La rencontre
Marseille, octobre 1926. L’air du large collait à la peau, lourd de sel, de goudron et de café grillé. Sa valise en carton bouilli serrée au bout du bras, Étienne marchait d’un pas militaire sur le quai de la Joliette, en direction de la caserne des douanes qu’il devait rallier pour sa prise de poste. À vingt-trois ans, il entrait enfin dans la cage du fauve. Marseille. Le ventre du monde, une ville où l’État affichait ses palais mais où la rue dictait ses lois.
Il portait la droiture rigide de ceux qui n’ont connu que des cadres pour ne pas s’effondrer. Né en 1903, la Grande Guerre l’avait frôlé sans l’emporter, mais elle lui avait tout pris. En 1914, il avait douze ans quand son père avait bouclé son barda pour le front. Étienne se souvenait encore de l’odeur du tabac gris et de la rudesse de sa vareuse lors du dernier baiser. Ce père n’était jamais revenu, disparu dans la boue de Verdun. Ne restaient de lui que des silhouettes d’oncles et de voisins, fauchés eux aussi, laissant derrière eux une génération d’orphelins.
Privé de repères, élevé par une mère qui s’exténuait à l’usine avant de s’éteindre alors qu’il était sous les drapeaux, enterrée dans le carré des indigents, Étienne ne possédait plus que son uniforme pour seul héritage. Son service militaire et ses premiers mois d’instruction avaient forgé son âme : discipline, respect de la hiérarchie, certitudes. Un moule de fer.
La caserne de la Joliette, vers laquelle il se dirigeait, le plongeait immédiatement dans la réalité brute des quais. Il arrivait armé de ses règles strictes, mais Marseille s’apprêtait à lui apprendre, dès ses premiers pas, que la justice était une notion malléable.
Alors qu’il pressait le pas, encore en civil, une jeune fille le croisa en courant, serrant contre elle un lourd paquet ficelé de cordelette. Bousculée par un docker pressé, elle perdit l’équilibre sur le pavé gras. Le paquet, mal noué, glissa et s’ouvrit, répandant au sol des étoffes précieuses et des soieries brodées. Rien de frauduleux : des marchandises de luxe, tout à fait légales, qu’elle s’apprêtait simplement à livrer dans les beaux quartiers de la colline pour le compte des riches clients de son père.
Étienne, par pur réflexe, la rattrapa au vol, amortissant le choc, et se baissa instantanément pour l’aider à ramasser les tissus éparpillés. Lorsqu’il l’aida à se relever, leurs regards se croisèrent.
Elle avait des yeux sombres, fiévreux, et des cheveux noirs échappés de son fichu. Une gamine des quartiers populaires, habitée d’une grâce simple qui balaya instantanément la rigidité du jeune homme. Le cœur d’Étienne cogna contre ses côtes avec une violence inédite. En une seconde, il venait de tomber éperdument amoureux.
— Merci, monsieur, dit-elle doucement, un peu confuse d’avoir ainsi trébuché, tout en lissant une pièce de soie d’un geste habile.
Étienne resta un instant muet, subjugué par le timbre de sa voix. Il s’empressa de ramasser le dernier coupon de tissu resté au sol pour le lui tendre, ses doigts frôlant les siens au passage. Un frisson lui parcourut l’échine.
— Je... Il n’y a pas de quoi, mademoiselle, balbutia-t-il, perdant toute sa superbe de future recrue. Le pavé est traître par ici. Vous ne vous êtes pas fait mal, au moins ?
Un sourire timide mais lumineux éclaira le visage de la jeune fille, faisant briller ses yeux sombres.
— Plus de peur que de mal, grâce à votre réflexe, répondit-elle en fixant un instant la valise qu’il tenait de l’autre main. Vous venez de loin ? Vous avez l’air de chercher votre chemin.
— De Paris, oui. Je commence bientôt mon service comme douanier... Mais je crois que je viens tout juste de trouver ce que je cherchais.
Elle rougit légèrement face à cette audace maladroite, baissant un instant les cils avant de planter son regard fiévreux dans le sien.
— Alors bienvenue en ville, monsieur le douanier. Je m’appelle Lucie.
— Lucie, souffla-t-il, gravant ce prénom dans son esprit comme une promesse.
À quelques mètres de là, un homme mûr surveillait la scène. C’était son père, un honnête marchand du quartier, boutiquier fier qui gagnait durement mais droitement sa vie. Il s’approcha pour récupérer le paquet désormais réorganisé. Son regard passa de sa fille au jeune homme, dont les yeux trahissaient un bouleversement total. Le vieux marchand, qui en avait vu d’autres, comprit immédiatement l’éclair qui venait de traverser l’esprit d’Étienne. Il lut aussi l’allure du garçon : cette posture trop droite, ce pli de pantalon impeccable, cette valise de recrue. Sans même avoir distinctement entendu la conversation, il reconnut le futur douanier avant même qu’il ne porte l’insigne.
Un silence s’installa sur le quai, lourd de sens, sous l’œil attentif du père. Sans le savoir, sur le chemin de sa caserne, Étienne venait de poser la toute première pierre de sa trajectoire tragique.
Le vieux marchand s’avança, confisquant le paquet des mains de sa fille d’un geste sec. Il toisa Étienne de haut en bas, s’arrêtant sur sa posture trop rigide, ses souliers cirés et sa valise de conscrit. Loin de le remercier, il l’apostropha sans ménagement, une pointe de moquerie grinçante dans la voix :
— Dis-moi, le jeune, tu es toujours aussi empressé pour ramasser le bien des autres ? On t’apprend ça là d’où tu viens, à jouer les chevaliers servants sans connaître ? Qui tu es, au juste, pour te mêler de nos affaires ?
Étienne sentit le sang lui monter aux joues. Secoué par la rudesse de l’homme, il reprit rapidement ses esprits, redressant les épaules pour retrouver sa contenance de soldat. Il soutint le regard du père et répondit d’un ton ferme, presque provocateur :
— Je m’appelle Étienne. Je viens de débarquer du train pour prendre mon poste ici, à Marseille. Je suis douanier. Et si vous voulez tout savoir, vous me reverrez bientôt, parce que c’est sur ce port que je viendrai patrouiller.
Le marchand laissa échapper un rire sonore, un brin cynique, qui résonna sur le quai.
— Douanier ! Ah, elle est bonne ! Un gabelou tout frais émoulu. Eh bien, mon minot, bon courage avec le port.
Il pointa un doigt calleux vers le bout du quai, là où s’élevait la bâtisse de pierre.
— La caserne des douanes de la Joliette, c’est tout droit. Tu ne peux pas la rater. Et puisque tu as l’air d’avoir du tempérament... ce soir, après ton service, viens donc faire un tour sur la place derrière l’église. On tire une partie de boules. On verra si tu as autant d’adresse pour pointer que pour faire le beau.
Étienne hocha la tête, ramassa sa valise et prit la direction indiquée. En poussant les lourdes portes de la caserne, il fut immédiatement enveloppé par l’odeur familière de la cire, du cuir et du tabac froid. Reçu par le chef de brigade, il remplit les formalités, se fit attribuer son paquetage et prit possession de son lit dans le dortoir. Autour de lui, les autres recrues — des garçons venus des quatre coins de France, le visage fatigué mais l’œil vif — l’accueillirent chaleureusement. L’ambiance était franche, l’argot marseillais se mélangeant aux accents du Nord. En quelques heures, les rires partagés et les souvenirs de chambrée scellèrent les premières sympathies. Étienne se sentait enfin à sa place.
Pourtant, à la tombée de la nuit, l’image des yeux sombres de la jeune fille ne l’avait pas quitté.
Respectueux de sa parole, il se rendit sur la petite place poussiéreuse baignée par la lumière rousse des réverbères. Le père était là, au milieu d’un cercle d’hommes qui s’interpellaient bruyamment. En apercevant Étienne, le marchand lui lança une lourde boule de métal dans les mains. Les premières mènes (1) furent laborieuses pour le jeune homme, peu habitué au terrain bosselé et aux subtilités du jeu méridional. Patient malgré sa rudesse de la journée, le vieil artisan prit le temps de lui montrer le geste, corrigeant la position de ses doigts et la cambrure de son poignet.
Entre deux lancers, alors que les boules s’entrechoquaient dans un claquement sec, le père se tourna vers lui, jaugeant à nouveau son accent :
— Au fait, d’où tu es, minot ? Tu n’as pas le parler d’ici, c’est sûr.
— De Paris, répondit Étienne en soupesant sa boule. J’y ai grandi. Mais mon père, lui, était des Adrets de l’Estérel.
Le vieux marchand suspendit son geste, une boule au creux de la main. Il écarquilla les yeux, puis éclata d’un grand rire franc qui fit se retourner les joueurs d’un terrain voisin.
— L’Estérel ? Mais c’est la Côte d’Azur, ça, fada ! Ce n’est plus la Provence ! Ah… mais tu es un peu anglais alors ?
Le sang d’Étienne ne fit qu’un tour. Piqué au vif, il redressa le menton, oubliant un instant sa réserve.
— Pas du tout ! C’est un vrai village de l’arrière-pays, accroché à la roche rouge, entre Fréjus et Cannes. Une série de petits hameaux le long d’un chemin de colline. J’y venais petit pour voir mon grand-père, et je vous garantis qu’on y parlait le patois, pas l’anglais !
Le vieux Marseillais cessa de rire, jaugeant la ferveur du garçon. Un mince sourire d’approbation, cette fois teinté d’une vraie sympathie, détendit ses traits. Il hocha lentement la tête.
— Bon, d’accord, accordé pour les racines. Mais pour le reste, il y a du boulot… Allez, viens là, on va te faire ton éducation. Regarde tes pieds.
Étienne venait de gagner sa place sur le terrain de boules, mais il ignorait encore à quel point ce premier ancrage serait fatal pour lui.
Les premières semaines de patrouille s’écoulèrent dans le calme feutré de la Joliette. Pour Étienne, le port se révéla moins hostile que prévu. Ses supérieurs, des anciens qui en avaient vu d’autres, le laissaient tranquille, appréciant sa rigueur sans excès de zèle. Les contrôles de routine sur les cargaisons se passaient sans accroc.
En dehors des heures de service, la petite place de l’église était devenue son point d’ancrage. Il y retrouvait le père pour les parties de boules, mais ses yeux ne cherchaient plus que la silhouette de sa fille. C’est au cours de ces fins d’après-midi, entre deux confidences volées, qu’il apprit que Lucie était orpheline de mère, emportée par la maladie alors qu’elle n’était qu’une enfant. Le vieux marchand l’avait élevée seul, veillant sur elle comme sur son bien le plus précieux, refusant obstinément de se remarier pour se consacrer entièrement à son bonheur. Au fil des mois, des regards complices sur le pas de la porte aux discussions prolongées sur les quais, une évidence s’imposa à tous : ces deux-là étaient faits l’un pour l’autre.