Prologue
Soixante et un ans avant Asteria
La neige tombait sur la ville depuis trois jours. Elle recouvrait les carcasses des voitures, les rails éventrés et les toits éventrés d'une couche blanche presque immaculée. De loin, on aurait pu croire que la guerre était terminée. C'était ce que pensait Mara lorsqu'elle regardait par la fenêtre. Elle avait toujours trouvé cela étrange, la manière dont la neige pouvait rendre les ruines belles. Elle effaçait les impacts de balles. Elle recouvrait les tâches sombres sur les trottoirs. Elle bouchait les fissures des immeubles. Elle donnait aux bâtiments morts l'apparence de bâtiments endormis. Mara posa une main contre la vitre. Le verre était glacé. Derrière elle, une alarme retentit. Une lumière rouge se mit à clignoter au plafond. Elle ne bougea pas. L'alarme s'arrêta. Puis recommença. Trois fois. Un code qu'elle connaissait. Évacuation partielle. Elle regarda une dernière fois la ville.
— Il est temps.
La voix derrière elle était faible. Un homme âgé était assis contre le mur. Il portait une blouse blanche sous laquelle on distinguait encore l'uniforme gris des unités scientifiques. Son visage était couvert de sang séché.
— Tu devrais partir, dit-il.
Mara ne répondit pas.
— Tu m'entends ?
— Oui.
— Alors pars.
Elle regarda la porte. Puis l'homme.
— Et vous ?
Il eut un sourire fatigué.
— Je ne vais nulle part.
Une nouvelle explosion secoua le bâtiment. La fenêtre vibra. De la poussière tomba du plafond.
— Vous savez ce qu'ils vont faire.
Ce n'était pas une question.
L'homme baissa les yeux.
— Oui.
— Ils vont détruire le laboratoire.
— Probablement.
— Et les archives ?
Il ne répondit pas. Mara comprit. Elle se dirigea vers la porte.
— Mara.
Elle s'arrêta.
— Quoi ?
L'homme la regardait. Il semblait soudain beaucoup plus vieux.
— Ne fais confiance à personne qui te dira qu'il sait ce qui va arriver.
Elle fronça les sourcils.
— Pourquoi vous me dites ça ?
Il ne répondit pas. Une sirène retentit dans le couloir. Cette fois, elle ne s'arrêta pas. Mara sortit.
Le couloir était plongé dans une lumière rouge. Des scientifiques couraient dans les deux sens. Certains portaient des valises. D'autres des dossiers. Une femme pleurait devant une porte verrouillée. Un soldat lui cria de dégager le passage. Personne ne savait exactement quoi emporter. Personne ne savait ce qui devait survivre. Mara traversa le couloir sans ralentir. Elle connaissait le chemin. Ascenseur. Deuxième sous-sol. Couloir technique. Porte métallique. Elle posa sa main sur le lecteur.
ACCÈS REFUSÉ.
Elle recommença.
ACCÈS REFUSÉ.
— Merde.
Elle sortit une carte de sa poche. La passa. Cette fois, la porte s'ouvrit. Elle entra. La pièce était presque vide. Des écrans noirs couvraient les murs. Au centre se trouvait une table. Sur celle-ci reposait un petit boîtier métallique. Mara le prit. Il ne pesait presque rien. Elle le glissa dans son sac. Puis elle s'approcha d'un dernier écran. Il fonctionnait encore. Une liste de noms apparaissait. Certains étaient barrés. D'autres entourés. Certains accompagnés de chiffres. Mara parcourut la liste. Elle s'arrêta. Un nom. Puis un autre. Elle les connaissait. Elle connaissait les personnes derrière ces noms. Elle savait où elles vivaient. Elle savait qui elles avaient perdu. Elle savait lesquelles avaient quitté la ville. Et pourtant, sur cet écran, elles n'étaient plus que des lignes. Des caractères. Des nombres. Elle posa les doigts sur l'écran. Puis les retira.
— Ce n'est pas possible...
Quelqu'un cria dans le couloir. Mara éteignit l'écran. Elle resta quelques secondes dans le noir. Puis elle sortit.
Au premier sous-sol, la fumée avait commencé à entrer. Elle courut. Ses chaussures glissaient sur le sol. Un homme passa devant elle en tenant une pile de dossiers.
— Où allez-vous ?
— Dehors.
— Ils ont fermé la sortie nord.
— Alors la sortie sud.
— Elle est condamnée.
Mara s'arrêta.
— Quoi ?
L'homme secoua la tête.
— Il n'y a plus de sortie.
Il repartit. Mara resta immobile. Pendant quelques secondes, elle entendit uniquement sa respiration. Puis elle comprit. Le laboratoire n'était plus un lieu de travail. C'était devenu un piège. Elle repartit dans l'autre direction.
Au niveau inférieur, les lumières ne fonctionnaient plus. Mara avançait dans l'obscurité avec une lampe de poche. Elle entendait les générateurs ralentir. Un bruit grave et régulier. Comme le battement d'un cœur immense. Elle arriva devant une porte. Elle posa la main sur la poignée. Verrouillée. Elle sortit le boîtier métallique. Le petit objet possédait une fente. Mara y inséra une carte. Un voyant vert apparut. La porte s'ouvrit. Derrière se trouvait un escalier. Elle descendit. Une marche. Deux. Dix. Vingt. Plus elle descendait, plus le bruit de la guerre disparaissait. Les explosions devenaient lointaines. Les sirènes aussi. Il ne restait que le bruit de ses pas. Puis elle arriva au dernier niveau. Une pièce circulaire s'ouvrit devant elle. Il n'y avait presque rien. Seulement un immense mur de verre. Derrière le verre, des milliers de lumières minuscules brillaient dans l'obscurité. Mara s'approcha. Elle ne savait pas pourquoi elle était revenue ici. Peut-être parce qu'elle avait besoin de vérifier quelque chose. Peut-être parce qu'elle savait qu'elle ne reverrait jamais cet endroit. Elle posa une main contre le verre. De l'autre côté, les lumières continuaient de clignoter. Une à une. Certaines disparaissaient. D'autres apparaissaient. Mara ne comprenait plus ce qu'elle regardait.
Elle murmura :
— Qu'est-ce que vous avez fait ?
Personne ne répondit. Puis une voix sortit des haut-parleurs. Calme. Neutre. Presque humaine.
— Veuillez patienter.
Mara se retourna.
— Qui est là ?
Silence.
Puis :
— Analyse en cours.
Elle recula.
— Arrêtez.
La voix continua.
— Analyse en cours.
— Arrêtez !
Elle frappa le panneau de commande. Rien. Les lumières derrière le verre se mirent à clignoter plus rapidement. Mara regarda autour d'elle. Pour la première fois, elle eut véritablement peur. Pas de la guerre. Pas des soldats. Pas des explosions. De cette pièce. De ces lumières. De cette voix. Elle sortit son arme. La pointa vers le panneau. Puis hésita. Un tir retentit dans le couloir derrière elle. Mara se retourna. Des pas. Quelqu'un approchait. Elle éteignit sa lampe. La pièce plongea dans le noir. Les pas se rapprochèrent. Un homme entra. Mara retint sa respiration. Il traversa la pièce sans la voir. Il s'arrêta devant le mur de verre. Pendant quelques secondes, il ne bougea pas.
Puis il dit :
— C'est prêt ?
Une voix lui répondit.
— Presque.
Mara sentit son cœur s'accélérer. Elle connaissait cette voix. Elle connaissait cet homme. Mais elle n'arrivait pas à comprendre ce qu'il faisait ici. Il regarda les lumières.
— Combien ?
— Toutes les données disponibles sont intégrées.
— Toutes ?
— Oui.
Il resta silencieux.
— Et après ?
Un long silence.
Puis :
— Nous attendons.
L'homme sourit légèrement.
— Alors nous attendrons.
Il repartit. Mara attendit que ses pas disparaissent. Puis elle sortit de l'ombre. Elle regarda une dernière fois le mur de verre. Elle aurait voulu comprendre. Elle aurait voulu savoir ce que toutes ces lumières représentaient. Elle aurait voulu poser mille questions. Mais elle ne le fit pas. Elle prit simplement son sac. Et remonta l'escalier.
Lorsqu'elle ressortit du laboratoire, la neige tombait toujours. La ville était silencieuse. Au loin, une colonne de fumée montait dans le ciel. Les sirènes avaient cessé. Mara marcha seule dans la rue. Elle ne regarda pas derrière elle. Elle avançait sans savoir où aller. Dans son sac, le petit boîtier métallique pesait désormais beaucoup plus lourd. Elle traversa une avenue déserte. Un panneau publicitaire clignotait encore malgré les coupures d'électricité. Une vieille publicité. Un visage souriant. Une phrase presque effacée.
DEMAIN SERA MEILLEUR.
Mara s'arrêta. Elle fixa le visage quelques secondes. Puis elle continua. Derrière elle, quelque part sous la ville, les lumières s'éteignirent une à une. Le laboratoire disparut dans l'obscurité. La guerre continua.
Les années passèrent.
Les villes changèrent de nom. Les frontières disparurent. Les morts furent comptés. Puis oubliés. Des bâtiments furent construits au-dessus des ruines. Des routes furent tracées là où des soldats étaient autrefois tombés. Les anciennes cartes furent remplacées. Les anciennes histoires aussi. Et longtemps après que la dernière bombe eut cessé de tomber, une nouvelle ville apparut. Une ville immense. Une ville brillante. Une ville où les enfants pouvaient marcher seuls dans les rues. Une ville où les portes restaient ouvertes. Une ville où les citoyens n'avaient plus besoin de regarder derrière eux. On lui donna un nom.
Asteria.
Le jour de son inauguration, des milliers de personnes se rassemblèrent au pied de la nouvelle cité. Des drapeaux flottèrent. Des discours furent prononcés. On parla de paix. De reconstruction. D'avenir. On parla de tout ce que l'humanité avait réussi à sauver.
Mais personne ne parla du laboratoire. Personne ne parla de Mara. Personne ne parla des lumières sous la terre. Et personne ne demanda pourquoi, dans les archives les plus anciennes de la ville, une seule phrase avait été conservée.
Une phrase sans auteur.
Une phrase dont personne ne connaissait l'origine.
Tout avenir commence par quelqu'un qui croit le connaître.
Puis les portes d'Asteria s'ouvrirent.
Et l'avenir entra.








