Chapitre 1 - Après la sonnerie
Au collège des Ormes, tout le monde connaissait la règle.
À dix-sept heures, les élèves devaient avoir quitté le bâtiment.
Même ceux qui avaient oublié leur veste. Même ceux qui attendaient leurs parents. Même ceux qui avaient une excellente excuse.
Surtout ceux qui avaient une excellente excuse.
— C’est à cause de l’alarme, disait le principal.
Mais ce mardi-là, lorsque j’avais demandé au gardien ce qui se passait si quelqu’un restait après dix-sept heures, il avait cessé de sourire.
— Ne cherche pas à le savoir, m’avait-il répondu.
Sur le moment, j’avais cru à une blague.
À seize heures cinquante-deux, j’y pensais encore.
— Tu viens, Noé ?
Inès m’attendait près du portail, son sac posé sur une épaule. Derrière elle, les derniers élèves descendaient les marches en se bousculant.
J’ai fouillé une troisième fois dans mon sac.
Trousse. Cahier de maths. Sweat froissé. Une vieille compote que je préférais ne pas examiner.
Pas de téléphone.
Puis je me suis rappelé où je l’avais laissé : sous ma table, en salle 204.
— Vas-y, ai-je dit. Je dois récupérer un truc.
Inès a levé les yeux vers l’horloge au-dessus de l’entrée.
— Maintenant ?
— J’en ai pour deux minutes.
— Tu diras ça à ta mère quand elle t’aura appelé quinze fois.
Elle m’a fait un signe et s’est éloignée.
J’ai remonté les marches.
À l’intérieur, le collège semblait déjà différent.
Sans les conversations et les portes qui claquaient, j’entendais mes semelles grincer sur le sol. Quelque part, un robinet gouttait. Ça sentait le produit d’entretien.
Au bout du couloir, monsieur Vernet, le gardien, poussait son chariot vers une porte de service. Son trousseau tintait contre sa hanche.
J’allais l’appeler quand il a tourné au coin.
La porte s’est refermée derrière lui.
J’ai préféré courir jusqu’à l’escalier. Si je lui demandais la permission, il allait sûrement m’obliger à revenir demain.
La salle 204 se trouvait au premier étage, juste en face des toilettes. Sa porte était encore ouverte.
J’ai traversé la classe et me suis accroupi près de ma table.
Mon téléphone était bien là, sur la petite étagère fixée dessous.
— Trouvé.
L’écran s’est allumé.
16 h 56.
Un message de ma mère m’attendait.
Je suis devant le portail dans cinq minutes.
J’ai tapé : J’arrive.
Le petit cercle à côté du message a tourné sans s’arrêter.
Pas de réseau.
Ça arrivait souvent dans cette salle. J’ai glissé le téléphone dans ma poche et me suis relevé.
C’est là que j’ai aperçu le cahier.
Il reposait sur la table du fond, seul au milieu des chaises retournées. Sa couverture était grise, toute gondolée, avec une étiquette jaunie dans le coin.
Je ne l’avais jamais vu.
Sur l’étiquette, quelqu’un avait écrit :
NOÉ DELCOURT
Mon nom.
J’ai vérifié mon sac. Mon cahier de français s’y trouvait. Celui de maths aussi.
Alors à qui appartenait celui-là ?
Je me suis approché.
Sous mon nom figurait une autre ligne, tracée si finement que j’ai dû me pencher pour la lire.
Classe de nuit.
Un bruit a retenti derrière moi.
Clac.
Je me suis retourné.
La porte venait de se fermer.
Pendant une seconde, je suis resté immobile, la main au-dessus du cahier.
Puis j’ai soufflé.
Un courant d’air. La fenêtre près du bureau était entrouverte.
J’ai saisi le cahier. Si quelqu’un avait fait une blague en écrivant mon nom dessus, je voulais savoir qui.
La première page était vide.
La deuxième aussi.
Sur la troisième, une phrase occupait toute la largeur du papier.
Quand on fera l’appel, ne réponds pas.
J’ai senti quelque chose se serrer dans mon ventre.
— Très drôle, ai-je murmuré.
J’ai tourné la page.
Une liste de noms était écrite à l’encre bleue. À droite, deux colonnes portaient les titres « Présent » et « Absent ».
Certains noms étaient barrés.
D’autres avaient une petite croix dans la colonne « Présent ».
J’ai parcouru la liste.
Aucun ne me disait rien.
Puis je suis arrivé à la dernière ligne.
Noé Delcourt.
Les deux cases étaient vides.
Dans le couloir, des clés ont tinté.
J’ai aussitôt refermé le cahier.
— Monsieur Vernet ?
Pas de réponse.
Je l’ai posé sur la table et me suis précipité vers la porte. La poignée a tourné normalement.
Le couloir était désert.
— Monsieur Vernet ! Je suis encore là !
Le tintement avait cessé.
J’ai descendu l’escalier quatre à quatre et traversé le hall.
Les grandes portes vitrées étaient fermées.
J’ai poussé la barre métallique.
Rien.
J’ai poussé plus fort, puis tiré, même si je savais très bien qu’elles s’ouvraient vers l’extérieur.
Verrouillées.
De l’autre côté des vitres, je distinguais les marches, la cour et le portail. Une voiture passait dans la rue.
J’ai frappé contre la porte.
— Hé !
La voiture a continué.
J’ai sorti mon téléphone.
17 h 00.
Toujours aucune barre de réseau.
Mon message n’était pas parti.
Je suis allé jusqu’à la fenêtre près du panneau d’affichage, le téléphone levé devant moi. Une barre est apparue, puis a disparu avant que je puisse appeler.
Derrière moi, l’horloge du hall a émis un petit déclic.
Toutes les lumières se sont éteintes.
J’ai retenu mon souffle.
Une seconde plus tard, les néons se sont rallumés.
Tous, sauf celui au-dessus de la porte d’entrée.
— Monsieur Vernet ? ai-je appelé, moins fort.
Le collège ne m’a renvoyé que l’écho de ma voix.
Il devait y avoir un bouton pour ouvrir les portes. Ou un téléphone dans le bureau du gardien.
Je me suis dirigé vers le couloir des casiers.
Au bout, près de la salle de permanence, une porte était entrouverte. Une lumière blanche passait par l’ouverture.
J’ai avancé.
Mes pas semblaient trop bruyants.
Sur ma gauche, quelque chose a frotté contre une porte de casier.
Je me suis arrêté.
Le bruit s’est reproduit.
Un petit grattement, à hauteur de mon oreille.
J’ai regardé le numéro.
113.
— Il y a quelqu’un ?
Trois coups ont été frappés à l’intérieur.
Lents.
Bien séparés.
J’ai reculé si vite que mon sac a heurté les casiers d’en face.
Une blague. Ça devait être une blague.
Un élève était resté pour me faire peur. Peut-être même avec l’aide de quelqu’un d’autre.
J’ai regardé autour de moi, à la recherche d’un téléphone qui filmait.
— C’est bon ! Vous pouvez sortir !
Le haut-parleur fixé au plafond a craché un souffle.
Je l’ai reconnu : c’était le même bruit qu’avant les annonces du principal, quand il oubliait d’éteindre son micro.
Je n’avais jamais été aussi content de l’entendre.
— Je suis dans le couloir ! ai-je crié. Les portes sont fermées !
Le souffle s’est interrompu.
Une voix de femme a parlé.
— Les élèves absents doivent rejoindre leur classe.
Je ne connaissais pas cette voix. Elle était calme, un peu étouffée, comme si la personne parlait à travers un tissu.
— Je veux juste sortir !
Un nouveau grésillement.
Puis :
— L’appel va commencer.
J’ai reculé vers le hall.
Le casier 113 a tremblé.
Sa petite poignée s’est abaissée.
J’ai couru.
Derrière moi, la voix a prononcé un nom.
— Alice Morel.
Une chaise a raclé le sol dans la salle éclairée.
— Présente.
J’ai ralenti malgré moi.
Cette réponse venait d’une fille.
— Thomas Rigal.
— Présent.
Un garçon, cette fois.
Je connaissais presque tous les élèves de ma classe. Plusieurs des autres classes aussi. Ces deux-là, je ne les avais jamais entendus.
J’ai atteint les portes du hall et essayé encore la barre.
Elle n’a pas bougé.
— Ouvrez !
J’ai frappé la vitre avec le plat de la main.
La voix a poursuivi l’appel.
— Mathilde Caron.
Un silence.
Puis, juste derrière moi :
— Présente.
Je me suis retourné.
Personne.
Le couloir était vide jusqu’à la porte éclairée.
Je me suis plaqué contre la vitre, mon téléphone serré dans la main. L’écran affichait encore dix-sept heures. J’ai essayé d’appeler ma mère.
Échec de l’appel.
Au plafond, le haut-parleur a crépité.
— Noé Delcourt.
J’ai ouvert la bouche.
Le mot était déjà là, prêt à sortir. Une habitude. Depuis des années, chaque fois qu’un professeur disait mon nom, je répondais la même chose.
Puis j’ai revu la page du cahier.
Quand on fera l’appel, ne réponds pas.
J’ai refermé la bouche.
Le silence a duré.
Dans le couloir, le néon s’est mis à bourdonner.
— Noé Delcourt, a répété la voix.
J’ai serré mes lèvres l’une contre l’autre.
Quelque chose a bougé derrière la porte éclairée.
Une ombre s’est étirée sur le sol.
— Noé ?
Cette fois, la voix était celle de ma mère.
— Réponds, mon chéri. Je sais que tu es là.