Chapitre 1: Marqués par l'Ombre
La brume s'étendait sur Velorath comme un voile vivant, engloutissant les ruelles pavées et adoucissant les contours des bâtiments anciens. À cette heure tardive, la ville semblait paisible. Les dernières lumières des commerces s'éteignaient une à une, tandis que les habitants regagnaient leurs foyers, convaincus que cette nuit ne serait qu'une nuit de plus.
Ils ignoraient que, lorsque le soleil disparaissait derrière les montagnes, Velorath révélait un tout autre visage.
Certaines ombres paraissaient plus épaisses que les autres. Certaines silhouettes traversaient les rues sans attirer le moindre regard, comme si elles appartenaient naturellement au décor. Pour la majorité des habitants, il ne s'agissait que d'illusions provoquées par la fatigue ou par la brume. Personne ne cherchait réellement à comprendre.
Et c'était sans doute mieux ainsi.
Au sommet d'un immeuble de pierre, une silhouette observait la ville en silence.
Ravenya.
Sa longue chevelure blanche, presque argentée sous la lumière de la lune, ondulait doucement dans le vent nocturne. Sa peau d'une pâleur presque irréelle contrastait avec les vêtements noirs qu'elle portait, comme si elle était née de la nuit elle-même. Ses lèvres rouges demeuraient parfaitement immobiles tandis que ses yeux gris parcouraient les rues avec une attention inhabituelle.
Quelque chose n'allait pas.
Depuis plusieurs jours, une sensation étrange grandissait en elle. Invisible, impossible à expliquer, mais suffisamment présente pour lui donner l'impression que la ville retenait son souffle.
Elle inspira lentement.
L'air avait changé.
Il semblait chargé d'une énergie inhabituelle, presque électrique.
Au-dessus d'elle, la pleine lune dominait le ciel, immense et éclatante. Les humains y voyaient simplement un magnifique spectacle. Ravenya, elle, savait qu'elle annonçait toujours davantage.
À chaque pleine lune, les forces qui demeuraient cachées sous le visage ordinaire du monde devenaient plus instables. Certains voyaient leurs pouvoirs se renforcer. D'autres perdaient peu à peu le contrôle de leurs instincts. Les plus anciens racontaient même que la lune pouvait réveiller des forces oubliées depuis des siècles.
Cette nuit-là, pourtant, son éclat semblait différent.
Comme si elle observait la ville.
Un frisson parcourut l'échine de Ravenya.
Elle avait appris à écouter son instinct bien avant de faire confiance aux apparences.
Un bruit attira soudain son attention.
Un cri.
Bref.
Étouffé.
Il provenait d'une ruelle quelques dizaines de mètres plus loin.
Sans hésiter, Ravenya s'élança.
Elle franchit le rebord du toit avec une agilité surnaturelle, atterrissant sur le balcon d'une maison voisine avant de reprendre sa course. Ses mouvements étaient fluides, silencieux, presque irréels.
Quelques secondes plus tard, elle atteignit la ruelle.
Elle s'immobilisa.
Le silence.
Seulement le silence.
Le brouillard flottait entre les murs de pierre, masquant une partie du passage.
Il n'y avait personne.
Ou presque.
Une étrange marque noirâtre était gravée sur les pavés. Fine, sinueuse, elle semblait avoir été brûlée directement dans la pierre. Ravenya s'agenouilla pour l'observer.
Elle n'avait jamais vu ce symbole auparavant.
Pourtant...
Il lui semblait étrangement familier.
Lorsqu'elle effleura la marque du bout des doigts, une douleur fulgurante traversa sa main.
Elle la retira brusquement.
Le symbole venait de disparaître.
Comme s'il n'avait jamais existé.
Son cœur accéléra.
Ce n'était pas une illusion.
Elle en était certaine.
Quelqu'un, ou quelque chose, venait de laisser cette trace.
Un souffle glacial balaya soudain la ruelle.
Ravenya releva lentement la tête.
Elle eut la désagréable impression de ne plus être seule.
Son regard parcourut les toits.
Les fenêtres.
Les ombres.
Rien.
Et pourtant...
Elle sentait une présence.
Une présence ancienne.
Patiente.
Qui semblait l'observer depuis longtemps.
Très longtemps.
Au même instant, quelque part dans Velorath, une autre silhouette ouvrit lentement les yeux.
Comme si un événement attendu depuis des années venait enfin de commencer.
Dans les rues silencieuses de Velorath, une silhouette avançait lentement à travers la brume.
Ravenya.
Elle ne marchait pas comme une simple habitante de la ville. Il y avait dans chacun de ses mouvements quelque chose d'ancien, quelque chose qui semblait appartenir à un autre temps. Elle avançait avec une grâce presque irréelle, comme si les ombres elles-mêmes s'écartaient sur son passage.
Sa présence attirait le regard autant qu'elle imposait le silence.
Sa longue chevelure gris argenté descendait en cascade jusqu'au bas de son dos, captant les reflets froids de la lune. Chaque mèche semblait porter la lumière d'un astre disparu. Son visage, d'une beauté presque surnaturelle, était marqué par une froideur qui dissimulait pourtant une profonde mélancolie.
Sa peau pâle contrastait avec ses vêtements noirs, lui donnant l'apparence d'une apparition venue des profondeurs de la nuit. Ses lèvres rouges comme le sang étaient la seule touche de couleur sur ce visage presque sculpté dans la glace.
Mais ce n'était pas sa beauté qui troublait ceux qui avaient la chance, ou la malchance, de croiser son chemin.
C'était son regard.
Ses yeux gris semblaient porter le poids de secrets qu'aucun être humain ne devrait connaître. Ils observaient le monde avec une lucidité étrange, comme si Ravenya voyait des choses que les autres étaient incapables de percevoir.
Depuis sa naissance, elle avait été différente.
Marquée par une force qu'elle ne comprenait pas totalement, elle avait toujours senti quelque chose vivre en elle. Une puissance silencieuse, tapie au fond de son âme, qui se réveillait parfois sans prévenir.
Un pouvoir magnifique.
Mais dangereux.
Car certaines choses ne demandent pas la permission avant de se libérer.
Et l'Ombre qui dormait en elle attendait simplement le bon moment pour ouvrir les yeux.
Son maquillage était impeccable, toujours soigneusement travaillé, comme un masque parfait dissimulant ce qui se cachait réellement derrière son visage. Même dans la pénombre de Velorath, sa beauté semblait presque irréelle.
Mais ce n'était pas son apparence qui retenait les regards.
C'était cette présence.
Cette aura distante qui l'entourait comme une barrière invisible. Ravenya avait appris depuis longtemps à garder les autres à distance. Son regard pouvait sembler froid, presque calculateur, mais derrière cette apparente indifférence se cachait une vigilance constante.
Ses yeux gris, semblables à la brume avant l'orage, observaient chaque détail autour d'elle. Pourtant, sous certains reflets de la lune, une étrange nuance bleutée et violette apparaissait parfois dans ses iris.
Un signe qu'elle ne comprenait pas encore.
Un signe lié à l'Ombre qui vivait en elle.
Elle s'arrêta au milieu de la rue silencieuse et contempla les hautes tours de Velorath qui se dressaient au loin.
Pour les humains, cette ville n'était qu'une capitale ancienne parmi tant d'autres.
Mais sous ses rues, derrière ses murs et au-delà des apparences, existait un autre monde.
Un monde où les créatures anciennes avaient bâti leurs propres règles.
Les loups-garous, les vampires, les mages et les autres êtres surnaturels vivaient depuis des siècles dans une fragile coexistence. Une paix maintenue par des alliances, des traditions et une loi que tous connaissaient.
Le Pacte de l'Ombre.
Un accord ancien qui interdisait aux créatures de se détruire entre elles.
Car dans ce monde, la trahison n'était pas simplement une faute.
C'était une condamnation.
Et ceux qui osaient briser le Pacte découvraient rapidement que l'Ombre elle-même savait réclamer son dû.
L'équilibre entre les races n'avait jamais été une véritable paix.
C'était un fil tendu au-dessus du vide.
À Velorath, chaque geste pouvait avoir des conséquences, chaque alliance pouvait cacher une trahison, et chaque conflit risquait de réveiller des guerres anciennes.
Ravenya connaissait trop bien les créatures qui partageaient cette ville.
Les loups-garous étaient les plus imprévisibles. Réunis en clans dirigés par des lignées anciennes, ils protégeaient leurs territoires avec une férocité qui leur était propre. Leur sang portait la mémoire de générations de rivalités, et la pleine lune ne faisait qu'amplifier ce qui dormait déjà en eux. Elle renforçait leurs sens, leurs pouvoirs et leurs instincts, rappelant à chacun la bête qui vivait sous leur apparence humaine.
Les vampires, eux, avaient choisi une autre voie.
Ils ne cherchaient pas toujours la force brute. Ils préféraient l'influence, les secrets et le contrôle. Depuis des siècles, ils avaient appris à se fondre dans les sociétés humaines, manipulant les événements depuis les ombres. Leur immortalité leur avait offert une patience que peu d'autres créatures possédaient, et leur sang restait l'un des pouvoirs les plus convoités de ce monde.
Il pouvait sauver une vie.
Ou en détruire une.
Quant aux mages, ils étaient liés à des règles anciennes que même les plus puissants d'entre eux n'osaient ignorer. Certains maîtrisaient les éléments, appelant le feu, l'eau ou la terre selon leur volonté, mais toute magie avait un prix.
Car au-delà des limites imposées par les anciens existait un pouvoir interdit.
Les runes-sombres.
Une magie oubliée, dangereuse, capable de dépasser les frontières naturelles. Ceux qui tentaient de la maîtriser obtenaient parfois une puissance inimaginable.
Mais aucun d'entre eux n'en ressortait réellement indemne.
Ravenya détourna son regard des tours de Velorath.
Depuis toujours, on lui avait appris que certaines forces ne devaient jamais être réveillées.
Pourtant, cette nuit-là, elle avait la sensation étrange que quelque chose venait de l'être.
Ravenya savait tout cela.
Elle avait été témoin des guerres secrètes, des alliances détruites et des trahisons qui avaient ensanglanté les siècles passés. Elle connaissait les visages cachés derrière les sourires, les promesses qui n'étaient que des mensonges et les serments qui avaient fini par se transformer en malédictions.
Elle n'était pas revenue à Velorath par hasard.
Elle était revenue pour régler une dette que le temps n'avait jamais effacée.
Une vengeance.
Dans les profondeurs de la ville, les anciens secrets dormaient encore. Les créatures surnaturelles avaient toujours veillé à protéger leur existence. Pour les humains, Velorath n'était qu'une ville ancienne parmi tant d'autres.
Mais ceux qui découvraient la vérité représentaient une menace.
Certains étaient forcés d'oublier.
D'autres disparaissaient sans laisser de trace.
Car le monde surnaturel survivait grâce au silence.
Ravenya connaissait ces règles mieux que personne.
Elle les avait vues protéger les innocents.
Mais elle les avait aussi vues servir ceux qui détenaient le pouvoir.
Et cette fois, elle n'avait aucune intention de se soumettre.
Les lois des clans, les pactes anciens, les menaces des plus puissants... rien de tout cela ne l'empêcherait d'accomplir ce qu'elle était venue faire.
Elle ferma les yeux un instant.
La lune était à son zénith.
Elle sentit alors la présence familière de l'Ombre remuer au fond d'elle.
Une force ancienne.
Une force qu'elle avait appris à contenir, mais jamais totalement à comprendre.
Autour d'elle, les ombres commencèrent à onduler légèrement, répondant à son existence comme si elles la reconnaissaient.
Elle pouvait les façonner.
Les étirer.
Les transformer en armes.
Mais ce pouvoir avait toujours eu un prix.
Car l'Ombre ne donnait jamais sa force gratuitement.
Quant à son don le plus dangereux, celui qui lui permettait parfois d'effleurer les pensées des autres, elle ne l'utilisait qu'en dernier recours.
Chaque esprit qu'elle touchait laissait une empreinte.
Et certaines empreintes étaient difficiles à oublier.
Son pouvoir était rare.
Une force ancienne que peu d'êtres étaient capables de comprendre, encore moins de maîtriser. La Magie de l'Ombre faisait d'elle une adversaire dangereuse, car Ravenya ne combattait pas seulement avec sa puissance.
Elle combattait avec son esprit.
Elle savait observer, analyser, anticiper.
Mais derrière cette maîtrise apparente se cachait une autre vérité.
Sa force physique.
Un héritage lié à un passé qu'elle avait volontairement enfoui. Une puissance qui dépassait celle de nombreux guerriers et qui faisait d'elle une combattante capable de tenir tête aux plus redoutables créatures de Velorath.
Pourtant, tout cela n'était qu'une partie d'elle.
Un masque.
Car Ravenya avait toujours été bien plus que ce qu'elle acceptait de montrer.
Un frisson parcourut soudain son échine.
Elle s'immobilisa.
Les ombres autour d'elle venaient de changer.
Quelqu'un était là.
Quelqu'un l'observait.
Dans l'obscurité, une silhouette imposante demeurait immobile.
Kyran.
Depuis plusieurs minutes, il suivait chacun de ses mouvements.
Au début, ce n'était qu'un instinct.
Son instinct de loup.
Il avait senti sa présence avant même de l'apercevoir. Une énergie différente, ancienne, qui avait attiré son attention comme aucune autre auparavant.
Puis quelque chose en lui s'était réveillé.
Pas seulement la bête.
Quelque chose de plus profond.
Sous la lumière froide de la lune, sa forme de loup-garou imposait le silence. Immense, couvert d'une force sauvage à peine contenue, il représentait tout ce que les humains craignaient dans les légendes.
Un prédateur.
Un guerrier.
Une créature capable de détruire sans hésiter.
Mais cette nuit-là, Kyran ne cherchait pas une proie.
Il cherchait à comprendre.
Car cette femme n'était pas comme les autres.
Son odeur portait quelque chose d'impossible à ignorer.
Une trace d'ombre.
Une puissance ancienne.
Et pour la première fois depuis longtemps, son instinct ne lui demandait pas de fuir ou d'attaquer.
Il lui demandait d'approcher.
La créature se détachait dans la nuit comme une ombre mouvante.
Sa fourrure brun foncé absorbait presque entièrement la lumière de la lune, luisant seulement par endroits lorsqu'elle rencontrait les faibles éclats des lampadaires. Son corps massif semblait avoir été façonné par des années de combats. Chaque mouvement révélait une puissance difficile à contenir.
Ses griffes effleuraient silencieusement le sol.
Sa mâchoire puissante dévoilait des crocs acérés, rappelant à tous ceux qui auraient eu le malheur de le croiser ce qu'il était réellement.
Mais ce n'était pas sa taille qui inspirait le plus de crainte.
C'étaient ses yeux.
Deux éclats dorés perçant l'obscurité.
Des yeux capables de voir au-delà des apparences, de repérer la peur, le mensonge et les secrets que les autres tentaient de cacher.
Kyran n'était pas un simple loup.
Il appartenait à une ancienne lignée.
Une créature respectée autant que redoutée.
Un être capable d'être magnifique et terrifiant dans le même souffle.
Puis Ravenya s'arrêta sous la lumière vacillante d'un vieux lampadaire.
Et quelque chose changea.
Pour la première fois depuis plusieurs minutes, Kyran hésita.
Son instinct lui ordonnait de rester dans l'ombre.
Mais une autre partie de lui voulait comprendre.
Dans un murmure presque imperceptible, son corps commença à changer.
La bête recula.
L'homme reprit sa place.
Lorsque la transformation fut terminée, la lumière révéla Kyran.
Grand, athlétique, il portait en lui la puissance de sa nature animale sans jamais sembler totalement dominé par elle. Ses épaules larges et ses muscles dessinés témoignaient d'une vie passée à combattre, mais son regard révélait quelque chose de plus profond.
Une maîtrise.
Ses cheveux mi-longs, légèrement désordonnés, encadraient son visage avec un air sauvage, tandis que les côtés rasés rappelaient qu'il existait toujours une frontière entre l'homme et la bête.
Une frontière qu'il avait passé des années à apprendre à contrôler.
Kyran n'était pas simplement un loup-garou.
Il était un équilibre fragile entre deux mondes.
Ses yeux, d'un gris profond traversé de reflets changeants, semblaient porter des secrets qu'aucun humain n'aurait pu comprendre. Par moments, sous l'effet de l'Ombre qui vivait en elle, une nuance étrange apparaissait dans son regard, comme une lumière cachée derrière un voile.
Kyran resta immobile.
Il avait affronté des créatures capables de tuer sans hésiter. Il avait vu des guerriers perdre leur humanité face au pouvoir.
Mais jamais il n'avait ressenti cela.
Ravenya était différente.
Ce n'était pas seulement sa beauté qui attirait son regard. C'était cette présence invisible autour d'elle. Cette force ancienne qui semblait répondre à quelque chose au plus profond de lui.
Elle n'était pas fragile.
Elle n'était pas une proie.
Elle était un danger.
Et c'était précisément ce qui le fascinait.
Ses traits étaient d'une beauté presque irréelle, ses vêtements noirs se fondant avec les ombres qui l'entouraient. Chacun de ses mouvements portait une élégance froide, une assurance qui ne ressemblait à aucune autre créature qu'il connaissait.
Kyran sentit son instinct réagir.
Le loup en lui voulait s'approcher.
Comprendre.
Protéger.
Revendiquer quelque chose qu'il ne comprenait pas encore.
Mais l'homme en lui résista.
Car pour la première fois depuis longtemps, il ne ressentait pas seulement l'appel de la bête.
Il ressentait une connexion.
Une question sans réponse.
Pourquoi cette femme réveillait-elle une partie de lui qu'il croyait disparue ?
Pourquoi l'Ombre autour d'elle semblait-elle reconnaître la bête en lui ?
Kyran ne connaissait pas encore la réponse.
Mais une chose était certaine.
Cette rencontre venait de changer quelque chose.
Et ni lui, ni Ravenya, ne pourraient faire semblant que rien ne s'était passé.
Le bruit régulier de ses talons résonnait doucement sur les pavés humides de Velorath.
Chaque pas semblait se perdre dans la brume.
La longue cape noire de Ravenya ondulait derrière elle, portée par le vent nocturne comme une extension de sa propre ombre. Pour n'importe qui d'autre, cette solitude aurait été inquiétante.
Pas pour elle.
Ravenya n'avait jamais réellement été seule.
Depuis toujours, quelque chose l'accompagnait.
Quelque chose qui dormait dans les ténèbres.
Elle s'arrêta soudain.
Le silence changea.
Ce n'était plus simplement l'absence de bruit.
C'était une attente.
Comme si la ville entière retenait son souffle.
Lentement, Ravenya releva légèrement le menton. Un sourire discret apparut sur ses lèvres, presque amusé.
Elle n'avait pas besoin de se retourner.
Elle savait.
Son regard gris argenté parcourut la ruelle devant elle, tandis que des reflets bleutés et violets traversaient brièvement ses iris.
L'Ombre venait de réagir.
L'air vibrait.
Les ténèbres semblaient se resserrer autour d'une présence invisible.
— Tu es soit très courageux... soit désespérément inconscient, murmura-t-elle.
Sa voix était douce, presque apaisante.
Mais chaque mot portait la menace froide d'une lame.
— Dans les deux cas, tu viens de faire une erreur.
Un souffle rauque répondit depuis la ruelle derrière elle.
Cette fois, il ne cherchait plus à se cacher.
La présence avançait.
Lentement.
Sans précipitation.
Comme un prédateur qui savait déjà que sa proie l'avait remarqué.
Mais Kyran ignorait encore une chose.
Ravenya n'avait jamais été une proie.
Mais Ravenya le sentait.
Dans ses nerfs.
Dans son sang.
Comme une chaleur animale qui avançait derrière elle, une présence qu'elle aurait été incapable d'ignorer même dans le silence le plus profond.
Elle savait qu'il hésitait.
Et cette hésitation l'amusa.
— Qu'est-ce qui t'arrête ? demanda-t-elle doucement.
Elle tourna légèrement la tête, laissant apparaître son profil dans la lumière pâle de la lune.
Pas assez pour le voir.
Juste assez pour lui montrer qu'elle savait.
— La peur ?
Un léger sourire apparut sur ses lèvres.
— Ou quelque chose d'autre ?
Le silence fut sa seule réponse.
Puis vint un pas.
Lourd.
Mesuré.
Puis un second.
Ravenya ferma les yeux un bref instant.
Elle l'avait senti dès le début.
Cette présence n'était pas celle d'un simple prédateur.
Il portait quelque chose de plus ancien.
Une force forgée par les combats, le sang et les siècles de survie.
L'odeur d'un territoire.
D'une lignée.
D'une meute ancienne.
Mais surtout...
Il portait une rage qu'il maintenait enfermée.
— Qu'est-ce qu'un loup comme toi fait si loin des siens ? murmura-t-elle.
Le vent se leva entre eux, faisant danser ses longs cheveux argentés autour de son visage.
Elle ne recula pas.
Elle voulait qu'il voie.
Qu'il comprenne.
Elle n'était pas une créature qu'on pouvait surprendre dans l'obscurité.
Elle n'était pas une faiblesse à exploiter.
Ravenya connaissait le danger.
Elle l'avait toujours connu.
Et pourtant, elle était restée.
Car parfois, le plus grand pouvoir n'était pas de vaincre son ennemi.
C'était de ne pas lui donner la satisfaction de voir la peur dans ses yeux.
Soudain, une silhouette massive émergea de l'ombre.
Kyran.
Même sous son apparence humaine, quelque chose en lui rappelait encore la bête qu'il portait en lui. Ses yeux verts traversés d'éclats dorés observaient Ravenya avec une intensité presque animale.
Il s'arrêta à quelques mètres d'elle.
Pas assez près pour l'attaquer.
Mais assez près pour lui montrer qu'il n'avait pas peur.
Un sourire discret étira ses lèvres.
— Peut-être que je t'ai suivie parce que je voulais voir de plus près celle dont tout le monde parle.
Il inclina légèrement la tête.
— La sorcière de l'Ombre.
Le silence pesa entre eux.
Puis son regard se fit plus curieux.
— Je dois reconnaître une chose... les rumeurs n'avaient pas tout raconté.
Ravenya se retourna enfin pour lui faire face.
Son regard gris argenté, traversé d'un léger reflet violet, se posa sur lui avec une froideur amusée.
Elle l'observa comme on observe une créature qui pense avoir trouvé le contrôle alors qu'elle vient seulement d'entrer dans un jeu dangereux.
— Si tu es venu jouer avec moi, loup...
Elle marqua une pause.
— Il va falloir plus que de l'assurance.
Kyran laissa échapper un rire bref.
Un son grave, presque un grondement.
— Et toi, si tu crois que ton pouvoir te protégera toujours...
Il fit un pas.
— Tu devrais te rappeler une chose.
Son regard se durcit.
— Même les ombres finissent par rencontrer des crocs.
— Tu crois vraiment que c'est moi qui ai besoin d'être protégée ? demanda-t-elle en avançant d'un pas.
Son regard brillait d'un amusement sombre.
Kyran ne recula pas.
Au contraire, il sembla presque apprécier le défi.
— Non.
Sa voix était calme.
— Je pense que tu es dangereuse.
Il marqua une pause, étudiant son visage comme s'il cherchait une réponse qu'elle refusait de lui donner.
— Et je pense que c'est précisément ce qui m'empêche de détourner le regard.
Un sourire discret apparut sur les lèvres de Ravenya.
— Voilà une remarque rare pour un loup qui semble habitué à être craint.
Elle inclina légèrement la tête.
— Dis-moi... tu comptes continuer à m'observer depuis les ombres, ou vas-tu enfin découvrir si tes crocs sont à la hauteur de tes paroles ?
Un grondement amusé vibra dans la gorge de Kyran.
— Je préfère comprendre une proie avant de décider si elle mérite d'être chassée.
Ses yeux dorés accrochèrent les siens.
— Mais toi...
Il s'arrêta.
— Tu n'as rien d'une proie.
Le silence tomba entre eux.
Ravenya ne répondit pas immédiatement.
Elle le fixa longuement, cherchant peut-être à comprendre pourquoi ce loup était différent des autres.
Puis elle murmura :
— Alors peut-être que la vraie question est de savoir qui chasse qui.
Un sourire lent apparut sur le visage de Kyran.
Pas un sourire de victoire.
Un sourire de reconnaissance.
— Toi et moi...
Sa voix devint plus basse.
— Nous allons soit nous détruire, soit découvrir pourquoi nos chemins étaient destinés à se croiser.
Ravenya se détourna, laissant sa cape noire glisser derrière elle.
— Dans les deux cas...
Elle s'arrêta un instant.
— Ce sera intéressant.
Elle reprit sa marche sans se presser.
Chaque pas résonnait doucement sur les pavés humides de Velorath, tandis que sa silhouette disparaissait peu à peu dans la brume.
Kyran ne bougea pas immédiatement.
Il resta là, immobile, son regard fixé sur l'endroit où elle venait de disparaître.
Son instinct lui criait de la suivre.
De comprendre.
De découvrir ce qui se cachait derrière cette femme qui portait l'Ombre comme une seconde peau.
Mais quelque chose le retenait.
Ce n'était pas la peur.
C'était l'incertitude.
Depuis des années, Kyran avait appris à écouter son instinct. Pourtant, jamais celui-ci ne lui avait parlé avec une telle intensité.
Ravenya n'était pas une simple créature surnaturelle.
Elle était une énigme.
Et maintenant qu'il l'avait rencontrée, il savait une chose :
Il finirait par découvrir la vérité.