Prologue
An 1790
⬥
Shaevra avait encore de la terre sous les ongles lorsqu’elle arrangea les cheveux d’Yllinor.
Une mèche s’était collée à son front. Elle la repoussa du bout de l’index, puis releva le menton du pouce — le geste qu’elle avait eu mille fois.
C’était cela, le pire.
Que rien ne change.
— Là.
Sous sa propre manche, l’encre reculait. Ses tatouages refusaient la peau froide qu’elle touchait ; ils se repliaient autour du coude comme un animal devant un cadavre.
Shaevra ne les regardait plus.
— Tu m’as demandé pourquoi tu avais froid.
Yllinor ne répondit pas.
Shaevra attendit pourtant. Un mot. Un souffle. Une main qui remue. Puis, plus bas :
— Je t’ai répondu.
Elle s’était mordu la lèvre pour cesser de lui répondre. La plaie ne fermait plus. Chaque fois que la même question revenait, le sang montait sur sa langue, et le goût du fer la faisait taire.
C’était toujours le sang qui faisait venir les trois sœurs maudites. Mor’Heda, Sekhar, Vorshala. Les Fléaux.
Le froid changea de côté. Il ne venait plus du corps, mais de son dos.
Elles vinrent se pencher par-dessus son épaule.
Mor’Heda rit la première. Shaevra sentit le rire avant de l’entendre ; il se posa dans sa nuque comme une main froide. Sekhar se glissa à droite, plus près, presque tendre.
— Il fait froid, n’est-ce pas ? Il fera toujours froid, maintenant.
Vorshala resta au pied du linceul, face à elles, immobile.
Elles parlaient à la morte, et chaque mot était pour Shaevra.
Elles avaient quitté d’autres deuils pour descendre jusqu’à cette tombe fraîche. Ici, c’était un dieu qui pleurait : à travers Shaevra, son avatar, Yddar veillait son épouse. Et sous le dieu, une Shaelith pleurait sa Roi-Mage. Les trois mangeraient à cette table pendant des jours.
La voix de Mor’Heda se posa comme un baiser sur le front.
— Demande-lui, Yllinor. Demande-lui où il était.
Shaevra prit le poignet d’Yllinor et le porta contre sa joue.
Le froid lui passa dans la chair. Elle le garda là.
— Tu te souviens ? Tu as appelé.
Sekhar usa du nom que le temple avait donné à la morte.
— Tu as appelé trois fois. Trois fois, Celes. La première encore en marchant. La deuxième à genoux. La troisième...
— La troisième, la corde t’avait déjà pris la voix, acheva Vorshala. Elle est sortie en souffle. Il faut bien entendre pour répondre. Il n’a pas entendu.
— Il n’écoutait pas, corrigea Mor’Heda. Ce n’est pas la même chose.
Shaevra ferma les yeux.
— Et il n’est pas venu.
Sekhar effleura sa nuque — ou peut-être ne l’effleura-t-elle pas.
— Il ne te mérite pas, il ne t’a jamais méritée. Il vous retrouve quand bon lui semble, et il vous laisse mourir seules.
— Tu n’es pas la première, dit Mor’Heda. Tu ne seras pas la dernière. Sauf si...
Shaevra reposa le poignet d’Yllinor sur le linceul. Elle ajusta les doigts — l’index contre le pouce, comme Yllinor le faisait les matins, en buvant.
Le geste tenait.
Le reste non.
Du sable grinçait dans son crâne. Il crissait à chaque mouvement de tête. Alors elle ne la tournait plus.
Puis elles cessèrent de feindre.
— Elle peut te délivrer, dit Mor’Heda.
L’évidence calme d’une porte ouverte.
— Lui ne l’a pas entendue. Elle, si. Tu n’as qu’un mot à dire, Shaelith.
— Renie-le, souffla Sekhar. Renie-le pour Elle.
Vorshala, au pied du linceul, ne bougeait toujours pas. Quand elle parla, ce fut plus bas que les autres, et plus dur.
— Ou pour la suivante. Il y aura une suivante, Shaelith. Il y a toujours une suivante. Tu le sais.
Shaevra se pencha sur Yllinor et posa le front contre sa tempe.
La peau ne gardait plus son odeur. Shaevra ne cherchait que cela, ni le visage ni les traits. L’odeur était partie la première, avant la chaleur, avant la couleur des lèvres, comme si Yllinor s’était retirée par là.
Les paupières de Shaevra tremblèrent. Pas assez pour pleurer. Assez pour que les trois se rapprochent encore.
— Renie-le pour Elle.
— Renie-le pour celles qui viendront après.
— Renie-le avant qu’il ne laisse mourir la suivante.
Shaevra inspira. Elle sentit la morsure se rouvrir, le fer monter sur sa langue.
— Yllinor.
Les voix se firent plus douces.
— Dis-le.
— Elle t’entendra.
Shaevra ouvrit les yeux.
Ils n’étaient plus les siens. Ils avaient viré au vert de la sève sous l’écorce, au vert d’Yddar lorsqu’il passait par elle.
Il était là, enfin.
Son front resta contre la tempe froide.
— Naras...
Les lèvres de Shaevra avaient bougé, mais la voix montait de plus loin que sa gorge. Elle avait le grain de l’écorce et la lenteur de la sève, et elle était plus vieille que la bouche qui la portait. L’air, au-dessus du linceul, durcit — une vitre posée entre elle et le monde.
— Shaevra ! coupa Sekhar.
Comme on appelle quelqu’un du bord d’un puits. Sa main s’était tendue vers la morte ; elle buta contre l’air, à un doigt du linceul, et n’alla pas plus loin.
Shaevra passa le pouce sur la bouche d’Yllinor. Puis elle glissa les lèvres jusqu’à son oreille, et la voix acheva dans son souffle ce qu’aucune Shaelith n’avait jamais prononcé.
— ... Khal’Vaes.
Yddar n’avait juré qu’une fois, avant que les hommes sachent ce qu’était un serment.
Sur le bras de Shaevra, l’encre redescendit jusqu’au poignet, jusqu’au pouce, et toucha la morte.
Elles hurlèrent.








