LE CONTRAT DE TROP
Note de l’auteur
Ce roman est né d’une envie simple mais viscérale : explorer la fragilité de nos certitudes modernes face à un effondrement soudain, incontrôlable et absolu. Dans les paysages nordiques, froids et isolés qui me sont chers, la nature et l’hiver deviennent des personnages à part entière, des témoins silencieux d’un cauchemar biologique où l’être humain bascule en quelques secondes.
Au-delà de la tension, de l’horreur scientifique et de l’action, Protocole Ravin est avant tout une histoire de loyauté et de promesse. Celle d’Alexandre, qui traverse l’enfer d’une ville qui s’effondre pour retrouver Clara, prouvant que même lorsque le monde sombre dans les ténèbres, ce sont nos liens les plus sincères qui nous gardent debout.
Je vous souhaite une excellente immersion au cœur de Saint-Anselme. Attachez votre ceinture, gardez un œil sur l’ombre des sapins... et bonne lecture.
La berline de livraison, un modèle gris éraillé par les années, tressautait sur la chaussée abîmée. Il était 22 h 30. Dans deux heures, le calendrier afficherait minuit, le début de l’anniversaire de Clara. Et lui, il était coincé dans le trafic de fin de soirée, à faire des courses pour un complexe hospitalier universitaire.
Le pare-brise se piquait des premiers flocons d’une tempête annoncée depuis trois jours. Un froid glacial s’immisçait par le joint usé de la portière. Alex serra le volant plus fort, les jointures blanchies.
Le GPS clignota : Arrivée dans 4 minutes.
C’était sa dernière course. Clara l’attendait chez des amis pour fêter minuit, il avait imaginé cette soirée depuis des semaines, les rires, les cadeaux, et surtout cette petite boîte en velours cachée au fond de sa veste, l’alliance payée avec ses économies des derniers mois.
— Allez, avance..., murmura-t-il devant le feu qui passait au rouge.
Au débarcadère du centre hospitalier, un garde le fit signer une tablette sans lever les yeux.
— Livraison urgente, laboratoire d’immunologie avancée. Marquage bleu au sol, quatrième porte à gauche.
Alex traversa les couloirs stériles, ses semelles crissant dans le silence. L’odeur d’antiseptique lui souleva le cœur. Une seule idée le tenait debout : livrer, puis rejoindre la fête à temps pour l’embrasser à minuit.
Il frappa. Un homme lui ouvrit aussitôt, la quarantaine, grand, le visage émacié, une blouse blanche sans le moindre pli. Ses yeux d’un bleu d’acier se posèrent sur Alex avec une intensité qui ne cillait pas. Il s’essuyait les mains sur un mouchoir de tissu, un geste répété, mécanique, comme s’il n’arrivait pas à se sentir propre. Son regard revenait sans cesse à l’horloge murale, pas nerveux. Chronométré.
— Alexandre ? demanda-t-il, la voix étrangement égale.
— Oui, c’est moi.
Le médecin saisit le conteneur isotherme et le posa sur l’inox, sans un mot, vérifiant les scellés du bout des doigts, comme s’il comptait quelque chose.
— Voilà, tout est en règle. Bonne fin de soirée.
Alex se retourna vers la sortie.
— Attendez.
Il se figea, la main à mi-chemin de la poignée.
Le médecin contourna la table, ses pas n’émettant presque aucun bruit sur le carrelage. Il s’arrêta devant Alex, bloquant la sortie de sa carrure, et sortit de sa blouse une liasse de billets neufs.
— J’ai un autre acheminement. En urgence absolue.
Alex recula d’un pas.
— Non. Ma journée est finie. Ma compagne m’attend pour son anniversaire à minuit, je suis déjà juste dans les temps.
Le médecin ne cilla pas.
— Cinq mille dollars, Alexandre. Pour un trajet de deux heures. Deux mois de votre salaire.
Alex se tut. Ses yeux glissèrent vers les billets, puis sa main vers la poche intérieure de sa veste, là où reposait la bague. Cinq mille dollars, c’était le bijou remboursé d’un coup, et un coussin pour leur couple. Deux heures de retard à la fête, mais la tentation était trop forte.
— C’est où ? demanda-t-il, la voix basse.
Le médecin lui tendit une feuille pliée : un itinéraire tracé à la main, sans adresse officielle, menant vers Saint-Anselme et sa zone forestière isolée.
— C’est quoi, au juste ? insista Alex.
Le médecin attrapa un second caisson, plus volumineux, cerclé de métal, marqué d’un symbole de risque biologique, verrouillé par un système électronique.
— Du matériel sensible. Ne l’ouvrez pas. Ne le soumettez à aucun choc. Qu’il reste scellé, en tout temps.
Alex saisit la poignée. Le caisson était lourd, trop lourd pour son volume. Et pendant une seconde, l’espace d’un battement de cœur, quelque chose à l’intérieur se déplaça, comme si le contenu n’était pas tout à fait immobile.
Le médecin le regardait déjà s’éloigner, le mouchoir de nouveau entre les mains.
— Vous serez à Saint-Anselme avant minuit, dit-il. Ça devrait vous laisser large.
Alex empocha les billets et sortit dans la nuit glaciale, pressé de commencer sa dernière course de la soirée, ignorant qu’il venait de franchir une porte qu’aucune somme d’argent au monde ne pourrait jamais lui permettre de refermer.