Chapitre 1
Un index ripa sur une page du livre. Aïe... Mia serra les dents avant de plonger son doigt dans sa bouche dans l’espoir d’un soulagement divin. Elle leva la tête de son livre et observa l’or du soir tomber, alors que le premier flocon tombait, on entendait chuchoter les secrets d’un conte hivernal prêt à commencer. Déjà ! Depuis qu’elle était arrivée chez son frère, elle avait l’impression que le temps passait à l’allure d’un train à grande vitesse. C’était peut-être ça le charme de la campagne, ne plus voir le temps s’écouler.
Elle se leva de son lit, et partit rejoindre Lucas et Marie, ils cuisinaient. Ils cuisinaient toujours ensemble, couple modèle ou en mal d’activités peut-être, toujours est-il que malgré les supplications de la jeune fille, ils avaient toujours refusé d’aller manger en ville.
Enfin ! En ville, non. Au village. Une boulangerie, un coiffeur, une unique place sous une église - la grande place qui servait d’immonde parking ne comptait pas -, une pizzeria et, étonnamment, une boutique de souvenirs.
Mais une pizza, un soir, ça n’aurait fait de mal à personne ! Sauf à Marie, après réflexion, qui s’était auto-diagnostiquée à Noël dernier comme intolérante au gluten. Lucas l’avait suivi au début sans son régime strict avant de se rendre compte du sacrifice que cela signifiait, mais il se débrouillait tout de même pour trouver des recettes non risquées et appétissantes.
Ce soir, c’était Wok avec des nouilles de riz. Parfois, Mia se demandait comment des personnes avec un background aussi bobo pouvaient habiter dans un trou aussi perdu que Veaugues. C’était peut-être un truc de Néobobo, le retour aux choses simples, la vie à la campagne, le potager et les grands espaces. Elles les avaient toujours imaginées finir le lycée, puis les études, ensemble, avant de partir vivre au Canada ou dans dieu sait quel pays froid mais qui ne serait jamais aussi froid que ce village au centre de la France qui semblait posséder son propre microclimat. Enfin bon, de toute façon, tant qu’ils étaient heureux, c’était le plus important.
- Tu as faim, j’espère ! sourit Marie. Attention, mon chat, tu risques de faire des taches sur le plan de travail.
Elle souleva la bouteille de sauce soja que Lucas venait de déposer.
Marie pouvait être risible, mais elle avait toujours été là. Les amoureux s’étaient connus au lycée, et il ne s’étaient jamais lâchés. Même quand Arthur était mort. Même quand Lucas s’était réfugié dans les joints et les soirées pour penser à autre chose. Même quand les parents avaient tout quitté - leur travail, la maison, leurs enfants - pour éviter les souvenirs.
Mia s’assit et attendit d’être servie, vraie pacha qu’elle était depuis 4 jours. Elle avait bien essayé de proposer son aide mais ils la couvaient comme une enfant.
-Tu vas t’occuper comment maintenant que tu as ton diplôme ? demanda Marie.
-J’essaye déjà de me remettre du décalage horaire du voyage… soupira la jeune fille.
-Tu pourrais faire comme ce que tu as fait au Costa Rica !
À la fin des années 1930, à l’occasion d’un vaste chantier de défrichement mené par une entreprise bananière américaine, avaient été exhumées 300 sphères, au sud du Costa Rica. Mystère fascinant surtout qu’elles peuvent peser jusqu’à 16 tonnes et mesurer jusqu’à 3 mètres de diamètre. Comment les sculpteurs de la civilisation précolombienne mésoaméricaine avaient-ils pu aboutir, sans outil sophistiqué, à des sphères aussi lisses ?
Toujours est-il, qu’après l’obtention de son diplôme mention archéologie, et la consécration de son doctorat en science pour l’archéologie, Mia était partie en stage au centre de l’Amérique pour une meilleure datation des sphères et une potentielle piste sur leur lien avec les calendriers. Spoiler : comme souvent dans la recherche, les réponses n’étaient pas si évidentes.
-J’ai un entretien pour un poste pour faire de l’archéologie préventive.
Lucas manqua de s’étouffer :
-Tu ne vas pas faire ça tout de même : étudier des chantiers pour éviter de détruire des vestiges.
Mia regarda un instant les pointes de ses cheveux bruns comme une enfant boudeuse :
-C’est très utile, tu n’as pas besoin d’être aussi dédaigneux.
Il se servit de l’eau.
-Oui, mais c’est pas fait pour toi, tu es plutôt du genre à partir en sac à dos en Jordanie.
Elle avait beaucoup bougé c’était vrai. Toujours à courir dans tous les sens pour ne pas penser. Le mouvement. C’était sa stratégie à elle pour oublier Arthur, la mort, la tristesse.
-Je vais réfléchir, je me laisse du temps encore. Mais je partirai de chez vous à la fin des vacances de Noël. Promis !
Marie la regarda tendrement :
-Reste autant que tu veux, au moins la chambre d’amis est utile. Oh je sais ! On pourrait aller faire de la brocante demain !
-Oui, carrément ! s’exclama la brune.
Les vieilleries, c’était un peu ce qui l’animait.
-C’est acté, mon chat, tu pourras venir ?
La tête de Lucas répondit par la négative. Il n’avait presque plus de temps pour lui depuis qu’il avait repris ce vignoble, mais sa forme physique s’était nettement améliorée.
- Ce n’est pas grave, ce sera une sortie entre filles.
La brocante se déroulait sur un terrain à l’orée d’une forêt où Mia était déjà partie courir au début de l’été dernier, elle y avait croisé un daim. Un instant magique dont elle était rentrée survoltée jusqu’au moment où elle s’était rendu compte que ses jambes étaient recouvertes de tiques.
Les stands s’installaient encore.
-Tu vois, je t’avais dis, on était pas obligé de se lever au aurores.
-C’est maintenant qu’on va trouver les meilleures choses, tu vas voir !
Elle se dirigea d’un pas déterminé avec, sur les talons, sa belle sœur encore dans les vapeurs de sa nuit trop courte.
Ce qu’elle aimait c’était les vieux livres. Ce qui sentent la poussière, avec des pages jaune et une couverture sobre. Et aussi les services de thé mais dans un second temps. L’objectif d’aujourd’hui c’était les livres.
Elle sortit d’un carton un livre bleu, La vie devant soi. Sur la couverture était écrit Emile Ajar, et non Romain Gary comme on peut le voir de nos jours, écrivain qui, pour la mystification littéraire avait signé plusieurs romans sous le nom d’emprunt d’Émile Ajar avant d’être démasqué. Quel écrivain d'ailleurs ! Qui avait pu obtenir deux prix Goncourt, un pour Les racines du ciel sous son vrai nom et l’autre pour l’œuvre que Mia tenait dans les mains.
-Combien ?
-Dix euros ?
-Cinq.
-Sept ?
-Cinq.
-Six et il est à vous.
Elle hocha la tête. Fouilla dans sa banane et lui donna des pièces, trop heureuse de son acquisition.
Marie s’approcha d’elle et lui tendit une boule de tissus.
-C’est des gants. Il y en avait à côté. Deux euros. Mets-les ! Il fait froid.
Mia sourit :
-Une vraie mère poule.
-Peut-être un jour une vraie, qui sait ?
-Vous avez reparler de faire un enfant ?
Marie fit la moue :
-Tu connais ton frère, il n’est pas prêt. Et puis le vignoble c’est un peu son nouveau bébé.
-Vous avez le temps tu sais, et puis un enfant ça coûte cher.
La brune avait posé sa main sur le bras de l’autre.
-Oh regarde ! Le vase là-bas est IN-CRO-YA-BLE.
Elle se dirigea précipitamment sur la table en face.
Mia repéra une caisse entière à vendre. Au moins une quinzaine de livres.
-C’est combien ?
-Un euro le livre.
-Pour la caisse entière ?
L’homme chauve se gratta le front.
-Vingt euros.
-Vous rigolez ? Il y en a 15 à l’intérieur pas plus !
-Alors quinze. C’est des trucs que j’ai eu gratuitement quand ils ont vidé la maison des Fontaines la semaine dernière.
-Dans ce cas, dix euros et je vous en débarrasse.
Il fronça les sourcils.
-Les Fontaines, ils étaient riches, je pense que ça doit avoir plus de valeur que ce que vous m’en donnez là mademoiselle !
-Pourquoi leur maison a-t-elle été vidée ?
-Plus d’héritier. Ils sont tous morts. C’était des piliers dans la région vous savez.
-Je vous prends la caisse pour douze euros.
-Vous êtes pas commode. Allez ! ça me va.








