il vit, mais une silhouette gigantesque, cornue, écrasante, prisonnière de flammes et de chaînes invisibles. Une voix glaciale, résonnant comme un écho ancestral au fond de son âme, chuchota : « Écrase cette insignifiante créature. »
Un vertige violent manqua de terrasser Basim. Des images de sang, de grands palais de marbre blanc ravagés par un cataclysme et d’une haine abyssale traversèrent ses yeux grands ouverts.
— Hé ! Gamin ! Qu’est-ce qui t’preux ? hurla Hassan en levant son gourdin.
Secoué par cette vision fulgurante, Basim recula brusquement, repoussant le marchand d’une pichenette d’une force anormale qui projeta le gros homme à travers ses propres cageots de fruits. Stupéfait par sa propre violence, Basim ne demanda pas son reste. Il bondit par-dessus le comptoir, traversa la rue en trombe et disparut dans le dédale des ruelles sombres, laissant un marché en émoi derrière lui.
Il fallut une longue course effrénée à travers les méandres de Bagdad pour que Basim retrouve sa respiration. Il s’effondra enfin contre un mur de brique froide, dans une impasse déserte, les mains tremblantes et le front perlé de sueur froide.
Dans sa paume, la bourse de dinars et le médaillon étaient serrés à s’en faire mal aux jointures. Mais son esprit, lui, était ailleurs.
Ce n’était pas la première fois que ces cauchemars le visitaient en plein jour, mais c’était la première fois qu’ils prenaient le contrôle de son corps. Tandis que le soleil achevait sa course derrière les remparts de la cité, Basim porta une main tremblante à son front, sentant sourdre en lui une angoisse terrible.
Au fond de son âme, quelque chose venait de s’éveiller. Et ce quelque chose n’était plus disposé à se rendormir.