Le tee-shirt orange
Le tee-shirt était beaucoup trop grand.
Il avait appartenu à son cousin, puis à son frère, puis à personne. Il traînait depuis des années dans une armoire qui sentait la lessive et les vieux étés. La couleur avait perdu sa bataille contre les lavages, mais il restait orange. Un orange étrange, entre la mandarine fatiguée et les panneaux de chantier.
Sa mère détestait ce tee-shirt.
— Tu ne vas quand même pas mettre ça pour la rentrée ?
Léna regarda son reflet dans le miroir de l'entrée.
Ses cheveux n'obéissaient à rien. Son sac semblait trop lourd alors qu'il était presque vide. Son ventre était rempli d'une boule qu'aucun médecin n'aurait su diagnostiquer.
Peur de la rentrée.
Peur des autres.
Peur d'être vue.
Peur d'être invisible.
Elle haussa les épaules.
— Pourquoi pas ?
Sa mère soupira en cherchant ses clés.
— Parce qu'il est moche.
— C'est justement son principal avantage.
Sa mère leva les yeux au ciel.
— Tu pourrais faire un effort.
La phrase tomba dans l'entrée comme une petite pierre.
Pas assez lourde pour blesser.
Juste assez pour laisser une trace.
Léna attrapa sa veste.
— Je fais déjà un effort.
Sa mère ne répondit pas.
La voiture traversa la ville dans un silence rempli de radio, de feux rouges et de choses qu'on ne disait plus depuis longtemps. Sa mère parlait parfois de factures, de travail ou du prix de l'essence comme si ces sujets pouvaient remplacer les vraies conversations.
Quand elles arrivèrent devant le lycée, il y avait déjà des centaines d'élèves.
Des groupes.
Des rires.
Des gens qui semblaient savoir exactement où aller.
Léna, elle, avait l'impression d'être arrivée à une fête où tout le monde se connaissait déjà.
— Passe une bonne journée, dit sa mère.
— Toi aussi.
Elle sortit.
La portière se referma.
Et soudain elle était seule.
Le bâtiment paraissait immense. Les fenêtres reflétaient le ciel gris de septembre. Les secondes se mélangeaient aux premières, aux terminales, aux parents perdus et aux professeurs qui faisaient semblant de ne pas être aussi stressés que leurs élèves.
Léna avança.
Elle regardait ses chaussures.
Toujours les chaussures.
Les chaussures ne jugent personne.
Elle allait entrer dans le bâtiment lorsqu'une voix lança :
— Ton tee-shirt est visible depuis l'espace.
Léna leva les yeux.
Une fille la regardait avec un sourire immense.
Des cheveux bouclés attachés à moitié.
Un sac couvert de porte-clés.
Des baskets multicolores.
Elle semblait être le genre de personne qui parlait aux inconnus comme à des amis perdus depuis dix ans.
— Merci, répondit Léna.
— C'était un compliment.
— C'est inquiétant.
— Moi c'est Camille.
Léna hésita.
— Léna.
Camille regarda encore le tee-shirt.
— Il est incroyable.
— Tu es littéralement la première personne à dire ça.
— Les autres ont tort.
Elle lui tendit un papier.
La liste des classes.
— T'es en seconde B ?
Léna baissa les yeux.
Seconde B.
Camille leva les bras vers le ciel.
— Victoire ! Moi aussi.
Comme si elles venaient de gagner quelque chose.
Elles traversèrent la cour ensemble.
Camille parlait beaucoup.
De son chat.
De ses vacances.
D'une série qu'elle regardait.
Du fait qu'elle avait renversé du jus d'orange sur sa convocation.
Léna parlait peu.
Mais elle riait.
Ce qui arrivait rarement avec des inconnus.
Dans le couloir du deuxième étage, les élèves attendaient devant les salles.
Un garçon grand, entouré de plusieurs personnes, traversa le groupe.
Tout le monde semblait le connaître.
Il plaisantait.
Il riait.
Il avançait comme quelqu'un qui était déjà chez lui partout.
Il heurta légèrement l'épaule de Léna.
— Désolé.
Il continua sa route.
Camille murmura :
— Noah.
— Qui ça ?
— Le garçon que tout le monde connaît.
— Ça a l'air fatigant.
Camille éclata de rire.
La porte s'ouvrit.
Les élèves entrèrent.
Léna s'installa près de la fenêtre.
La pluie commençait à tomber.
Puis quelqu'un prit la place à côté d'elle.
Une fille.
Cheveux noirs.
Écouteurs autour du cou.
Un appareil photo accroché à son sac.
Elle posa ses affaires sans parler.
Le professeur commença l'appel.
Quand il prononça :
— Jade Martin ?
La fille leva simplement la main.
Sa voix était calme.
— Présente.
Léna ne savait pas pourquoi.
Mais elle releva la tête.
Jade regardait la pluie tomber dehors.
Comme si elle attendait quelque chose.
Ou quelqu'un.
Le cours passa lentement.
Très lentement.
Comme tous les premiers jours.
Quand la sonnerie retentit enfin, la classe se vida.
Camille attendait déjà devant la porte.
— Cantine ?
Léna allait répondre quand elle remarqua que Jade avait oublié un carnet sur sa table.
Elle le prit.
Courut dans le couloir.
— Attends !
Jade se retourna.
Ses yeux étaient gris.
Ou verts.
Ou les deux.
— Ton carnet.
Jade le récupéra.
— Merci.
Puis elle regarda le tee-shirt orange.
Pendant une seconde.
Une seule.
Et elle dit :
— J'aime bien cette couleur.
Elle repartit.
Léna resta immobile au milieu du couloir.
Camille arriva derrière elle.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Tu regardes cette fille comme si elle venait de t'annoncer les réponses du bac.
Léna rougit immédiatement.
— N'importe quoi.
Camille sourit.
— Bienvenue au lycée.
À midi, il pleuvait encore.
Les élèves remplissaient la cour comme des oiseaux coincés sous un abribus.
Léna s'assit sur un banc.
Son téléphone vibra.
Un message de sa mère.
Ça s'est bien passé ?
Elle regarda l'écran.
Puis le lycée.
Puis Camille qui riait à dix mètres.
Puis la pluie.
Puis le tee-shirt orange.
Elle répondit simplement :
Je crois.
Et pour la première fois depuis très longtemps, elle eut l'impression qu'une histoire était peut-être en train de commencer.








