Prologue
Je ne suis plus que l’ombre de moi-même. L’alcool ne m’aide plus à oublier le mal qui me ronge pendant cette période trouble de l’année. Il y a des jours comme ça, où le passé revient brutalement me hanter.
Encore une soirée pourrie, dans l’un des nombreux appartements que je squatte en attendant de trouver mieux. L’histoire de ma vie. La fille avec qui j’ai passé la nuit dernière m’a laissé la clé pour que je sois là à son retour. J’avais tellement bu que je ne me rappelle même pas son prénom. Je n’ai nulle part où dormir, alors j’agis en parfait petit canard et patiente. Elle ignore mon âge, et c’est préférable.
Assis à la table de la cuisine, près de la fenêtre, j’ouvre mon paquet de clopes, en coince une entre mes lèvres. J’attrape le briquet qui traîne et l’allume. Mes poumons se remplissent d’une épaisse fumée, je la recrache dans un long souffle qui m’hypnotise un instant. Ça ne m’apaise pas vraiment, mais me donne juste assez d’énergie pour récupérer mon téléphone et envoyer un SMS.
La réponse ne se fait pas attendre.
… : ANGLE DE LA 10e DANS DIX MINUTES.
Mon regard dévie vers la fenêtre, je réprime un soupir de lassitude. La nuit est sombre, tout comme mon humeur, et accompagnée d’une pluie diluvienne. Comme si le temps lui-même voulait s’accorder à ma peine. Sans plus tarder, j’attrape mes cigarettes, les clés que je laisserai sous le paillasson au cas où elle rentrerait entre-temps, avant de rabattre la capuche de mon sweat sur ma tête. J’enfile mes rangers, puis claque la porte derrière moi. Mes pas martèlent le sol, je descends les marches en trombe, et pousse violemment celle du hall. Après quelques mètres dans la rue déserte, je l’entends rebondir dans un vacarme assourdissant. Les voisins vont sûrement gueuler, mais je n’en ai rien à foutre, ce n’est pas chez moi !
Je tourne à l’angle du dernier bâtiment. J’avance au pas de course, frôle le plus possible les murs pour ne pas finir trempé, mes cheveux bruns sont déjà plaqués sur mon front. J’arrive à deux pas du lieu de rendez-vous, non sans avoir slalomé entre deux - trois SDF, qui s’abritent tant bien que mal, en se collant dans les renfoncements des portes. J’entre dans l’impasse et aperçois un point lumineux près de l’issue de secours d’un restaurant chinois.
— Salut, mec ! Tu ne pouvais pas mieux choisir ton moment ! ronchonne-t-il.
La pluie dégouline sur nous, mais je m’en tape.
— Tu as ce que je t’ai demandé ?
— T’as la tune ?
Sans perdre plus de temps, je tends les billets et mon pote, enfin si je peux l’appeler ainsi, me colle un sachet d’herbe dans la paume.
— Tu gères !
Je le remercie, fourre le paquet dans ma poche.
— Toujours là pour toi, mec !
Nous sommes sur le point de reprendre chacun notre route, mais une vive lumière blanche nous éblouit soudainement. Je cligne d’abord des paupières, mais suis vite obligé de mettre mes mains devant mes yeux pour faire rempart. Lorsque la lampe torche redescend lentement, nous nous immobilisons quand nous découvrons l’uniforme de police qui se trouve juste derrière. Après un bref échange de regard entre nous, je comprends son plan.
Un flic, deux gars ! On peut y arriver.
Aussitôt, je lui adresse un signe de tête entendu. Nous nous apprêtons à prendre la fuite lorsque le mec sort son arme et nous vise, avant de nous sommer d’avancer. Putain !
Nous restons immobiles, les bras en l’air.
Bordel de merde, je suis mort !
L’agent récupère sa radio et appelle du renfort. En moins d’une seconde, plusieurs sirènes se mettent à hurler dans le quartier, et se rapprochent bien trop vite de nous. À croire que toutes les patrouilles sont de sortie.
— Les mains bien hautes et avancez lentement ! Ne jouez pas aux cons. Je n’hésiterai pas à tirer ! nous menace le flic d’une voix forte.
Je jette un coup d’œil à mon pote, qui me fait signe de coopérer. J’approche, un pas après l’autre, les bras relevés et les paumes bien ouvertes. Des véhicules de police arrivent de toutes parts, et nous encerclent rapidement. À peine un pied dans la rue principale, lui et moi sommes violemment plaqués contre l’asphalte glacial et trempé. Je cherche son regard à travers les grosses gouttes de pluie qui transpercent mes vêtements, le vois grimacer de douleur lorsque l’un des flics pose un genou au creux de son dos pour le bloquer. Il n’oppose pas de résistance. Il sait qu’ils n’auront, comme d’habitude, rien contre lui. Beaucoup plus intelligent qu’il n’y paraît, il gère son business à la perfection.
Je ne peux pas en dire autant en ce qui me concerne. Je sais que cette fois, c’est la bonne. Dans une dernière tentative teintée de désespoir, je me débats. Jamais je ne me laisserai embarquer aussi facilement. Le flic reçoit mon coude dans la mâchoire. D’un rapide mouvement, j’essaie de me relever pour fuir. Celui qui me maintient au sol perd l’équilibre, mais quatre de ses acolytes me tombent dessus. Ma tête s’écrase avec violence contre le trottoir. Le choc ouvre salement mon arcade, le bitume graveleux érafle misérablement ma joue. Je me prends plusieurs coups dans les flancs, afin de me contraindre à obtempérer, j’abdique.
Après m’avoir passé les menottes,que ces enfoirés ont serrées à fond, ils me redressent. Une vive douleur m’envahit. Je perds l’équilibre, mes jambes ne me portent plus vraiment. Malgré leurs coups répétés et mes grognements de souffrance, ils ne me ménagent pas pour me faire entrer de force dans le camion.
Le trajet jusqu’au commissariat n’est pas long, mais je suis sûr qu’ils font exprès de rouler dans chaque nid de poule sur la route. Je suis balloté dans tous les sens, certain que ces connards m’ont brisé au moins une côte.
Comme d’habitude, je suis traîné dans le bâtiment, conduit jusqu’à la première salle d’interrogatoire libre. La lumière aveuglante contraste avec la nuit noire, je suis obligé de plisser les yeux pendant quelques secondes. Le sang de mon arcade ouverte coule dans mon œil et me brouille la vue. L’odeur métallique m’irrite les narines. Je me serais volontiers rebellé, mais je douille vraiment, là.
— Bravo, les gars, vous avez enfin réussi à le rendre docile ?
L’un des agents qui se promènent dans le couloir félicite fièrement ses collègues qui m’escortent.
— Va te faire foutre ! je lui balance, le foudroie de mon regard le plus sombre.
J’esquisse un pas dans sa direction, mais les autres resserrent leurs prises, et me dissuadent d’aller au bout de mon action. Il lève les mains en signe de reddition, fait semblant d’avoir peur, avant de me rire au nez.
Tu ferais moins le malin si je n’avais pas quatre de tes copains sur le dos pour m’empêcher de te faire ravaler ton sourire de sale enfoiré !
La vieille chaise en métal m’attend face à la lourde table scellée au sol. Cette pièce, je la connais par cœur. C’est si pathétique, que même les yeux fermés, je sais exactement où se trouvent les sept trous dans le mur à côté du miroir sans teint.
Jeté sur le siège avec force, les mains dans le dos, je manque de tomber. L’un d’eux me rattrape de justesse par le sweat pour me rasseoir correctement. Trois d’entre eux quittent la salle, pendant que le quatrième arrime mes menottes à la barre de la table.
— Là, voilà. Attaché comme le chien que tu es ! ricane-t-il.
La colère monte en moi. Sans réfléchir, je lui envoie un violent coup de tête dans le nez. Ses os craquent sous la pression, il s’écarte furieusement de moi, porte ses mains à son visage. Lorsqu’il constate qu’elles sont recouvertes de sang, son regard devient assassin. Il m’attrape avec vigueur par le col, prêt à m’en mettre une. Malgré la fureur qui colore sa peau et enflamme ses yeux, je souris pour le narguer. Cela décuple sa rage. Il lève le bras pour m’asséner un coup de poing, mais sa tentative est interrompue par la porte qui s’ouvre derrière lui.
Une magnifique blonde, en tailleur haute couture, débarque dans la pièce et lui fait signe de se calmer. Mais ne vous fiez pas aux apparences. Même avec son physique angélique, cette femme est la pire garce que la terre ait portée. La reine suprême des salopes.
— Va faire soigner ça. Et change de tenue ! lui ordonne-t-elle froidement, un geste du menton en direction de la sortie.
Il me lance un ultime regard haineux, mais finit par obéir.
Elle prend place en face de moi, bien droite, pour asseoir son autorité, ouvre directement les hostilités.
— À nous deux, jeune homme. Qu’as-tu à dire, pour ta défense ?
— Va. Te. Faire. Foutre ! je lui balance droit dans les yeux.
— Comme tu voudras. Je ne pensais pas te revoir si vite, mais ce sera la dernière. Ce soir, c’est la prison qui t’attend !
Je deviens blême face à sa réplique cinglante et son sourire triomphant.
La prison ? Mais de quoi parle-t-elle, bordel ? Je suis mineur ! Au pire, je serai placé dans un centre. Elle dit ça juste pour me faire peur, et l’espace d’une seconde, j’y ai cru.
— Et non, mon grand ! Tu as dix-sept ans, et vu la taille de ton casier, la juge a décidé de te traiter comme un adulte, répond-elle à ma réflexion silencieuse.
Un sourire machiavélique ourle ses lèvres pulpeuses. La garce jubile pendant que ses mots me percutent telle une puissante gifle. J’ai vraiment merdé cette fois. Le stress me gagne, la douleur s’intensifie, je n’arrive plus à respirer. Je suis trempé jusqu’aux os et tremble comme une feuille. De froid ou de peur ? Certainement un peu des deux. Si je vais en prison, je ne survivrai pas plus de deux jours, si j’ai de la chance. Des larmes viennent brouiller ma vue, je ne parviens pas à les empêcher de couler.
Ressaisis-toi, bordel !
— Écoute, comme je t’aime bien, je vais donc te laisser une dernière opportunité. Enfin… ce n’est pas vraiment mon idée, d’accord ? Disons qu’elle m’a été soufflée à l’oreille, ajoute-t-elle avec un rictus satisfait. Tu n’es pas un mauvais garçon, et je vais te donner une chance de te racheter.
— Et si je refuse ?
Je reprends contenance, me penche par-dessus la table, tente avec difficulté d’essuyer mes larmes, de dissimuler la peur qui quitte lentement mon corps devant ce nouvel espoir de m’en sortir. Bien qu’il ne sera visiblement pas sans conséquence.
— Soit tu me rends service et je t’offre une belle vie, soit j’espère que tu as bien profité de ta liberté, car tu n’es pas près de revoir la lumière du jour…
— C’est quoi le piège ?
Il y en a forcément un. Mais au point où j’en suis, ai-je vraiment le choix ?








