Chapter 1 La naissance d'Eleanor
Bellwood General Hospital — Bellwood, Massachusetts, 1871.
Les premiers cris d’un nouveau-né résonnèrent dans la chambre calme de l’hôpital.
Après plusieurs heures d’attente, une petite fille venait enfin de voir le jour. Ses parents, épuisés mais profondément heureux, ne pouvaient détacher leurs yeux de leur enfant.
L’infirmière s’approcha doucement du couple, un sourire aux lèvres.
— Monsieur et Madame Whitmore, avez-vous choisi le prénom de votre fille ?
Les deux parents se regardèrent avant de répondre d’une même voix :
— Eleanor !
L’infirmière sourit.
— Parfait ! C’est un très joli prénom pour une princesse.
Victoria Whitmore prit délicatement sa fille dans ses bras. Elle observa son petit visage, ses minuscules mains et ses yeux encore fermés.
Thomas, son père, se pencha à son tour vers elle.
— Eleanor…
Il prononça son prénom avec tendresse, comme s’il voulait déjà s’assurer qu’elle le reconnaîtrait un jour.
Pour la famille Whitmore, cette naissance était un véritable événement. Eleanor était leur fille tant attendue, mais elle était également destinée à devenir un jour l’héritière d’une famille royale très importante.
Thomas et Victoria décidèrent donc de célébrer sa naissance comme il se devait.
Le soir même, un grand bal fut organisé au château de Bellwood, la demeure de la famille Whitmore. La nouvelle de la naissance de la petite princesse avait rapidement circulé dans toute la région et, dès la tombée de la nuit, les invités commencèrent à arriver.
Des membres de la famille, des amis proches et plusieurs familles importantes furent conviés à la réception.
Le château brillait de mille feux. Les grandes fenêtres laissaient apparaître la lumière chaleureuse des chandeliers, tandis que la musique résonnait dans les immenses salles.
Certains invités dansaient, d’autres discutaient autour de longues tables couvertes de mets raffinés. Les rires et les conversations remplissaient chaque pièce.
Pourtant, au milieu de cette grande fête, deux invités attiraient particulièrement l’attention de Victoria.
La famille Hawthorne, qui habitait non loin du château, était une famille très proche des Whitmore. Jeanne et son époux connaissaient Thomas et Victoria depuis plusieurs années.
Ils avaient également un fils prénommé Arthur.
Arthur avait un an de plus qu’Eleanor.
Ce soir-là, ses parents avaient décidé de profiter de l’occasion pour le présenter à la petite princesse.
Jeanne Hawthorne s’approcha de Victoria tandis que les deux enfants étaient installés non loin l’un de l’autre.
— Vous souvenez-vous de notre rencontre, Victoria ?
Victoria sourit.
— Bien sûr, Jeanne. Comme si c’était hier.
— Nous nous sommes entendues à la vitesse de la foudre !
Les deux femmes se mirent à rire.
Puis leur regard se posa sur les deux enfants.
Eleanor était tranquillement installée dans les bras de sa mère tandis qu’Arthur se trouvait tout près d’elle. Malgré leur très jeune âge, quelque chose dans leur attitude attira l’attention des adultes.
Ils se regardaient.
Longuement.
Comme si chacun observait son propre reflet dans un miroir.
Lorsque l’un bougeait légèrement, l’autre semblait faire de même. Lorsque l’un détournait les yeux, l’autre le suivait du regard.
Personne ne savait ce que ces deux enfants pouvaient bien penser.
Ils étaient encore trop jeunes pour comprendre le monde qui les entourait.
Mais cette rencontre resterait gravée dans la mémoire de leurs familles.
Le temps passa, et la soirée continua dans une ambiance chaleureuse.
Plus tard, alors que les invités commençaient à partir, les Hawthorne rejoignirent les Whitmore afin de leur dire au revoir.
Monsieur Hawthorne regarda Thomas avant de prendre la parole.
— Pour l’instant, ce ne sont que des bébés. Ils découvrent à peine le monde dans lequel ils vont vivre. Ils ont encore tant de choses à apprendre… Alors, avant de parler d’amitié entre eux, ma femme et moi préférons attendre qu’ils grandissent un peu. Vous comprenez ?
Thomas acquiesça.
— Oui, nous comprenons tout à fait.
Victoria sourit à son tour.
— Bien entendu.
Jeanne regarda une dernière fois Eleanor, puis Arthur.
— Ils auront bien le temps de se connaître lorsqu’ils seront plus grands.
— Certainement, répondit Victoria.
Monsieur Hawthorne s’inclina légèrement.
— Très bien. Nous vous souhaitons une excellente nuit.
— De même. À bientôt !
La famille Hawthorne quitta alors le château.
Petit à petit, les autres invités partirent eux aussi.
La musique s’arrêta.
Les conversations se turent.
Les grandes portes du château se refermèrent derrière les derniers invités.
Après plusieurs heures de fête, le silence revint enfin.
Il était tard.
Victoria monta à l’étage avec Eleanor dans les bras. Elle entra dans la chambre de sa fille et s’approcha de son magnifique berceau.
Une moustiquaire en satin rose pastel, décorée de petites étoiles blanches brodées, était suspendue au-dessus du berceau.
Victoria déposa délicatement Eleanor à l’intérieur.
La petite fille dormait paisiblement, complètement ignorante de la grande fête qui avait été organisée en son honneur.
Sa mère resta quelques instants près d’elle, observant son visage endormi.
Puis elle déposa un tendre baiser sur son front.
— Bonne nuit, ma petite Eleanor.
Elle quitta ensuite la chambre.
Dans la chambre voisine, Thomas et Victoria se préparèrent à leur tour à dormir. Leur chambre était aussi somptueuse que le reste du château : un immense lit à baldaquin occupait le centre de la pièce et quelques bougies diffusaient une faible lumière sur les murs.
Victoria s’installa dans le lit tandis que Thomas s’assit près d’elle.
Après quelques secondes de silence, il prit la parole.
— Écoutez, Victoria… Je suis conscient qu’elle vient à peine de naître, mais nous devons déjà penser à son avenir.
Victoria se tourna vers lui, surprise.
— Pardon, Thomas ? Comment pouvez-vous penser à cela maintenant ? Elle vient seulement de naître. C’est beaucoup trop tôt !
Thomas resta sérieux.
— Mieux vaut y penser maintenant que trop tard.
Victoria soupira.
— Bon… Si vous le dites.
Thomas regarda en direction de la porte, derrière laquelle se trouvait la chambre de leur fille.
— Nous devons faire d’elle une future reine digne de ce nom, n’est-ce pas ?
Victoria acquiesça.
— Oui, bien évidemment.
Un silence s’installa entre eux.
Puis Thomas reprit :
— Et elle ne devra en aucun cas se marier avec un homme qui n’est pas de sang royal. Nous devons préserver la lignée.
Victoria le regarda avec attention.
— Voyons, Thomas. Il a toujours été question que nous gardions la lignée.
— Alors tout est décidé.
Il marqua une pause.
— Lorsqu’elle aura seize ans, nous lui trouverons un prince élégant, issu d’une bonne famille et digne de devenir son époux.
Victoria ne répondit pas immédiatement.
Elle savait que son mari avait raison selon les traditions de leur famille. Pourtant, une partie d’elle ne pouvait s’empêcher de penser à l’avenir de sa fille.
Eleanor n’avait que quelques heures.
Comment pouvait-on déjà décider de la personne qu’elle épouserait un jour ?
Finalement, Victoria soupira.
— Très bien, Thomas. Maintenant, si vous permettez, je suis fatiguée. Bonne nuit.
Elle souffla les trois bougies posées sur sa table de chevet.
La chambre plongea dans l’obscurité.
— Bonne nuit, Victoria, murmura Thomas.
Il fit de même et s’allongea à ses côtés.
Quelques minutes plus tard, le château entier était plongé dans le silence.
Tout le monde dormait.
Dans sa chambre, Eleanor dormait déjà depuis un long moment, paisiblement installée dans son petit berceau rose.
Elle ignorait tout des décisions prises cette nuit-là.
Elle ignorait qu’un avenir avait déjà commencé à être imaginé pour elle.
Elle ignorait qu’un jour, elle devrait peut-être devenir reine.
Et surtout, elle ignorait que, quelque part non loin du château, un petit garçon nommé Arthur dormait lui aussi.
Deux enfants.
Deux familles.
Deux destins qui venaient tout juste de se croiser.
Pour l’instant, leur avenir semblait déjà écrit.
Enfin…
Pas tout à fait.
Car personne ne pouvait encore savoir ce que le temps leur réserverait.