Prologue
J’ai les mains enfoncées dans le boîtier du filtre quand la boue verte commence à ronger le poignet de ma combinaison. Pas la manche. Le poignet. Parce que rien ne fonctionne comme il faut sur Haven-7.
« Amara. Tu es là ? » La voix de Jax grésille dans mon oreillette, pleine de parasites et fatiguée, tout comme le reste de la station.
« J’ai les bras dans la vase, Jax. Peu importe ce que c’est, ça peut attendre. »
« Non. Non, ça ne peut vraiment pas attendre. Quai d’amarrage trois. Un vaisseau en approche. »
Je retire mon bras brusquement et laisse la boue éclabousser le revêtement du pont. Elle retombe en un amas épais et visqueux que je vais devoir nettoyer plus tard. N’est-ce pas là le résumé de toute ma putain de vie ? « Quel genre de vaisseau en approche ? »
Un silence. Puis : « Orkan Prime. »
Les mots me percutent en plein thorax. Pas comme un coup de poing. Plutôt comme une brique reçue en plein sternum. Je reste là, ruisselante de vert, tandis que toutes les histoires d’horreur entendues durant mon enfance se bousculent dans ma tête. Des Orcs. Des barbares. Des monstres sans âme qui vous arrachent le cœur juste pour le regarder battre.
« Amara ? » La voix de Jax baisse. « Tu es toujours là ? »
« Je suis là. » J’attrape le chiffon suspendu au cadre du filtre pour m’essuyer les mains. Le chiffon est déjà vert. Tout finit par devenir vert sur Haven-7. Quelqu’un a dû sortir cette blague une fois avant de réaliser que ce n’en était pas vraiment une, car nous y voilà.
Le vert. Je déteste le vert. Ma grand-mère me disait que c’était la couleur de la vie. « Du vert, Amara. Du vert partout. » Elle avait cette photo froissée d’un champ rempli de fleurs jaunes. Elle tapotait le centre avec son doigt en disant : « Ce sont des pâquerettes. Elles poussent à travers la terre juste parce qu’elles veulent être vues. » Elle disait que la Terre était comme un océan de vert, avec des rivières d’argent et des ciels bleus infinis, un soleil qui ne vacillait jamais. J’y croyais comme en une religion. Je me suis fait tatouer une pâquerette sur le poignet la semaine après sa mort. Un petit rappel à l’encre noire que, quelque part dans cet univers, la vie signifiait plus que recycler l’air et manger de la boue synthétique.
Je regarde à nouveau mon bras, la boue synthétique dégouline vers mon coude, et j’ai envie de rire, de hurler, ou les deux.
Voilà notre vert, désormais. De la moisissure, des algues et des promesses brisées.
J’essuie aussi la pâquerette, car elle est couverte de crasse verte, et je me dirige vers la porte. Nous sommes des charognards. C’est ce que je me répète en marchant. L’humanité n’a pas quitté la Terre parce que nous étions des explorateurs ou des pionniers. Nous avons été expulsés. On a trop mangé, trop cassé, trop brûlé. Quand le ciel a fini par rendre l’âme, nous avons supplié pour rejoindre les étoiles, pour découvrir très vite que l’univers se moque bien de nous. Il est bondé, affamé et cruel. Nous sommes l’espèce dont personne ne voulait. La vermine rusée dans les conduits.
Les couloirs de Haven-7 ne changent jamais. Les mêmes murs de métal rayé. Les mêmes panneaux lumineux qui vacillent. Le même air recyclé, déjà passé par cinq cents poumons avant les miens. Au milieu de mon service, l’endroit grouille de tous ceux qui sont trop insignifiants pour avoir un quartier privé ou une navette. J’esquive un chariot de maintenance, j’enjambe une fuite qui goutte un liquide bleu et manque de percuter un groupe d’enfants qui jouent entre des caisses. L’un d’eux tient un ToyDrann fabriqué à partir de ferraille. Il rugit contre moi. Je lui réponds. Ses amis éclatent de rire.
Puis, la foule s’écarte et j’aperçois deux Vyre qui glissent vers la plaque tournante.
Ils sont grands. Vraiment, d’une taille insultante. La peau ressemble à de l’opale polie, presque translucide sur les bords. Ils se déplacent comme s’ils étaient filmés sous quatre angles à la fois. Ils ne me regardent pas. Pour les Vyre, les humains sont des meubles. Ils maintiennent Haven-7 dans le ciel, alors j’imagine que ça leur donne le droit de s’ennuyer de notre existence. Très bien. Je m’ennuie tout autant de la leur.
Un Drann manque de m’écraser. Il est massif, avec une peau de lézard, des écailles et une sale humeur. Il grogne et me bouscule sans ralentir. Je me plaque contre le mur jusqu’à ce qu’il soit passé. Les Drann s’occupent de l’extraction minière et des travaux lourds. Ils ne sont pas mauvais. Ils sont juste bâtis comme des boules de démolition et considèrent tout ce qui n’est pas un mur comme un obstacle.
Et puis, il y a les Orcs.
Je n’en ai vu qu’un seul en personne. Une fois. Quand j’avais six ans.
Il se tenait sur le quai d’amarrage principal, attendant une cargaison. Deux mètres trente de muscles, une peau couleur de forêt meurtrie et des défenses dépassant de ses lèvres. Je me souviens l’avoir fixé. Je ne pouvais pas faire autrement. Ses yeux étaient ambre, brillants comme du carburant en feu, et l’air autour de lui semblait lourd et chaud, comme s’il était impossible de respirer à moins de trois mètres de lui.
Ma mère m’a attrapé le bras si fort que ses doigts ont laissé des marques. « Ne regarde pas, Amara. Ils sont sans âme. Des barbares. Ils t’arracheront le cœur de la poitrine juste pour le voir battre. »
Sa voix n’a pas tremblé. Jamais.
J’ai passé des années à faire des cauchemars sur ces yeux ambre. Je restais dans ma couchette, le souffle court, convaincue que quelque chose me soufflait dans la nuque, attendant que je ralentisse, que je fasse une erreur, pour lui en donner l’occasion.
Je ne savais pas alors que le monstre dont j’avais peur n’était pas le pire qui m’attendait.
Je ne savais pas que mon propre sang serait celui qui me livrerait.
Les portes du quai d’amarrage sont déjà ouvertes quand j’arrive. Les pinces s’enclenchent, verrouillant le vaisseau en place. Il est sombre. Que des angles et du tungstène noir mat, pas de lumières, pas de fenêtres, pas de logos. Rien à voir avec les vaisseaux Vyre polis ou les cargos déglingués des Drann. Il n’a pas l’air construit pour voyager. Il semble fait pour percuter quelque chose.
L’écoutille s’ouvre en sifflant.
Le premier Orc qui sort est un garde. Blindé, immense, portant une arme qui semble capable de traverser la paroi de la station comme du papier mouillé. Puis un autre. Puis un troisième. Ils s’alignent de chaque côté de la rampe, scrutant le quai, attendant quelque chose.
Mon cœur balance entre l’accélération et l’arrêt cardiaque.
Je devrais partir. Je n’ai rien à faire ici. Jax a parlé d’un vaisseau, mais ça ne m’oblige pas à rester là à regarder les cauchemars débarquer.
Mais je ne peux pas bouger. Je suis clouée au sol, à regarder, car une part de moi est obsédée par l’idée d’en voir un autre de près.
Et puis, il sort.
Il est plus grand que les autres. Pas d’un peu. Énormément. Il bouge comme si la gravité elle-même avait peur de lui, comme s’il pouvait traverser une cloison et qu’elle s’excuserait. Sa peau est de ce même vert profond et cicatrisé, mais il est couvert de marques, d’entailles, de motifs que je ne reconnais pas. Ses défenses sont plus longues. Ses yeux sont ambre, et quand ils balaient le quai, on dirait que toute la pièce retient son souffle.
Puis son regard tombe sur moi.
J’arrête de respirer. Il me regarde. Je le regarde. Je suis plantée là, dans ma combinaison tachée de vert avec je ne sais quoi de séché sur la manche, et je devrais être terrorisée. Je le suis. Mais il y a autre chose dessous, une étincelle étrange, une envie de dire quelque chose de stupide juste pour prouver que je n’ai pas peur.
Il incline la tête, juste un peu. Ce n’est pas une menace. Pas une salutation. De la curiosité.
La voix de ma mère hurle dans ma tête. Ne regarde pas. Ne regarde pas. Fuis.
Alors, bien sûr, je lève un sourcil et je dis : « Vous bloquez la zone de chargement. »
Les mots sortent avant que je puisse les arrêter. Calmes. Secs. Absolument insensés. Je m’attends déjà à mourir. Genre, mourir pour de vrai. C’est l’énergie que je dégage.
Mais le prince se contente de me fixer. Sa mâchoire se serre. Le muscle cicatrisé de son cou bouge alors qu’il déglutit.
Puis il passe devant moi.
Son épaule frôle la mienne, assez fort pour me faire pivoter à demi. Je me rattrape à une caisse et je devrais être reconnaissante, soulagée, devrais réévaluer chaque choix qui m’a menée ici.
Au lieu de cela, je me retourne et je crie après lui : « De rien pour l’accueil ! »
Il ne s’arrête pas. Mais je le vois. Un muscle de sa mâchoire tressaille, comme s’il retenait quelque chose. Un rire. Un grognement. Je ne saurais dire.
Puis il disparaît, avalé par la station, et je reste seule dans le quai qui résonne, entourée par une équipe de gardes Orcs qui me fixent et un vaisseau derrière moi qui ressemble à une arme.
Je dois partir. Je dois retourner à l’hydroponie, finir mon service et ne plus jamais penser à lui.
Au lieu de ça, je touche le tatouage de pâquerette sur mon poignet. Il est encore humide de vase. Je prends une inspiration, redresse les épaules et me dirige vers l’expédition des cargaisons.
C’est ça, la vie quand on est un charognard. On ne peut pas fuir les ennuis. On marche droit vers eux, car là où il y a des problèmes, il y a du travail, et le travail est la seule chose qui vous maintient en vie.









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