Prologue: Le feu au poudre
Londres, 1834
Les industries William & Weakers tournaient à plein régime. Le marché du coton connaissait un boom exceptionnel et les affaires étaient florissantes. A l’horizon, des colonnes de fumées épaisses sortaient des usines fraîchement construites, le paysage semblait encore irréel pour les gens du voisinage.
— Jonathan ! Le coton brut n’arrivera que mardi. Entre temps, notre cargaison spéciale devrait être livrée d’ici ce soir. Êtes-vous prêt à la réceptionner ? On dit que le Rôdeur traîne dans le coin, alors tâchez d’être discret, compris ?— Bien, Monsieur. Je m’en occuperai personnellement, répondit le dénommé Jonathan en acquiesçant docilement.
Il était ouvrier chez W&W depuis plus de vingt ans… Et il ne pouvait plus payer ses factures.
La raison ?
Les loyers avaient subitement explosé à East End et le quartier s’embourgeoisait au fur et à mesure que la révolution industrielle progressait. Jonathan n’avait donc eu d’autre option que celle de tremper dans des histoires peu nettes de cargaisons fantômes et d’échanges qui n’en étaient pas.
C’était le genre de situation qui nécessitait l’intervention d’un héros.
Il avait étudié le plan des usines dans les moindres détails, y compris les accès les plus secrets.
Il était décidé à foutre le boxon !
Qui était-il ?
Nul ne le savait, son identité demeurait un mystère plus impénétrable que le brouillard londonien.
Quoi qu’il lui arrivât évidemment d’administrer des corrections en plein jour, mais toujours dans la discrétion des recoins les plus sombres.
Finalement, il n’était rien d’autre que l’étendard de liberté de cette ville, celui que, tôt ou tard, tous les cœurs appelleraient de leurs vœux.
Usines de William & Weakers, 23h12
Il était temps de mettre fin à ce manège. Son trench coat était bien ajusté, son monocle était vissé sur son œil gauche… A première vue, sa tenue n’avait rien de plus que ce que l’on attendait d’un gentleman anglais : un pantalon bien taillé, une chemise, un gilet et une cravate aux finitions parfaites. D’un noir profond aux coutures dorées, nul n’aurait deviné que l’ensemble était entièrement renforcé pour résister aux assauts les plus violents et conçu pour lui permettre de se mouvoir sans être entravé par le tissu.
Mais le plus important restait son arme.
Il portait une arme que personne ne pouvait vraiment comprendre.
En apparence, un simple pistolet de cavalerie.
Dans un monde d’armes encore capricieuses, celle-ci lui avait juré fidélité.
Et c’était probablement ce qui inquiétait le plus.
Sa technologie n’appartenait pas à son époque.
Elle avait été conçue directement grâce à l’énergie vitale de son propriétaire.
Son canon allongé, gainé d’acier bleuté, était fendu d’une ouverture vitrée derrière laquelle dormait un cœur impossible, une spirale lumineuse enfermée dans le métal… Comme si l’orage lui-même avait été contraint de vivre en cage. Même au repos, l’arme vibrait, prête à abattre l’ennemi.
Le barillet, large et massif, était ciselé de gravures royales presque effacées par le temps : couronnes brisées, sceptres fendus, blasons inconnus. À chaque rotation, les reliefs captaient la lumière comme autant de cicatrices.
Mais c’était la crosse qui retenait le regard.
Taillée dans un noyer profond, sombre comme un vieux violon, elle avait été polie jusqu’à briller comme de l’ambre. Des filigranes d’or serpentaient dans le bois, dessinant un blason visiblement ancien : une couronne fendue en deux. Sous les doigts, l’arme ne semblait pas tenue : elle ne répondait qu’à lui, sûrement parce qu’elle était couplée à sa propre énergie.
Aucun artisan de ce siècle n’aurait su dire comment elle avait été conçue. Les secrets de sa fabrication étaient bien gardés. Les lignes étaient trop pures, les ajustements trop parfaits, les mécanismes trop bien huilée.
La livraison devait avoir lieu dans exactement quinze minutes. Fort heureusement, grâce à ses capacités surhumaines, il parvint à rejoindre le site en moins de cinq.
Ça devait être un passage éclair, une frappe chirurgicale.
Quand il arriva sur place, la nuit était tombée depuis bien longtemps. Ses yeux s’habituèrent rapidement à l’obscurité. Il était dans son élément, malgré la découverte récente de l’étendue de ses capacités, celles-ci lui étaient déjà bien utiles.
Une fois entré, la partie pouvait commencer.
Le premier garde tomba net, sa tête cogna le sol, inanimé.
Le coup avait été fatal et silencieux.
Il s’approchait de la cargaison, le camion était peu surveillé, comme à chaque fois… N’apprendraient-ils jamais de leurs erreurs ?
Il avait de l’avance… Il ne lui restait plus qu’à foutre le feu à tout ce merdier et le tour serait joué.
Soudain, une détonation retentit.
Sèche.
La balle siffla, il réussit à l’esquiver partiellement malgré la vitesse et la surprise. Elle visait son cœur mais atterrit dans son épaule.
— Aaargh ! BLAST IT ! s’écria-t-il. Mon trench, nom de Dieu !
Il eut à peine le temps de sauter pour se mettre à couvert.
Ces enfoirés lui avaient tendu un piège.
— Eh oh ! C’est toi, Henry le Gros Tas ? railla-t-il, ignorant la douleur. Ça fait longtemps, depuis le dernier entrepôt que j’ai fait sauter, non ?
Les balles se mirent aussitôt à siffler. Il se maintint à l’abri du mieux qu’il put… Ce gros lard d’Henry semblait avoir rameuté toute sa troupe d’apprentis ouistitis…
Mais il était bien décidé à tout faire péter sans finir en passoir. Il dégaina son arme et s’élança contre ses ennemis…
Le jeu pouvait enfin commencer.





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