Fin août
Fin août
Telles des épées acérées, les rayons du soleil tentent presque vainement de transpercer l’opacité des nuages. C’est une de ces journées chaudes où le ciel est couvert, comme si l’orage allait éclater et la pluie s’abattre soudainement sur la ville.
À chacun de mes balancements, le rocking-chair grince sous mon poids comme pour briser le silence interminable de ce dernier jour du mois d’août. Seul le chant des grillons perturbe le silence presque palpable qui règne. Je feuilletai oisivement un de mes magazines favoris, « Vogue Magazine », tout en rêvassant sur New York City. Quitter cette ville figée et fuir au loin est mon plus grand souhait.
Que dire de l’état du Dakota du Nord ? De Devil’s Lake ?
Un no man’s land, davantage peuplé par des bêtes sauvages que par des hommes. Seuls les paysages sont dignes d’intérêt, car d’une beauté presque insoutenable. Le vert des forêts se marie savamment avec les nuances scintillantes du lac du Diable comme pour donner un aspect irréel à certains endroits, rendant le vide des grands espaces presque insupportable. Des paysages sauvages et pittoresques sculptés de manière étrange, transformant les plaines herbeuses, les collines verdoyantes, les cimes abruptes et les vastes plateaux en splendeurs paradisiaques.
Devant un tel tableau, on craint de se plier en deux à la moindre rafale de vent. On craint de mourir à tout instant, foudroyé par une nature hostile et malfaisante.
Je n’ai rien connu d’autre. J’ai grandi dans cette ville. Seule mon imagination débordante m’a fait voyager.
— Chérie, ne reste pas dehors. Tu vas attraper une insolation, cria une voix depuis l’intérieur de la maison.
Il n’y a que Christina, ma mère, pour penser qu’on puisse attraper une insolation en restant à l’ombre.
— Cate, chérie. Prends ça. Il fait chaud. Tu es sûre de vouloir rester dehors ? m’interrogea Christina.
Je sursautai à son arrivée. Perdue dans mes pensées, j’en oubliai son existence. Je saisis le chapeau qu’elle me tendit et m’en recouvris la tête pour la rassurer.
— À quoi rêvasses-tu ?
Quelle réponse attend-elle ? Celle où je lui affirme être heureuse de ma vie au lycée ? Ou la version où je suis enchantée de vivre dans une ville déprimante ? Levant les yeux vers elle, je réprimai mon envie subite de lui avouer le fond de ma pensée. Elle sera blessée si je lui crache la vérité au visage. Cette vérité non dite qui m’écorche la bouche telle des lames de rasoir. Je déteste cet endroit de tout mon être. J’ai presque 18 ans et je me sens l’âme d’une prisonnière. Alors, je lui mentis. Seule chose que je maîtrise à la perfection.
— J’ai hâte de reprendre les cours et de terminer le lycée, dis-je sans grande conviction.
Dans un geste qui se voulait affectueux, elle me tapota l’épaule, mal à l’aise.
— Tu es contente, n’est-ce pas, ma chérie ? Changer de lycée ne te fera pas de mal.
Cette subite attention sur ma personne ne durera pas. Christina ne se préoccupe que d’une seule personne en ce bas monde, elle-même.
— Oui, oui, je suis contente. J’appréhende juste un peu, c’est tout. Et puis....
— Oh mon Dieu ! Il est déjà si tard. Je dois filer. Prépare-toi quelque chose à manger et ne m’attends pas. Je rentrerai tard.
Retenant les larmes qui menaçaient de couler, je lui souhaitai une bonne soirée. Le vent se leva après son départ et la pluie tomba.
Je me levai avec lenteur, comme engourdie. Je m’arrêtai un instant pour contempler notre demeure. Un charmant cottage aux murs blanchis à la chaux se dressait devant moi. De grandes poutres sur la véranda. Un vieux rocking-chair dans un coin sur lequel j’aime m’asseoir pour réfléchir. Du lierre. Ce bourreau des arbres grimpait sur la façade gauche, là où se situe ma chambre. Malgré son aspect esthétique, le cottage semblait dénué d’âme, comme s’il lui manquait quelque chose, une atmosphère de vie, une famille, des rires. Il semble presque inhabité et aurait besoin d’être retapé. Cela rendra mon prochain départ moins difficile. Il ne me reste plus qu’un an ou deux à tirer dans cette ville de minables. Après, je serai libre d’aller où il me semble. De vivre une vie que j’aurais choisie.