01
MADELEINE
On dit qu'il vaut mieux avoir aimé et perdu que de n'avoir jamais aimé du tout.
Moi, je dis : que l'amour aille se faire foutre, lui et toutes les conneries qu'on raconte à son sujet.
Les relations amoureuses sont une perte de temps, et les garçons encore plus. J'ai 17 ans, j'ai eu deux copains dans ma vie, et j'ai déjà l'impression d'en avoir fait le tour.
- Maddy ?
J'ouvre difficilement mes yeux embués de larmes, décolle ma tête de la vitre et tente d'apercevoir le visage de ma mère à travers le voile brouillé qui obscurcit ma vision.
- Tu veux des chips ?
J'essaie de répondre, mais ma voix se brise dès le premier son. Alors je secoue simplement la tête de gauche à droite avant de reposer mon front contre la vitre.
- Ma puce..., souffle ma mère.
Elle n'ajoute rien. Elle ne sait jamais quoi ajouter, ma mère, quand ça dépasse le rayon des solutions pratiques. Alors elle pose sa main sur mon genou, deux secondes, avant de la retirer pour changer de station de radio.
Mon père, lui, ne détache pas les yeux de la route.
- Six mois, dit-il, comme s'il annonçait une météo. Tu verras. Dans six mois t'y penseras même plus.
C'est toujours comme ça avec lui. Il découpe les problèmes en durée, comme s'il suffisait d'attendre que le minuteur sonne.
- Et puis ces vacances vont te faire du bien, reprend-il, un peu trop vite, comme s'il avait peur du silence qui suit. Laura est impatiente de te revoir. Elle m'a déjà demandé trois fois à quelle heure on arrivait.
Mon frère ne lève même pas les yeux de son téléphone.
- Franchement tant mieux. Il était relou ce mec.
Ce n'est pas de la méchanceté. C'est juste sa façon à lui de dire qu'il m'aime bien, en réglant le problème en une phrase et en retournant à son jeu. Ma grande sœur, elle, ne dit rien. Elle pose juste sa tête contre mon épaule une seconde, comme pour me signaler qu'elle est là sans avoir besoin de le prouver par des mots.
Je ne réponds à personne.
À quoi bon ?
Aucun d'eux ne peut entendre ce vacarme dans ma poitrine. Ce bruit sourd laissé par quelque chose qui s'est brisé sans prévenir.
J'enfonce mes écouteurs dans mes oreilles et ferme les yeux.
Les premières notes de I Love You
de Billie Eilish emplissent immédiatement le silence.
D'habitude, sa voix m'apaise.
Aujourd'hui, c'est tout l'inverse. Chaque parole rouvre la plaie. Chaque note remue un souvenir que j'essaie désespérément d'étouffer. Les larmes reviennent sans prévenir, glissent le long de mes joues et disparaissent contre le col de mon sweat.
Le trajet me semble durer une éternité.
Puis le moteur s'éteint.
Une portière claque.
J'ouvre lentement les yeux, essuie mes joues d'un revers de manche, deux fois, comme si ça pouvait aussi effacer ce qu'il y a derrière. Je retire mes écouteurs. Le silence qui suit paraît presque trop grand.
La voiture est arrêtée devant une grande maison entourée d'une clôture en fer forgé. Il y a une odeur d'herbe fraîchement coupée, mêlée à celle, sucrée, des roses qui bordent l'allée, la même odeur que dans le jardin de mes grands-parents, avant. Cette pensée me prend au dépourvu et je la range vite, quelque part au fond, avec le reste.
Un magnolia déploie ses branches au milieu de la pelouse, assez large pour avaler toute la maison dans son ombre.
- Waouh, souffle ma sœur à côté de moi. C'est ici ?
Je ne réponds pas, mais je hoche la tête, parce que c'est plus facile qu'une phrase entière.
La porte d'entrée s'ouvre avant même qu'on ait fait un pas vers le portail. Une silhouette rousse dévale les marches du perron, presque en courant, et je n'ai pas besoin de voir son visage pour savoir que c'est Laura, cette façon de courir en agitant les bras, elle ne l'a jamais perdue, même à quinze ans passés.
- Oncle Finn !
Elle se jette dans les bras de mon père avant même qu'il ait eu le temps de refermer sa portière. Puis elle se tourne vers nous, et son sourire s'élargit encore en me voyant, le même sourire qu'à huit ans, sur cette photo qu'on garde encore quelque part, tous les deux couverts de terre après avoir construit une cabane qui n'a jamais tenu debout plus d'un après-midi.
- Maddy ! T'as tellement changé !
Je force un sourire. Ça fait mal, mais moins que je ne l'aurais cru.
Derrière elle, mon oncle et ma tante apparaissent sur le seuil, les bras déjà ouverts, comme s'ils avaient guetté la voiture depuis une heure.
