Escale interdite

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Résumé

Laurie a trente-sept ans, un mari qu’elle aime, deux jeunes enfants et une vie parfaitement rangée. Mais Laurie est aussi hôtesse de l’air depuis douze ans. Et lorsqu’elle quitte Paris, une autre femme prend progressivement sa place. Son terrain de jeu commence à bord. Avant certaines escales, elle repère parmi les passagers un homme voyageant seul. Quelques regards, une attention à peine perceptible, puis, si le désir est là, un petit bristol glissé sous la serviette avec le café : Laurie. Un numéro de téléphone. Rien d’autre. À lui de comprendre. Lorsqu’il écrit, Laurie lui répond toujours de la même manière : une heure, un hôtel, un numéro de chambre. Commence alors une nuit sans promesse et sans lendemain, durant laquelle l’épouse et la mère disparaissent derrière une femme libre, audacieuse et insatiable. Laurie maîtrise son jeu depuis des années. Elle en connaît les règles. Elle en contrôle les risques. Jusqu’à l’escale où quelque chose ne se passe pas comme prévu. Escale interdite, l’histoire d’une femme, de deux vies et d’un secret qui voyage avec elle.

Genre :
Erotica
Auteur :
Gabriel_Marin
Statut :
En cours
Chapitres :
12
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Rome

Le chariot avançait lentement dans l’allée centrale, avec ses petits claquements métalliques réguliers à chaque raccord du plancher.

— Café, thé, boissons fraîches ?

Laurie poussait d’une main et servait de l’autre avec cette aisance mécanique que donnent douze années de métier. Elle n’avait pratiquement plus besoin de regarder ce qu’elle faisait. Une bouteille attrapée derrière elle, deux glaçons, une serviette, le gobelet tendu avec le sourire approprié. Son corps connaissait l’étroitesse de la cabine par cœur.

L’uniforme lui allait particulièrement bien. La jupe sombre s’arrêtait juste au-dessus du genou. Des collants noirs très fins enveloppaient ses jambes et disparaissaient dans des escarpins à petit talon, suffisamment élégants pour souligner sa silhouette sans rendre impossible une journée passée debout. Sa chemise claire était ajustée à la taille et épousait sa poitrine généreuse sans rien perdre de sa correction professionnelle. Un foulard noué autour du cou apportait la seule touche de couleur.

Ses cheveux bruns étaient relevés. Quelques mèches s’étaient libérées depuis le décollage et encadraient maintenant son visage. Son maquillage était discret : mascara, teint légèrement poudré, bouche brillante. Rien d’excessif. Rien qui distinguât Laurie des milliers de femmes en uniforme qui traversaient chaque jour les aéroports européens.

Elle avait trente-sept ans, deux enfants, un mari professeur des écoles et douze années d’ancienneté comme PNC. Et elle adorait que rien de tout cela ne se voie.

Elle s’arrêta à la rangée 14.

— Monsieur ?

— Un café, s’il vous plaît.

— Sucre ?

— Non, merci.

Laurie se pencha vers le chariot.

Elle savait déjà. 14C. L’homme avait une quarantaine d’années. Peut-être quarante-cinq. Chemise blanche, veste posée sur les genoux, pas d’alliance. Il voyageait seul. Depuis Paris, il avait travaillé sur son ordinateur avant de le ranger et de regarder par le hublot.

Laurie versa le café et le posa sur sa tablette.

— Voilà.

Elle ajouta une petite serviette en papier. Dessous, invisible depuis l’allée, se trouvait un rectangle de bristol blanc.

Elle releva les yeux. Une seconde. Pas davantage. Mais son sourire avait changé.

Puis elle poussa son chariot.

— Café, thé, boissons fraîches ?

Elle ne se retourna pas. Elle n’en avait pas besoin.

Quelques rangées plus loin, elle sentit pourtant cette chaleur familière monter en elle. Ce n’était encore presque rien. Quelques secondes volées dans une cabine remplie de passagers qui ne se doutaient de rien. Et c’était justement cela qui l’excitait.

* * *

Tout avait commencé bien avant le café. Comme toujours.

Laurie avait consulté le manifeste après l’embarquement. Elle ne cherchait jamais immédiatement. Elle travaillait d’abord. Installation des passagers, bagages cabine, vérifications, portes, démonstrations, décollage. Elle connaissait trop bien son métier pour laisser son petit jeu empiéter sur ses responsabilités.

Ensuite seulement venait le moment qu’elle préférait. Le choix. Au fil des années, elle avait élaboré ses propres critères. Un homme seul. Jamais un collègue de la compagnie. Jamais quelqu’un qu’elle connaissait. Jamais un habitué qu’elle risquait de retrouver régulièrement. Elle évitait également les hommes accompagnés, même lorsqu’ils voyageaient manifestement avec un collègue plutôt qu’une compagne. Et surtout, elle s’assurait que l’homme ne constituait pas un risque pour la suite de l’escale.

Elle voulait une histoire sans lendemain. Un inconnu. Une ville. Une nuit. Et puis plus rien. Sur ce Paris-Rome, elle en avait repéré trois. Elle les avait observés pendant l’embarquement sans que rien ne puisse distinguer son attention d’une surveillance professionnelle ordinaire.

Le premier avait été éliminé presque immédiatement. Trop démonstratif avec elle. Le deuxième lui avait plu physiquement mais avait passé une partie du roulage à envoyer des messages ponctués de cœurs à quelqu’un enregistré sous « Amore ». Restait 14C.

Elle avait trouvé son nom sur le manifeste. Nicolas Lefort. Quarante-trois ans.

Elle n’avait besoin de rien savoir d’autre. À partir de cet instant, le jeu avait commencé. Elle était passée une première fois dans l’allée. Puis une deuxième. À chaque passage, un regard. Jamais assez long pour être incontestable.

La première fois, il n’avait probablement rien remarqué. La deuxième, il avait levé les yeux. La troisième, il avait souri.

Laurie avait alors su qu’elle glisserait la carte sous la serviette. C’était dérisoire. Et pourtant, son excitation commençait toujours là. Bien avant une chambre. Bien avant de savoir si l’homme lui écrirait même. Dans l’incertitude.

Elle adorait l’instant où le passager se demandait encore s’il avait imaginé quelque chose. Cette frontière minuscule entre le service impeccable de l’hôtesse et le regard de la femme.

Sur le bristol, il n’y avait que deux choses : Laurie et un numéro de téléphone. Pas de cœur. Pas de formule. Pas d’explication. Elle avait essayé autrefois différentes phrases avant de comprendre que tout était plus troublant ainsi. Un prénom. Un numéro. À lui de décider.

Lorsque Laurie repassa débarrasser les plateaux, la carte avait disparu. Elle récupéra le gobelet vide de 14C.

— Merci.

— Merci à vous.

Leurs doigts se frôlèrent lorsqu’il lui tendit le gobelet. Cette fois, aucun des deux ne sourit. Ils savaient.

Laurie poursuivit son service avec le cœur légèrement plus rapide.

* * *

Rome les accueillit dans la lumière dorée de la fin d’après-midi.

Après le débarquement, Laurie redevint entièrement professionnelle. Elle souhaita une bonne soirée aux derniers passagers, vérifia la cabine avec le reste de l’équipage, récupéra son bagage et descendit enfin de l’appareil.

Elle ne chercha pas Nicolas Lefort dans l’aérogare. C’était une autre de ses règles. Après la carte, elle ne faisait plus rien.

Dans la navette de la compagnie, ses collègues parlaient du dîner. Quelqu’un proposait une trattoria découverte lors d’une précédente rotation. Une autre voulait simplement prendre une douche et dormir.

Laurie participait à la conversation.

— Je vais voir. Je suis crevée.

Elle regardait Rome défiler derrière la vitre.

Son téléphone était dans son sac. Muet.

Elle n’éprouvait aucune inquiétude. Il arrivait qu’un homme ne donne pas suite. Certains gardaient probablement la carte comme une anecdote. D’autres peut-être la jetaient. Cela faisait partie du jeu.

À l’hôtel, elle récupéra sa carte magnétique avec les autres membres de l’équipage.

— On se retrouve en bas dans une heure ?

Laurie fit une petite grimace.

— Ne comptez pas sur moi. Je crois que je vais rester tranquille ce soir.

C’était une phrase qu’elle avait prononcée dans suffisamment de villes pour qu’elle soit devenue parfaitement naturelle.

Elle prit l’ascenseur. Cinquième étage. La porte de sa chambre se referma derrière elle.

Laurie posa sa valise, retira ses escarpins et resta quelques secondes immobile dans le silence.

Son téléphone vibra. Elle sourit avant même de le sortir.

Numéro inconnu. Bonsoir Laurie. 14C.

Elle relut le message. Voilà. C’était toujours aussi simple.

Elle ne commençait jamais une conversation. Elle ne demandait jamais ce que l’homme avait prévu. Elle ne voulait rien apprendre de lui. Elle répondit avec son protocole habituel. 22 h 30. Mercure Rome Leonardo da Vinci Airport. Chambre 517.

Puis elle posa le téléphone.

La réponse arriva presque immédiatement. D’accord.

Laurie regarda l’heure. Elle avait un peu plus d’une heure.

* * *

Elle commença par la chambre.

C’était important. Elle ne voulait jamais que l’homme qui frappait à sa porte retrouve l’atmosphère impersonnelle dans laquelle elle-même était entrée une heure auparavant.

Elle tira les doubles rideaux, tout en laissant entre eux une ouverture étroite pour faire entrer la lumière de la fin du jour. Puis elle éteignit le plafonnier.

Elle détestait les éclairages directs. À la place, elle alluma les deux lampes de chevet, une petite lampe posée près du fauteuil et l’éclairage indirect qui courait derrière la tête de lit. La chambre changea immédiatement. Les angles disparurent. Les ombres devinrent plus douces. Une lumière chaude glissait sur les draps blancs et laissait certaines parties de la pièce dans une pénombre volontaire.

Laurie se plaça quelques secondes à l’entrée. C’était de là qu’il la verrait.

Elle modifia encore légèrement l’orientation d’une lampe. Parfait.

Elle lança ensuite une musique discrète depuis son téléphone, suffisamment basse pour qu’on l’entende sans qu’elle impose sa présence. Enfin, elle déposa quelques gouttes de parfum sur son cou et ses poignets.

La chambre n’était plus une chambre d’hôtel. C’était la sienne. Pour quelques heures.

Elle prit alors une longue douche. Puis vint le second rituel. Celui de la transformation.

Laurie ouvrit sa valise et en sortit la petite pochette qu’elle réservait à ses escales. Elle n’avait rien laissé au hasard. Ce soir, elle avait choisi du jaune. Un jaune éclatant, presque insolent.

Le soutien-gorge mêlait dentelle transparente et satin. De fines bretelles encadraient sa poitrine tandis qu’un ruban venait se nouer entre ses seins. Le bas, assorti, était minuscule, également travaillé de dentelle et de petits rubans noués sur les hanches.

Laurie l’avait acheté précisément parce qu’il ne ressemblait à rien de ce qu’elle portait chez elle. Elle enfila l’ensemble devant le miroir. Le contraste l’amusa.

Quelques heures auparavant, Nicolas n’avait vu que l’uniforme impeccable, le foulard autour du cou, la jupe réglementaire et le sourire professionnel de l’hôtesse qui lui apportait son café. C’était cette femme-là qu’il pensait venir retrouver.

Il allait en découvrir une autre.

Laurie passa les mains sur ses hanches et contempla son reflet. Elle avait encore autre chose en tête. Au fond de la pochette se trouvait un petit étui. Elle l’ouvrit. Son plug anal. Elle le posa sur le lit. Ce n’était pas systématique. Justement. Ce soir, elle en avait envie.

L’excitation commencée dans l’avion ne l’avait pas quittée. Elle s’était nourrie de l’attente, du petit bristol disparu sous la serviette, du message reçu quelques minutes après son arrivée et maintenant de cette chambre qu’elle avait préparée pour un homme qu’elle ne connaissait pratiquement pas.

Le plug anal faisait partie de ce rituel intime, une manière supplémentaire de marquer la frontière entre les deux Laurie.

Elle prit son temps pour le mettre en place. Puis elle resta quelques secondes devant le miroir. La sensation était immédiatement présente. Discrète lorsqu’elle demeurait immobile, plus sensible lorsqu’elle faisait quelques pas dans la chambre.

Laurie sourit. Parfait.

Elle remit en ordre ses cheveux, accentua légèrement son maquillage et passa encore un peu de parfum dans son cou. Rien d’autre. Pas de robe. Pas de chaussures.

Elle attendrait Nicolas exactement ainsi. En lingerie jaune, son plug anal en place, au milieu de cette lumière chaude qu’elle avait soigneusement composée.

Elle consulta son téléphone. 22 h 21. Neuf minutes.

Elle vérifia une dernière fois la chambre.

La lumière indirecte derrière le lit dessinait un halo doux. Les lampes de chevet éclairaient à peine les draps. Au-delà de l’ouverture des rideaux, Rome scintillait. La musique semblait venir de nulle part.

Tout était prêt.

Son uniforme pendait dans la penderie entrouverte. Laurie aperçut la jupe sombre et la chemise claire. Cette vision lui procura un nouveau frisson.

Deux Laurie dans la même pièce. À 14C, Nicolas avait rencontré la première. À 22 h 30, il découvrirait l’autre.

Son téléphone vibra.

Je suis dans le hall.

Laurie sentit son ventre se contracter. Elle ne répondit pas. C’était inutile désormais.

Elle s’assit au bord du lit, croisa les jambes puis les décroisa presque aussitôt. Le mouvement lui rappela la présence du plug anal.

Elle regarda autour d’elle. Lumière tamisée. Dentelle jaune. Rome derrière les rideaux. Elle entrouvrit la porte de sa chambre. Elle écouta. Un bruit d’ascenseur dans le couloir. Des pas. Ils passèrent devant sa porte. Puis le silence. Laurie regarda l’heure changer. 22 h 30.

Trois coups retentirent. Elle se leva. Pendant quelques secondes, elle resta immobile à quelques mètres de la porte, simplement vêtue de sa lingerie jaune.

Puis elle dit :

— Entrez, c'est ouvert !

Nicolas Lefort allait enfin comprendre ce que signifiait réellement le petit bristol glissé sous sa serviette avec son café.

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