Seul jusqu'à l'Aube

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Résumé

La liberté se crée au même titre que l'amour se désir et, il en est inconcevable de penser autrement, l'on n'obtient que ce que l'on désir après avoir fournit l'effort nécessaire à l'obtention de ce désir. Ainsi, à 25 ans, Cariel est emporter dans un torrent de questionnement sur ses choix de vie, son travail et ses passions ; qu'en est-il de son être si de tout ça, rien ne lui plaît vraiment ni ne lui convient ? Alcool, café comblant la fatigue et quelques sorties en dehors de son travail, voilà ce qui fait sa vie, une vie ennuyante, une vie terne, une vie vide. Prenant conscience de ça, Cariel décide de changer radicalement sa vie.

Genre :
Romance/Adventure
Auteur :
G.W. Toth
Statut :
Terminé
Chapitres :
6
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

1. PLATITUDE

Aujourd’hui encore, il ne finirait pas à l’heure espérée. Aujourd’hui encore, il passerait sa soirée affalé sur son bureau à écrire ses comptes-rendus tous plus inutiles les uns que les autres, laissés à l’abandon après une lecture de ses supérieurs puis détruits à la déchiqueteuse quand ils seraient devenus encombrants. Aujourd’hui encore, il rentrerait chez lui fatigué, les cernes aux yeux, lasse de sa vie et de ses choix de carrière. Il se poserait sûrement sur son canapé pour essayer de calmer son mal de dos que les chaises inconfortable du bureau lui laissait, puis essayerait de lire un livre et, peut-être, s’il en avait le courage, se ferait un thé avant de s’endormir de fatigue en laissant tomber son livre, qu’il devrait alors s’amuser à retrouver la page auquel il était rendu le lendemain matin. Sans doute se lèverait-il avec un mal de dos plus douloureux encore, faute de son sommeil sur son canapé, comme tous les jours depuis qu’il était entré dans la vie active.

Épuisé, désespéré, il leva les yeux vers le tas de feuilles qui restait à trier, posé sur une parcelle de son bureau où étaient éparpillés ses affaires, des fiches de travail (analytiques ou d’autres rapports), des crayons sans bouchons, des post-it et une tasse de café sale. Il se sentait mal à cette vue si désorganisée, pourtant il ne fit rien pour la changer. À quoi bon ? S’il se mettait à ranger maintenant, le bureau serait de nouveau en désordre dans moins d’une heure. Ce n’était qu’une perte de temps. Alors il ne rangeait pas, ne s’attardant plus à cette tâche depuis longtemps, ayant compris son inutilité. Et puis il était habitué maintenant. D’une main, il écarta les crayons et les feuilles éparpillés en les balayant vers un coin du bureau, puis posa sur cette nouvelle parcelle “rangé” son téléphone. L’écran affichait 23H47. Il devait finir à 22H, normalement, mais c’était bon. Aucun problème. Au début, il ne s’y faisait pas et se trouvait maltraité par ses employeurs qui profitaient de lui, d’eux, mais maintenant, il n’avait même plus la force de se révolter et se laissait faire, la chose étant devenue une banalité de sa vie. Il était payé après tout. Pourquoi se plaindre ? Oui, pourquoi se plaindre...

Il s’affala sur son bureau en se prenant la tête dans ses mains, retenant des larmes de fatigue dans ses yeux. L’argent. C’était pour ça qu’il travaillait, c’était pour ça qu’il était encore là sans pouvoir dire quoique ce soit, c’était pour ça qu’il vivait... non ? Pourtant, il n’en avait aucune utilité. Plus de la moitié partait dans son logement et sa nourriture, le chauffage, le gaz, l’eau, et tous ses autres besoins vitaux. L’autre partie ne lui était pas utile, simplement car il n’avait pas le temps de se consacrer à une activité ou à ses hobbies. Alors il l’utilisait sans compter aux bar, à se bourrer pour oublier sa fatigue et l’ennui que sa vie lui procurait, espérant se sentir vivre quelques heures, ne réussissant qu’à se sentir comme un déchet humain le lendemain, drôle d'ironie. Mais il n’arrêtait jamais de boire. Après tout, il devait bien l’utiliser cet argent. Avec ses 35H par semaine, du lundi au vendredi, complémenter par plus de 15H supp depuis qu’il était passé employé de niveau trois, il avait à peine le temps de dormir, parfois même il en oubliait de manger et se consacrait seulement à son travail, alors comment pourrait-il s’amuser à apprendre à faire du piano, à faire du sport ou à partir en voyage quelques jours pour se ressourcer ? Ce n’était pas possible. Il pouvait seulement sortir avec ses amis, boire des verres, faire du bowling, du billard, un karaoké, et faire semblant de rire en blaguant pendant des heures sans ne jamais se sentir à sa place, s’inventant un personnage sûr de lui et extraverti pour réussir à s’immiscer dans la société, pour se faire croire qu’il en avait une, de place.

Mais pour l’instant, l’heure n’était pas rendu à savoir comment et quand utiliser son argent, mais à compléter et à remplir des dossiers, à écrire des comptes-rendus et à faire des calculs pour “analyser et comparer le chiffre d’affaires de l’année passé à celui de cette année pour faire une estimation du chiffre d’affaires de l’année prochaine et faire des prévisions de ventes des mois prochains”, et ainsi de suite. Pourtant là, il n’y arrivait plus. Il sentait la fièvre lui monter à la tête, qui lui tournait, chaude, suante, dû aux neufs heures qu’il venait de passer, plongé dans la paperasse à essayer de satisfaire son responsable, qui lui-même était parti deux heures auparavant en lui posant ce tas de feuilles sur son bureau. “Il faudrait me les compléter et m’en détailler un rapport complet pour lundi. Il sera transmis au directeur du service logistique pour qu’il puisse passer sa commande et se rendre compte des quantités à commander, alors ne les faites pas traîner !” avait-il dit en lui donnant une tape amicale sur son dos tout en riant, comme s’ils étaient les meilleurs amis du monde. Lui ne s’était pas agacé. Il avait simplement répondu d’un oui sans émotions avant de se mettre à feuilleter les feuilles qu’il lui avait donné pour le contenter. Encore une fois. Bien qu’il savait qu’il aurait dû se mettre en colère, car, comme si c’était une habitude logique, son responsable attendais tout le temps la débauche pour lui remettre de nouveaux travaux, riant et le traitant de manière amicale alors qu’il n’en avait rien à cirer de lui. Mais il ne pouvait rien y faire. S’il se mettait en colère, il se ferait remettre à sa place ou serait viré, car c’était normal pour un employé de faire ce qu’un responsable lui disait de faire. Alors il le faisait.

Une petite tape à son épaule le ramena à la réalité. Presque assoupi, il n’avait pas entendu son collègue de bureau se reprocher de lui avec une tasse de café à la main. Gentillement il la lui proposa, vu qu’il acceptait, et la lui posa sur le bureau avant de lui faire un brin de conversation, crachant sur les patrons et sur l’entreprise. C’était toujours les mêmes sujets dont on parlait ici : Les patrons, le travail, les rapports, les réunions, les conditions de travail. Lui n’en savait pas pourquoi. Ça l’agaçait de parler de travail et de faire l’hypocrite en parlant dans le dos de collègues ou de patrons, mais, même lorsqu’il essayait de changer de sujet en parlant du week end ou en questionnant son interlocuteur sur sa vie, le sujet du travail revenait inépuisablement sur le tapis, comme si le travail le suivait partout. Il en était horripiler. D’un mouvement de tête vers la pile de documents, il montra à son héros du jour qu’il était occupé et qu’il ne pouvait s’attarder plus que ça à faire la conversation. Il le remercia tout de même pour le café qui lui sauvait d’un endormissement certain, l’écouta une dernière fois lui dire que lui aussi avait une tonne de travail à faire avant de retourner chez lui puis le regarda s’en aller vers son bureau avec un air morose sur son visage. Libéré de ce bavard, il se surprit à regarder les bureaux ; les volets ouverts donnant sur des larges fenêtres dont la nuit ne laissait percevoir qu’un noir profond, sur les murs d’un blanc sans vie dit apparemment “design” et relaxant ; les petites lumières orangés qui étaient allumés pour permettre aux employés de lire leurs documents ; les chaises mises en désordres dans la grande pièce ; quelques unes comme la sienne portant une veste, une écharpe ou un couvre-chef ; les cloisons qui séparaient chaque bureaux pour laissé de l’intimité et de la concentration aux travailleurs ; le bureau à l’écart, le seul propre et en ordre, propriété du responsable ; la machine à café qui était leur seule consolation ; et même le mur en liège couvert de post-it aux différentes écritures colorés de rouge, de bleu, de vert ou de noir. C'était là sa vie, dans ce même espace, descriptible en quelques mots. C'était la sa vie. Toujours autant fiévreux, il réussit à détourner le regard pour le remettre sur son propre bureau, décidé à s’y mettre après avoir combler sa fatigue. Gorgé par gorgé, il but son café sans sucre en ne sentant ni le goût, ni la chaleur de celui-ci. Il était bouillant, mais il ne le remarqua pas. Tout était froid ici. Tout était froid dans sa vie. Mais ça non plus il ne le remarquait pas. Tout ce qu’il remarquait et l’intéressait actuellement, c’était qu’une pile de documents à faire pour demain l’attendait encore sur son bureau et n’était qu’à peine finalisés. Alors il s’y replongea dedans une bonne fois pour toute en s’oubliant dans sa tâche, se créant une bulle autour de lui pour se concentrer à fond. Plus rien n’existait à part les papiers aux nombreux caractères qui lui faisaient face, il n’y avait plus que lui et son bureau... Rien d’autre. Page par page, trait par trait, il réalisa le travail qu’on attendait de lui sans un regard vers l’heure, n’entendant pas même quelques collègues qui rentraient chez eux en fermant doucement la porte, eux aussi fatigués de leurs rude journées.


Quand il releva la tête, balançant son stylo sur son bureau comme pour signaler qu’il avait fini et qu’il n’y toucherait plus, il ne marqua aucune surprise à voir son téléphone affiché 2H27. Il avait de la chance, aujourd’hui il avait fini une heure plus tôt qu’hier. Sans aucun sourire ni plaisir à cette pensée, il étira ses muscles engourdis en balançant son dos et ses bras vers l’arrière, faisant pencher le dossier de la chaise dans un grincement qui eu le don de faire relever la tête à quelques distraits qui n’avaient, eux, pas la chance d’avoir fini leurs dossiers. Il remarqua même que le bruit avait réveillé un malheureux qui s’était assoupi sur son bureau, se relevant lentement en remarquant avec dégoût qu’il avait bavé sur une feuille pendant son court sommeil. Insensible aux regards envieux tournés vers lui, il se leva en laissant son bureau en pagaille, attrapa sa veste suspendu au dossier de sa chaise puis salua ses collègues en sortant de la salle. 2Il marcha d’un pas lent, fatigué, traversant un long couloir vers un ascenseur aux portes fermées. Il appuya sur l’un des boutons du clavier, un ting retentit et quelques secondes plus tard, les portes s’ouvrirent en laissant apparaître la cabine de l’ascenseur. Il monta dedans insoucieux et appuya sur un bouton où était écrit “rez-de-chaussée”. Instantanément, l’ascenseur se mit en mouvement et l’amena à la destination souhaitée. Il n’aurait su dire s’il montait ou s’il descendait si il n’avait lui-même pas appuyé sur le bouton. Là, il se retrouva dans un grand hall d’entrée aménagé mais qu’il trouvait pourtant vide. Il le traversa en passant à côté des escaliers, d’un énorme comptoir en marbre et d’un petit arbre qui était là pour rajouter un côté naturel à la pièce, sans vraiment les remarquer, et ouvrit la porte de l’accueil qui menait à l’extérieur du bâtiment. Là, une brise nocturne froide l’accueillit en lui soufflant au visage, qui l’apaisa et lui fit du bien. Dehors, les lampadaires étaient allumés dans les rues principales, illuminant la ville d’une fausse lumière qui essayait vainement de reproduire celle du jour. Au loin, une ruelle peu emprunté était, elle, plongé dans le noir. La ville semblait morte, endormie. Aucun bruit, seulement le souffle du vent et les bruits de la nature qui dominaient lorsque les humains s’endormaient en laissant place à un silence roi. Cette atmosphère lui plaisait, ainsi, un large sourire lui étira le visage pour la première fois de la journée. Il leva sa tête vers le ciel, admirant la voûte céleste dégagé qui laissait percevoir une magnifique lune pleine aux teintes qui oscillaient entre le gris et le blanc, entouré par des nuages blancs qui se perdaient dans le noirceur de l’horizon. Des petites tâches lumineuses aux gabarits variés se dispersaient entre la lune et les nuages, jouant le rôle de figurantes qui venaient peaufiner la beauté du panorama. C’était ça la vraie définition du mot œuvre d’art, pour lui, une vision magnifique et éphémère qui apportait du réconfort, qui faisait rêver et donnait l’air d’être insignifiant. Une vision si parfaite et si inimaginable qui pouvait être visible souvent, mais jamais à l’identique et qui faisait toujours ressentir les mêmes sentiments d’émerveillement et d’insignifiance.

Il resta quelques secondes encore à profiter de cette vue, puis la fatigue lui rappela son devoir de vivre et il se remit en route, marchant dans les rues fades de la ville en déambulant entre les bâtiments incolores, trop épuisé pour penser. Il avait chaud, excessivement chaud même, malgré la fraîcheur hivernale et nocturne du mois de septembre qui gagnait petit à petit le pays, et faillit retirer sa veste, mais décida de la garder par fatigue. Il se sentit marcher, se voyait marcher, mais son corps ne lui répondait plus vraiment. La fièvre s’était empiré et, cumulé à son manque de sommeil, il ne répondait plus qu’à l’habitude de rentrer chez lui, connaissant à force par cœur le chemin jusqu’à son appartement et poussé par son désir de s’allonger dans son lit pour dormir, vidé d’énergie. Plusieurs fois, il s’arrêta et fit des pauses pour reprendre son souffle, suant et les yeux à moitiés fermés, incapable de les garder ouverts. Mais contre toute attente, en rouvrant les yeux, il se retrouva devant la porte de son logement. Il ne savait pas depuis combien de temps il était là, à regarder sa porte, ni même comment il avait réussi à rentrer, mais il ne s’attarda pas sur ces détails et chercha la clé de la porte dans la poche de sa veste. Il la trouva finalement dans la poche de son jean, après de longues minutes de recherche, puis ouvrit la porte en rentrant dans la pièce sans allumer la lumière.


La sonnerie de son téléphone le réveilla à 9H30 du matin. Impassiblement, il se leva en sentant une douleur dans son crâne. Il se rappela alors la fièvre de la veille et l’état de transe qui lui avait permis de rentrer jusqu’à chez lui, puis se remercia intérieurement d’avoir fait l’effort de ne pas passer une nuit à dormir affalé à même le seul d’une rue. Un sourire illumina son visage migraineux lorsqu’il vit une tasse posée sur le bord de son fauteuil. Il n’y avait pas de livre, il avait été trop fatigué et malade pour lire, mais la tasse était à son emplacement habituel, contenant un fond d’une infusion au miel et au gingembre. Continuant de sourire à cette pensée, il partit chercher des Doliprane dans son armoire à pharmacie et s’arrêta quelques secondes devant son miroir, ne pouvant s’empêcher de contempler le reflet du visage qui lui appartenait. Ses yeux verts, inexpressifs, rougis et cernés, surmontés de longs sourcils fins et bruns, complétaient avec merveille son nez bien droit ni trop long ni trop court et ses cheveux teintés d’une douzaine de nuances de bruns et de blond. Il se toucha le menton, essayant d’y déceler une trace de barbe, mais ne toucha que sa propre peau rugueuse et lisse. Il n’était pas imberbe, mais son poste de statisticien dans son entreprise d’exportation international lui imposait une réglementation et un dress-code stricte à ce sujet. Obligé, il se coupait alors sa barbe assez souvent alors qu’il aimait la porter, contraint par des stupides règles de politesse et d’esthétique. Il se regarda encore un peu, essayant de se trouver une facette de lui qu’il ne connaissait pas, mais voilà : il se connaissait par cœur. Ce visage qu’il ne trouvait ni beau ni moche, il l’avait vu des milliards de fois dans sa vie, et, à chaque fois, il en éprouvait juste une nonchalance et un sentiment d’impuissance. C’était son visage, les endroits qu’ils trouvaient moches, les imperfections ou même les tâches de rousseur qui le lui comblait, il ne pouvait et ne pourrait jamais les changer. Il approcha doucement sa main de son visage et toucha ses tâches de rousseur sans affiché d’émotions particulière Ce n’était pas vraiment un complexe. Il s’était fait moquer dessus plus jeune, mais maintenant, avec l’âge, il n’en avait rien à faire. C’était lui, ce qui le distinguait, ce qui faisait qu’il était ce à quoi il ressemblait, en quelque sorte.

Enfin, lasse de se regarder, il détourna son regard du miroir et ouvrit le tiroir en prenant l’une des nombreuses boîtes blanches et bleus qui s’y trouvaient, puis se dirigea vers son salon pour s’attabler. Le petit déjeuner sera sauté aujourd’hui. Il en décida sur le coup, encore fatigué et affaibli par cette migraine qui lui prenait la tête, en regardant l’Efferalgan se dissoudre dans un verre d’eau qu’il s’était servi. Et puis il n’avait pas vraiment l’habitude de manger le matin ; un café parfois accompagné d’un croissant lui suffisait amplement. Un souvenir de sa mère qui le grondait à la vue de ce maigre petit déjeuner se raviva. “Il faut manger plus, le petit déjeuner c’est le repas le plus important de la journée ” avait-elle pour habitude de rouspéter. Il y rigola bêtement d’un rire triste, rompant le silence matinale de son appartement, trop grand pour lui seul. Puis il se pencha vers son verre et arrêta de rigoler. La potion du diable était prête. Il allait devoir boire ce breuvage au goût putride pour soulager son mal de crâne. Bon, après tout, il préférait ça que de continuer à souffrir pendant son weekend. Contraint, il le porta à sa bouche et l’avala d’un coup, puis se dirigea vers le robinet, rinça son vers et le remplit d’eau pour la boire, faisant du goût atroce de l’Efferalgan un lointain souvenir. Maintenant que sa maladie était en partie réglée, il se décida à prendre une bonne douche chaude. Il se pressa vers sa salle de bain, se déshabilla en vitesse pour ne pas ressentir le froid sur sa peau et se contenta pendant cinq minutes de l’eau chaude qui le mit dans un autre état. Il était relaxé, son mal de tête calmé, mais il avait pris trop de temps à se préparer.

Un samedi par mois, son entreprise organisait des réunions en visioconférence pour faire les comptes sur les travaux à réaliser, les meilleurs travailleurs du mois, les prochaines sorties de l’entreprise, le bien être des employés et certaines choses à prévoir pour les mois prochain. Et comme par hasard, cette réunion ce mois-ci tombait aujourd’hui, alors qu’il était malade de la veille et fatigué. Mais elles étaient obligatoires, alors il y participerait, bien qu’il n’en eut rien à faire des sorties qu’il ne faisait pas et des foutues prévisions, réalisées par lui-même dans la semaine, présentées par un responsable dit “plus compétent”. Avec des gestes lents, encore apaisé de la douche, il s’installa de nouveau à la table de son salon en sortant un ordinateur portable devant lui. Il ne se donna pas la peine d’ouvrir ses volets, laissant la pièce à moitié dans le noir, éclairé par quelques rayons du jour qui réussissaient à y passés à travers. Il ne comptait pas activé sa webcam alors peu importe la luminosité de la salle. De toute façon, il avait menti à son entreprise en disant qu’il n’en avait pas d’intégrer sur son ordinateur, pour pouvoir faire autre chose pendant que ses responsables parlaient dans le vide à des employées énervés de devoir participer à cette réunion. 10H15. Il se pressa un peu plus, allumant son ordinateur, entrant son mot de passe de session, allant sur une application de visioconférence et rejoignant le canal de l’entreprise. Il avait 15 minutes de retard, mais les 128 employés déjà présents à écouter sans intervenir le “responsable du service prévisionnel” et le “directeur de trésorerie” dissimulaient son retard. Le nombre augmenta à 129, et il sourit à la pensée qu’un collègue s’était connecté quelques secondes après lui.

Pendant 4H, il écouta les responsables de l’entreprise parler sans jamais intervenir, évitant les prises de paroles par ennuis et pour ne pas trahir le fait qu’il n’écoutait pas tant que ça la réunion. Il était perdu dans ses pensées, affalé sur la table avec une mine morose au visage, son casque posé à côté de lui avec un son fort qui laissait entendre une bride de la conversation sur l’employé du mois. Il divaguait, pensant à ce qu’il mangerait ce soir, puis à son travail. Depuis le début de semaine, l’envie lui prenait de changer de vie et de quitter son banale quotidien, mais il savait pertinemment qu’il ne pouvait le faire et qu’il ne le ferait p2robablement jamais ; il travaillerait jusqu’à ses 64 ans, touchera sa retraite et vivrait encore dans le même appartement, luxueux pour son prix, qu’il avait eu la chance de trouver lorsqu’il avait visité des logements en ville. S’il avait un peu plus de chance, peut-être serait-il alors en couple avec une jolie fille qui vieillira avec lui et qui supportera ses plaintes envers son travail. Peut-être auront-ils un bébé un jour, un chien et même une voiture pour se déplacer en famille. Entre outre, c’’était un bel avenir qui se dessinait devant lui, mais au fond, il se questionnait de plus en plus. Avait-il vraiment envie de cette vie ? Était-ce vraiment là son choix ? Sans doute pas. Mais il ne l’avait pas, le choix. Il avait réussi ses études choisis par sa mère, avait été embauché dans une petite entreprise dans sa ville natale puis avait été repéré par une grande entreprise d’exportation lors d’un meeting, entreprise dans laquelle il était maintenant. Depuis le début de sa vie, son chemin était tracé. Il l’avait juste suivi et ne pouvait pas s’en plaindre : d’innombrables personnes rêvaient de la vie qu’il avait et de la chance qui l’avait accompagné jusqu’ici. D’innombrables personnes, mais pas lui.

Il sortit de ses pensées pour attraper son téléphone, soûler de cette réunion qui n’amenait à rien et qui lui faisait juste perdre son temps, en ouvrant son application d’appel téléphonique, puis appela le numéro d’un certain Gabriel. Pendant que la sonnerie sonna quelques instants, il regarda l’heure à l’écran qui affichait 13H16, puis une voix masculine roque lui répondu.

-Ouais hallo ? C’est toi Cariel ?

-Ouais salut mon gars ! Ça va ?

-Tranquillement et toi ? T’as encore fini à des horaires pas possible ?

-Si tu savais...

-Il rigola, suivi du rire de son ami à travers le téléphone.

-Je suis en réunion là, elle est intéressante dit. J’aimerais bien présenter un diaporama de pourquoi je devrais être payé plus mais ils veulent pas.

-Encore une de ces réunions à la con ?

-Faut croire.

-Gabriel soupira.

-Bon, j’parie que tu m’appelles pour ce soir ?

-Tu raflerait des mises si tu parierais vraiment. T’as déjà prévu un truc ou pas ?

-Ouais... ouais, on va dire ça.

-Tu veux aller où ? Au bar à côté de l’épicerie ou en boîte de nuit ?

-M’en fiche. J’ai soif d’alcool, tant qu’on va quelque part où y’en à, ça m’va. Noam et Adel seront là aussi. Retient juste qu’on finira la journée au bowling, Adel a dit qu’il allait gérer la staff, t’sais celle avec ses longs cheveux noirs, alors amène des billets.

-Pas de problème. Il faut prévoir du scotch pour Adel lorsqu’il se fera rejeter ?

-Bof laisse, je ramasserais les morceaux pour les jeter à la benne, répondit son interlocuteur avec un rictus.

La conversation continua pendant une dizaine de minutes, penchant sur les chances d’Adel de réussir son coup aux souvenirs ressassés d’une journée passée dans un bar, la semaine précédente. Quand ils raccrochèrent enfin, après un bref au-revoir, Cariel se retrouva de nouveau dans l’ennui jusqu’à cette fameuse soirée, un air maussade que le visage. Il n’avait aucune envie d’aller à cette soirée improvisée. Il n’avait aucune envie de perdre ses moyens à boire de l’alcool pour se sentir libéré de ses obligations et de sa minable vie le temps d’une soirée, puis de se lever le lendemain avec une montagne de travail à faire et une gueule de bois en guise de souvenir de la veille. Pourtant il y irait. Car sinon pourquoi vivre ? C’était ça ce que faisaient les gens de son âge non ? C’était ça qui les amusaient ? Il posa son visage sur ses bras qui étaient confortablement installés croisés sur la table du salon. Avant, il s’amusait vraiment, il se sentait un peu vivre bien qu’il préfère les soirées calmes, mais maintenant, il n’y allait que pour s’accrocher à la vie et ne pas finir dépressif. Il aimait encore boire et parfois faire le con avec ses potes, mais moins qu’avant. Comme si l’âge le rattrapait soudainement et qu’il se rendait compte que ces soirées ne lui étaient plus tellement si utiles que ça pour se sentir vivre et relâcher la pression. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’il en soit lasse et qu’il y aille plus par obligation que par choix. Jusqu’à là, il espérait encore profiter encore de l’alcool sans que ses pensées ne l’embêtent plus que ça. De toute façon, il n’arrêtera jamais. C’était sa seule source de libération, le seul moyen pour qu’il ai l’impression d’être comme de son entourage et inclus dans la société. Un quotidien calme lui plaisait et il le préférait à ces sorties mouvementées qui ne finissaient jamais bien, mais il avait alors l’impression d’être ennuyant et sans vie, alors il se laissait aller et faisait comme tous les jeunes de son âge, en se forçant à croire qu’il profitait ainsi de la vie et qu’il n’aurait pas le regret de ne pas être assez sortit quand il serait plus âgé.

D’un bâillement, il balaya ses pensées répétitives. Il était encore fatigué malgré les 6 heures de sommeil qu’il venait de faire. Il était tout le temps fatigué, de toute façon. De nouveau, sentant la faim lui tiraillé l’estomac, il regarda l’heure sur son téléphone et fut surpris d’y lire 14H34. La journée passait vite quand on la passait à ne rien faire. Ce fut désespéré du temps qu’il lui restait à s’ennuyer qu’il se leva pour combler sa faim. Le frigo était vide, le dernier steak haché avait été mangé hier midi, alors il se résolu à faire un tour à la supérette pas loin de chez lui. Il jeta un coup d’œil à la réunion, abattu qu’elle fut encore en cours, puis la quitta des yeux avec un sourire de malice. Il laisserait tourner l’ordinateur pendant sa promenade, s’imaginant déjà son responsable lui donner la parole sans avoir de réponse. Après tout pourquoi pas ? Il avait une chance de ne pas se faire prendre, contrairement aux insouciants qui avaient simplement quitté la réunion beaucoup trop tôt. Le compteur affichait maintenant 98 personnes en ligne. À croire que les paroles des responsables n’étaient pas si intéressantes que ça...

Il s’habilla plus sérieusement que son ensemble choisi à la hâte quelques heures plus tôt et sortit de chez lui en fermant la porte à clé. Sa migraine s’était complètement envolée. l’Efferalgan avait fonctionné, sans doute aidé par ces 4 heures de flânerie à faire semblant d’écouter la réunion de son entreprise. De son pas lent d’homme fatigué, il traversa la ville en ayant la surprise de découvrir les rayons du soleil réchauffer cette tiède journée de septembre, arriva à la supérette trente minutes plus tard en traînant des pieds, se rendit compte qu’il avait oublié son portefeuille sur sa table et refit l’aller retour en étant énervé contre lui-même. Finalement, il fût 16H passé quand il rentra dans la supérette avec des maux d’estomac de plus en plus dérangeant. Il y acheta une salade chèvre-mangue qu’il mangea à la sortie de la supérette, accoudé au mur de celle-ci, des boîtes de conserve, des pâtes et quelques légumes frais, puis rentra chez lui lasse du même chemin emprunté pour la quatrième fois dans cette seule journée, après avoir finit sa salade. Deux heures de marche à pied. Maintenant il pouvait dire qu’il était sportif. Ou pas, car ce fût épuisé qu’il rangea ses courses et se dirigea vers sa salle de bain pour se préparer pour la soirée. Ses habits étaient bien et il était déjà lavé, il ne fit que se remettre du parfum et changé de veste pour une élégante chemise beige qui allait à merveille avec son jean bleu et son t-shirt blanc. Il hésita en envisageant le froid nocturne qui l’assaillirait quand le soleil aura porté ses derniers rayons, mais se décida à la portée quand même. Pas grave. Il serait trop bourré pour s’en rendre compte. Il s’attacha un fin collier en argent autour du cou puis sortit de sa salle de bain à 17H tapante. Maintenant qu’il était prêt, il n’avait plus qu’à attendre 18H30 pour sortir rejoindre sa bande d’amis. L’heure n’avait pas été fixé, mais c’était devenu leur habitude de sortir à 18H30 et de se rejoindre dans l’appartement de Gabriel pour papoter un peu avant de finir hors d’eux et sans sous après une nuit déchaînée. Ils avaient tellement l’habitude des soirées qu’ils avaient tous installé une application de traçabilité sur leurs téléphones et qu’il n’amenaient jamais leurs portefeuilles. Des billets à même la poche suffisaient, surtout quand ils avaient utilités à tous êtres dépensés au cours de la soirée. Généralement, 50€ suffisait, mais, pour ce soir, d’humeur dépensière, Cariel engouffra dans sa poche quatres billets de 20€. Puis il se mit devant la petite télé qui comblait son salon et l’alluma pour la mettre sur une chaîne de documentaire animalier. Il ne lui restait qu’à profiter du calme de cette dernière heure de repos.


Les quatres amis entraient dans la boîte de nuit en rigolant bruyamment, ignorant le vigile de l’entrée qui les regardaient de travers. Plus tôt, ils s’étaient retrouvés comme à leur habitude chez Gabriel, avaient parlés pendant une heure de tout et de rien en mangeant des chips sur des coussins, puis, quand les derniers rayons de soleil qui emplissaient Cariel de bonheur avaient disparues dans l’étroit horizon du ciel devenu bleu foncé, Adel s’était levé en regardant sa montre, faisant part de son envi à ses amis d’y aller. En chemin, il avait été décidé qu’ils passeraient leurs début de soirée dans une boîte de nuit à quelques minutes à pied, pour “s’échauffer” et rendre la partie prochaine de bowling 2“plus amusante”. Maintenant qu’ils y étaient, le groupe d’amis se posait au bar en continuant de bavarder malgré le volume de la musique. Le premier à commander fut Gabriel, suivi de Noam. Les deux autres les regardaient simplement boire, puis la tentation gagna Cariel qui prit commande d’un verre de mojito en même temps que ses deux amis entamaient leurs troisièmes verres. Très vite ils se séparaient, chacun allant de son côté en croisant de temps en temps un ami qu’ils saluaient alors d’un bref signe de main. Adel dansait sur la piste de danse avec une jeune fille qu’il venait tout juste de rencontrer, aux côtés de Noam qui avait lui aussi trouvé une compagne un peu plus vieille que lui de cinq ans. Gabriel avait disparu. Mais personne ne le remarqua en dehors de Cariel qui les observait depuis le bar. Il était rendu à son septième verre et ne se posait pas de questions sur la disparition de Gabriel. Avec ses cheveux dorés, son visage bien tracé et son physique sportif grâce à la musculation, c’était sans aucun doute le plus beau de la bande et il n’était pas rare de le voir disparaître avec des filles quelques minutes après le début de la soirée. Pourtant, c’était celui qui était sorti avec le moins de filles après lui, un constat bizarre qu’il ne cessait de se faire.

Perdu dans ses pensées, il observait la salle illuminée par des dizaines de flash lumineux qui faisaient des allers retours aux quatres coins de la pièce. L’alcool et la musique provenant des enceintes l’envoyait dans un autre univers et, inconsciemment, il perdait pied dans ce monde nocturne dont il n’arrivait pas à intégrer. D’habitude, il dansait et faisait l’imbécile avec ses amis, mais cette semaine ses désir de changement, sa fatigue accumulée par son travail et ses sorties forcés lui tiraient sur le moral. Il n’avait pas la force de se forcer. C’était ironique, comme phrase, mais pourtant réaliste. Il n’en pouvait plus, essayant de cacher son désespoir et sa morosité dans l’alcool pour ne pas déteindre sur ses amis et nuire à la personnalité et au personnage qu’il avait créé depuis son arrivée dans cette ville. Mais là, ça ne voulait pas. Il restait à la limite de la terre, se perdant dans ses pensées sans réussir à décoller assez loin pour retrouver la force de jouer son rôle d’imbécile satisfait de sa vie dénuée de sens. Tout ce qu’il ressentait, c’était son mal de tête qui revenait. Pourtant, il n’abandonna pas et commanda un dernier shot de vodka pour essayer de perdre le fil de ses pensées, mais sans plus de réussite que les précédents verres. Il se sentait juste mal, la tête tournante et le regard perdu dans cette pièce aux éclats lumineux où la foule était arrivée sans qu’il s’en rende compte. Autour de lui, des discussions fortes pour s’entendre au-dessus du bruit, des rires et la musique plus forte encore qu’en début de soirée le noyait dans un élan de détresse et d’angoisse. Pendant un instant, il resta debout près du bar en essayant de se stabiliser, trop alcoolisé pour tenir debout et poussé de toute part par la foule, en se demandant qu’est-ce qu’il foutait là. Il n’en savait plus rien. Avant, la réponse lui servait venu avec évidence : Il était là pour dépenser son salaire et s’amuser un peu, mais maintenant aucune réponse ne lui venait. Depuis le début de semaine, il se faisait happer par un océan de questions sur sa propre existence, de pensées philosophiques sur le sens de la vie et des regrets sur les choses qu’il n’avait pas faites. Assommé de travail et de la fatigue quotidienne, il ressentait soudainement l’épuisement qu’il avait accumulé quotidiennement depuis les 3 ans qu’il était dans l’entreprise, ouvrant un petit peu plus les yeux sur son mode de vie et sur les mensonges qu’il s’était créé pour le vivre. Sa respiration devenait instable, allant de plus en plus vite jusqu’à ce qu’il se trouva écrasé par l’angoisse qui le prenait. La foule, le bruit et les lumières étaient devenues insupportables, l’alcool lui ayant fait oublier ses amis qui avaient disparu de son champ de vision. Incapable de supporter le tout plus longtemps, il se fraya un chemin de la foule en marchant vaguement droit, trouva la porte de sorti par chance et l’ouvrit pour sortir, se retrouvant nez à nez avec un grand vigile en costard noir qui ne lui adressa pas un seul regard. Il continua sa fuite jusqu’à une ruelle proche de la boîte de nuit où il s’y posa, assis sur une marche d’un perron de maison, en reprenant enfin le contrôle de sa respiration. Ses pensées devenaient de plus en plus nettes, mais sa tête continuait de tourner et il sentait une douleur insupportable dans ses poumons, comme s’ils avaient faillit éclater après la crise d’angoisse qu’il venait de faire. C’était trop. Il était perdu, abandonné sans savoir quoi faire ni comment se comporter. C’était quoi son problème ? C’était quoi le problème avec son cerveau ? Pourquoi il ne pouvait plus se contenter de ce style de vie alors qu’il l’avait subie pendant plus de six ans ? Intérieurement, il craqua. Des larmes lui montaient aux yeux, qu’il n’arriva pas à retenir. L’alcool ne le faisait plus vivre. Ses amis non plus et pas plus que ses heures de travail acharnées. Tout ça le faisait maintenant se sentir vide. Vide de sens. Vide de vie. Vide de lui. Il était réduit à pleurer, abattu dans cette ruelle après avoir fuit un milieu qu’il s’était convaincu d’aimer pendant autant de temps. C’était ridicule.

- Hey, ça va ?

La voix fluette et douceâtre de la jeune fille qui avait prononcé ces mots lui fit lever la tête vers elle. Debout à l’entrée de la ruelle, elle le regardait sans une once de dégoût ou de compassion dans le regard, ce qui lui plût beaucoup. Il la détailla un peu, observant son visage petit mais mignon, avec son nez retroussé qui lui donnait un certain charme. Elle était habillé dans une longue robe blanche qui lui arrivait aux chevilles, d’un chapeau, blanc lui aussi, qui surmontait ses longs cheveux bruns, d’un petit sac à main rouge qui la mettait en valeur et des grosses bottes qui cassait son look. Il essaya de bafouiller une réponse mais n’y réussit pas. Son cerveau était trop atteint par l’alcool, il se sentait encore libre de lui-même mais n’arrivait plus à réfléchir suffisamment. Voyant le sale état dans lequel il était, elle s’approcha de lui en souriant, puis s’accroupit à ses côtés et lui tapota sur le dos.

-Faut pas forcer autant sur l’alcool voyons ! Lui dit-elle en riant légèrement d’un rire authentique qu’il trouva sur le coup magnifique.


-Je... sais. Arriva-t-il à dire pour toute réponse.


-Olalalah ! Attendez moi là je vais vous chercher un verre d’eau.


Puis, comme pour accompagner ses paroles, elle se leva et s’éloigna vers la boîte de nuit. Lui resta assis, incapable de bouger, essayant de se concentrer sur ses pensées et sur le moment présent. Il avait l’impression de perdre pied, mais pas de la bonne manière. Comme si l’alcool se mêlait à la fatigue pour former un duo dévastateur qui était en train de l’achever. Quand la femme revient vers lui, il l’avait déjà oublié et du se concentre d’avantage pour se rappeler pourquoi elle lui apportait un verre d’eau. Alors, il l’accepta sans rechigner et le bu d’une traite, la remerciant dans un chuchotement incompréhensible qu’elle sembla pourtant comprendre. Elle resta assise à côté de lui, sans parler, sans bouger, lui tapotant simplement sur le dos. Petit à petit, il en oublia sa présence, puis l’alcool fût dominé par son manque de sommeil et la fatigue. Il se sentait lourd, se voyait comme si ce corps ne lui appartenait pas, loin au-dessus des nuages, loin dans ses pensées floues et incohérentes. Ses yeux se fermaient tout seuls, puis, après un certain temps à écouter sans réellement les entendre les bruits qui l’environnant, il s’endormit en douceur.


Il ressenti la plus grosse honte de sa vie lorsqu’il se reveilla dans la nuit et qu’il remarqua avec gêne que son visage était accoudé à l’épaule de la femme qui était resté à ses côtés pendant son sommeil. Il n’avait aucune idée du temps qu’il avait dormi, mais conclu après réflexion qu’il était resté ainsi pendant deux voire trois heures. La nuit profonde et obscure dominait encore et,plus loin, la boîte de nuit était encore ouverte et la musique résonnait encore puissamment des lieux. Il se sentait mieux, plus apte à réfléchir et calmé, mais débile de ce qu’il venait de se passer. Il tourna son regard vers le femme et se rendit compte qu’elle s’était elle aussi endormi adossé au mur de la ruelle, à côté de la porte de secours de ce qui devait être l’arrière d’une boutique. Doucement, pour ne pas la déranger, il chercha son téléphone qu’il trouva dans sa poche droite de son jean et l’alluma pour vérifier l’heure. 2H02. Ni trop tard, ni trop tôt, parfait. Pendant ce qui lui sembla être une éternité, il resta assis sur le perron sans savoir trop quoi faire. Il ne se voyait partir en laissant cette femme derrière lui, alors qu’elle, elle avait veillé sur lui. Alors il se demanda s’il devait la réveiller ou non. Elle était habillée légèrement et elle finirait par attraper froid, d’autant plus que c’était de sa faute qu’elle dormait ainsi dans la ruelle. Finalement, il se décida et lui secoua l’épaule en douceur, la tirant tout doucement de son léger somme. Elle émis des gémissements de protestation, puis ouvrit les yeux en frappant Cariel de leurs beautés. Son regard vert pétant reflétait des variations de vert qu’il était sûr de n’avoir jamais vu de sa vie, contrasté par des teintes de bleus turquoise magnifiques. Il ne put s’empêcher de lâcher un souffle. C’était la première fois qu’il se retrouvait autant décontenancé devant une fille.

-Ah... heu... excuse moi, c’est juste que... enfin tu vois je voulais pas te laisser dormir ici... Je me suis réveillé et je me sens mieux alors...

Elle le regarda bizarrement le temps de retrouver ses esprits, puis éclata de rire devant son air innocent.

-Ne t’excuse pas voyons ! C’est sympa de pas avoir pris la malle en m’abandonnant ici.

-Ben tu m’as aidé et puis tu m’as servi d’oreiller alors...

Elle se leva en souriant, d’un sourire tellement beau qu’il était contagieux, à tel point que Cariel se surprit à lui sourire bêtement en réponse

-Pas de problème. Je n’allais pas te laisser ici alors que tu semblais bon pour y passer ta nuit ! Dit-elle un nouveau rire si magique qui brisait la description de la perfection qu’il s’était fait auparavant.

Il se leva à son tour, chancelant de surprise à voir sa tête lui tourner de nouveau et fût rattraper par la femme qui l’attrapa par le bras. Encore une fois, il lui sourit bêtement avant de s’en rendre compte, puis lui fit part de ses capacités à tenir debout seul en lui montrant une tentative quelque peu infructueuse. Elle, riant, lui déclara qu’elle l’accompagnerait jusqu’à chez lui s’il était d’accord, ce qui sembla être une solution plaisante à ses yeux puisqu’il ne mit pas longtemps à lui répondre un “si tu veux” peu assuré. Une partie de lui ne voulait pas plus la dérangée que ça, mais une autre voulait en savoir plus sur cette étrange fille qui semblait elle aussi disposée à passer sa nuit dehors pour aider un inconnu. Alors, sur cet accord commun, ils prirent tous deux la route en direction de chez lui, bavardant un peu tandis que lui essayait en même temps de se rappeler du chemin de retour. Il n’eut aucune pensée pour ses amis qu’il avait complètement oubliés.

-Ça t’arrive souvent de dormir dehors ?

-Ça dépend, répondit il avec une lucidité retrouvée due à la marche qu’ils faisaient. Normalement j’arrive à rentrer chez moi en assez bon état, mais aujourd’hui c’était... différent. Et toi ? Ça t’arrive souvent de dormir dehors pour aider des inconnus ? Continua-t-il avec un sourire au bord des lèvres.

-Hmmm, pas vraiment. C’est juste que tu m’as fais un peu pitié et que tu avais l’air triste, alors je suis venue te voir.

-Oh... désolé vraiment.

-Ne t’excuse pas je te dis, ce n’est pas grave.

-Mais... personne ne t’attends chez toi ? Et puis ça ne te dérange pas de m’accompagner jusqu’à chez moi après avoir perdu 2 heures à attendre que je me sente mieux ?

En disant cette phrase, il eut lui-même l’air d’être naïf, mais il savait qu’il ne l’était pas tant que ça. Ce genre de fille n’était pas le genre à raccompagner un homme chez lui pour lui sauter dessus au pied du lit, il en était certain, bien que l’idée lui était venue en tête. Pour une raison qu’il ignorait, elle faisait preuve d’une gentillesse et d’une bienveillance hors du commun qui lui chamboulaient sa manière de réagir.

-Non non, ne t’inquiètes pas ! En fait... Je suis un peu une ermite tu vois ? Lui confia-t-elle plus sérieusement en se retournant vers lui pour guetter sa réaction. Je voyage de ville en ville à travers la France depuis 7 mois. Je suis parti sur un coup de tête, épuisée par mon travail après avoir réuni une assez grosse somme d’argent sur mon compte en banque. Depuis, je marche de ville en ville en cherchant les meilleurs itinéraires visuelles.

-C’est pour ça tes bottes... dit-il en murmurant.

-Elle parut surprise qu’il les avait remarqués, mais n’en fit aucune remarque.

-Et tu dors où ? La poussa-t-il à continuer, de plus en plus intéressé par cette fille qui paraissait si étrange.

-Dans des hôtels, les moins chers, ou chez l’habitant. J’ai eu de la chance de ne jamais rencontrer de personnes bizarres, je sais assez bien jaugée au premier regard.

-Si c’est pas trop indiscret, je peux te demander ton âge ?

-Bien sûr ! Dit-elle toute contente qu’il s’intéresse à elle. J’ai eu 25 ans en avril dernier. Et toi ?

-Oh... Je vais avoir 26 ans dans moins d’un mois.

-Alors nous avons encore le même âge, sacré coïncidence !

Il approuva d’un mouvement de tête, la contemplant avec fascination. Elle était le contraire de lui, son inverse, ce qu’il n’avait pas réussi à faire, la représentation même de la liberté et du changement qu’il rêvait tant ces derniers jours. Il pensa fort, très fort, que cette rencontre n’était pas le souhait du hasard, qu’elle la lui était tendue comme modèle de ce qu’il recherchait, comme pour lui montrer qu’il n’était pas trop tard et qu’il avait encore le choix. La vie commence quand on décide de la commencer...

-Je n’aime pas vraiment demandé ça... mais tu penses que je pourrais passer la nuit chez toi ?

-Bien sûr, fais comme chez toi ! Je peux pas vraiment te refuser ça, d’autant plus que mon appartement est assez grand pour loger 3 personnes.

Il rit, suivi du rire cristallin de la jeune fille, puis ils continuèrent de parler entre eux jusqu’à arriver à son appartement. La discussion était douce et facile, coulant de source entre les deux jeunes adultes qui se laissaient aller par la fièvre douceâtre que la nuit leurs apportait, éclairés par une splendide lune encore ronde qui les emmenaient en dehors de toute temporalité. Ils se sentaient bien, le rire facile poussé par une complicité sortie de nul part. Les effets de l’alcool, eux, avaient pratiquement disparu, remplacés par un sentiment de fraîcheur et de bonne humeur, d’être vivant, qu’il ressentait pour la première fois depuis longtemps.

Il était heureux.