Chapitre 1
Le congélateur ronronne. C’est un bruit sourd, régulier, presque apaisant. Je m’assois par terre, le dos contre la porte froide, et je ferme les yeux. L’odeur de poussière et de métal froid m’entoure. En bas, dans le noir du sous-sol, il n’y a que ça : le ronronnement, mon souffle, et elle.
Neuf ans qu’il tourne sans s’arrêter. Branché sur son propre circuit, avec la petite génératrice au fond du sous-sol si Hydro lâche en plein janvier. Je vérifie la température chaque soir : moins dix-huit, stable. Comme un pouls.
La maison est à moi. Payée cash à un vieux qui voulait sacrer son camp vite, il y a six ans. En haut, tout est propre et banal. En bas, personne ne descend. Personne ne demande.
Je n’ouvre pas toujours. Parfois je reste juste là, à écouter. Ça me suffit. D’autres soirs, j’ai besoin de la voir. Ce soir, j’ai besoin de la voir.
J’ouvre le couvercle. L’air glacial me frappe le visage. La lumière bleutée du néon du plafond se reflète sur la couche de givre. Elle est toujours à la même place. Allongée sur le côté, les genoux légèrement repliés, les cheveux collés par le froid. Son visage est calme. Presque doux. On dirait qu’elle dort.
Je reste immobile un long moment. Je ne touche pas. Pas encore. Je regarde seulement.
— T’as vu la nouvelle ? murmuré-je. Elle s’appelle Léa. Vingt et un ans. Elle met trop de photos où elle rit la bouche ouverte. Elle croit que c’est joli. C’est pas joli. C’est une invitation.
Je ferme le congélateur sans un bruit. Le clic de la fermeture est net, satisfaisant. Je reste encore quelques secondes dans le noir, puis je remonte les marches. La lumière de la cuisine me paraît trop blanche, trop agressive. Je cligne des yeux. Dehors, Buckingham continue. Les gens rentrent du travail dans le noir, en novembre, la nuit tombe à cinq heures, allument leurs télévisions, parlent trop fort. Moi je me lave les mains. Longuement. Avec du savon. Deux fois.
Mon téléphone vibre sur le plan de travail. Une notification. Je ne regarde pas tout de suite. Je m’essuie les mains, je range la serviette exactement comme elle doit l’être, puis seulement je prends l’appareil.
C’est elle. Léa.
« t’es encore réveillé ? 😊 »
Je souris. Pas un vrai sourire. Juste le mouvement des lèvres que j’ai appris à faire. Celui qui rassure. Celui qui dit « je suis gentil, tu peux me parler ».
Je réponds :
« Ouais. J’arrive pas à dormir. Toi non plus ? »
Trois points apparaissent. Elle tape. Elle efface. Elle retape. Je connais déjà ce rythme. Elles font toutes ça au début. Elles pèsent leurs mots. Elles veulent paraître intéressantes sans en faire trop. Elles veulent être désirées sans avoir l’air de le demander.
Je pose le téléphone et je sors une bière du frigo. Je n’aime pas l’alcool, mais ça fait partie du décor. Un homme de vingt-huit ans qui rentre du boulot, qui ouvre une bière, qui regarde son téléphone… personne ne se pose de questions. C’est banal. C’est propre. C’est moi, vu de l’extérieur.
Léa répond enfin.
« non… j’ai passé la journée à stresser pour un entretien. J’ai besoin de décompresser un peu. T’es cool toi, t’as l’air de jamais stresser »
Je lis la phrase deux fois. « T’as l’air de jamais stresser. » Elle n’a pas tort. Je ne stresse pas. Je calcule. Je mesure. Je range chaque émotion dans une case précise. La colère va dans une boîte. Le désir dans une autre. La tendresse… celle-là, je ne l’ouvre presque jamais. Elle appartient à quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui ne peut plus me répondre.
Je tape : « J’ai appris à laisser glisser. La plupart des trucs n’en valent pas la peine. Toi t’as l’air de te mettre trop de pression. T’es trop dure avec toi-même. »
C’est exactement ce qu’elle avait besoin d’entendre. Je le sais. Je l’ai vu dans ses stories. Les captions trop longues, les sourires un peu forcés, les photos où elle se regarde dans le miroir comme si elle cherchait une faille. Elle veut qu’on lui dise qu’elle en fait trop. Elle veut qu’on la rassure. Elle veut qu’on la voie vraiment. Je suis très bon pour ça.
Le lendemain, je suis chez Madame Perrin, dans le vieux Buckingham. Robinet de la salle de bain qui fuit depuis trois jours. Elle m’ouvre en peignoir, cheveux encore humides, sourire poli. Elle a cinquante-trois ans. Elle n’est pas mon type. Trop vieille. Trop déjà brisée. Je préfère celles qui croient encore qu’elles tiennent le monde dans leurs mains.
Madame Perrin : Merci d’être venu si vite, Thomas. Vous êtes un ange.
Thomas. C’est le nom que j’utilise ici. Mon vrai prénom, personne dans cette ville ne le connaît. Même pas mes clients. Même pas les filles sur les réseaux. Thomas est pratique. Il est ordinaire. Il ne laisse pas de trace.
Ici, on me paie cash. Pas de compagnie enregistrée, pas de facture avec un nom de famille, juste un numéro de cellulaire prépayé et des mains qui réparent bien. Je suis arrivé à Buckingham il y a six ans avec cette camionnette et ma boîte à outils. Personne n’a demandé d’où je venais. Les gens posent peu de questions quand le travail est bien fait.
Mon vrai nom, c’est Jackson Devil. Je le prononce parfois tout seul dans la camionnette, pour ne pas l’oublier. Jackson Devil n’existe nulle part : pas sur un papier, pas dans la bouche d’un vivant.
Je m’agenouille sous le lavabo. L’eau goutte régulièrement sur mon épaule. Je démonte, je change le joint, je remonte. Mes gestes sont précis. Propres. J’aime quand les choses redeviennent fonctionnelles. Ça me donne une sensation de contrôle sans violence. Un petit plaisir innocent.
Madame Perrin reste derrière moi. Je sens son regard. Elle parle. Elle parle beaucoup. De son fils qui ne l’appelle plus, de sa hanche qui la fait souffrir, du voisin qui met sa musique trop fort. Je réponds par monosyllabes. « Ah oui. » « C’est vrai. » « Je comprends. » Ma voix est douce. Posée. Celle d’un homme qui écoute vraiment. Elle ne se doute de rien. Aucune d’elles ne se doute de rien.
Quand j’ai fini, elle me sert un café. Je le bois debout, près de la fenêtre. Dehors, une jeune femme passe avec un chien. Cheveux longs, casquette, écouteurs. Elle regarde son téléphone en marchant. Je suis son profil du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse au coin de la rue, vers le centre-ville. Mon cœur ne s’accélère pas. Il n’en a pas besoin. Je note juste. Cheveux châtains. Environ vingt-deux ans. Démarche confiante. Possible.
Je remercie Madame Perrin, je range mes outils, je pars. Dans la camionnette, je vérifie mon téléphone. Léa a envoyé trois messages pendant que je travaillais.
« t’es où ? »« j’espère que je t’embête pas »« bon j’arrête de spammer mdr »
Je souris encore. Celui des lèvres seulement.
« T’embêtes jamais. J’étais en intervention. Je viens de finir. Raconte-moi ton entretien. »
Elle répond presque immédiatement. Un pavé. Elle a besoin de parler. Elle a besoin qu’on la valide. Je lis tout. Je retiens les détails importants : le poste, le nom de l’entreprise, l’adresse approximative du bureau, le fait qu’elle habite seule depuis six mois. Elle a un chat. Elle a peur de l’échec. Elle aime les hommes qui « savent écouter ».
Je sais exactement quoi répondre. Chaque phrase est calculée. Chaque emoji est placé avec précision. Je ne suis plus Thomas l’homme à tout faire. Je suis Léo, vingt et un ans, étudiant en architecture, un peu perdu dans la vie, sensible, drôle quand il le faut, silencieux quand elle a besoin de silence. Léo existe seulement pour elle. Et bientôt, Léa n’existera plus que pour moi.
Le soir, je redescends. Le congélateur m’attend. Je m’assois par terre, je pose ma main à plat sur le couvercle froid. Le métal me mord la peau. Je reste ainsi longtemps. Les minutes s’étirent. Je pense à Léa. À son rire dans les stories. À la façon dont elle écrit « mdr » même quand ce n’est pas drôle. À la façon dont elle va bientôt me faire confiance.
— Elle croit que je suis différent, dis-je à voix basse. Elles croient toutes que je suis différent.
J’ouvre le couvercle. La lumière bleue m’éclaire le visage. Le givre a un peu progressé sur sa joue. Je tends la main et je l’effleure du bout des doigts. La peau est dure. Glacée. Parfaite.
— Bientôt, je te la présenterai, murmuré-je. Tu verras. Elle sourit trop. Comme toi, avant.
Je referme. Le clic résonne dans le sous-sol vide. Je reste assis dans le noir encore un moment. Le ronronnement du congélateur reprend sa place. Régulier. Fidèle. Comme un cœur qui ne s’arrête jamais.
En haut, mon téléphone vibre encore. Léa. Je ne réponds pas tout de suite. Je la laisse attendre. Juste assez pour qu’elle commence à se demander si je suis encore là. Juste assez pour que le doute s’installe.
C’est toujours comme ça que ça commence.



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