Prologue
Je suis encore allée danser.
Je suis consciente que la danse ne me fera pas oublier mon quotidien, mais câest mon seul Ă©chappatoire. Danser me fait me sentir plus libre, plus vivante.
Peut-ĂȘtre aurais-je dĂ» rester Ă la maison, mais dans cette famille, je ne suis quâune simple nuisance. Demain matin, quand je rentrerai, maman me demandera sĂ»rement oĂč je suis encore allĂ©e traĂźner, mais lâalcool et la drogue mâauront dĂ©jĂ tout fait oublier. Et câest peut-ĂȘtre mieux ainsi. AprĂšs tout, ce nâest pas comme si elle se souciait vraiment de moi. Depuis la mort de mon pĂšre, elle est sous lâemprise de cet homme, alors rien ne changera de toute façon. Je me suis faite Ă cette idĂ©e depuis des annĂ©es dĂ©jĂ .
AccoudĂ©e au comptoir du bar, je continue dâenchaĂźner les verres de Devilâs Spring. Le barman, nerveux, me conseille de ralentir, mais je lâignore. Je sais quâil ne sâinquiĂšte pas pour moi, seulement pour sa petite affaire. Dans ce bar, les drogues circulent librement, et les clients nâont pas toujours lâĂąge lĂ©gal. Il ne veut pas risquer la prison, câest tout.
Un morceau familier dĂ©marre. Je repose mon verre et me lĂšve. Sur la piste, je ne danse pas vraiment. Je titube, je me trĂ©mousse, ridicule, mais quâimporte. La musique envahit mes pensĂ©es, tandis que la fumĂ©e et lâodeur des stupĂ©fiants sâinfiltrent en moi.
Un vague souvenir de mon pĂšre et moi dansant sur ce morceau ensemble me revient. Une larme coule sur ma joue, et un pincement me serre le ventre. Il nâest plus lĂ maintenant...
Je retourne au comptoir pour prendre un verre. Alors que le barman me tend le verre et que jâessaie de lâattraper, une main se pose sur mon poignet. Je la vois, mais je ne la sens pas vraiment. Une fois de plus, câest sĂ»rement Ă cause de lâalcool ou de la drogue. Je ne sais plus vraiment, et je nâai pas envie de chercher.
â Tu en as assez bu, je pense.
Cette voix grave et Ă©corchĂ©e me fait frissonner. Je nâose pas me retourner tout de suite. Avec tous les tarĂ©s qui traĂźnent, on ne sait jamais. Finalement, je me retourne, mais je ne parviens pas Ă distinguer clairement son visage. Je dois vraiment ralentir sur les stup. Il a une carrure imposante, et son t-shirt noir, beaucoup trop serrĂ©, met en valeur ses bras musclĂ©s. Je le fixe sans rien dire.
â Tu te noies dans des verres pour oublier, mais câest pathĂ©tique. Tu ne sais mĂȘme pas ce que tu cherches.
Surprise par ses mots, je nâarrive mĂȘme pas Ă rĂ©pondre. Pourtant, lâenvie ne me manque pas de lâenvoyer se faire foutre. Non, mais de quoi il se mĂȘle ? Il sâassoit Ă cĂŽtĂ© de moi et boit le verre que jâavais commandĂ©.
Je reste silencieuse, ne voulant pas mâattirer de problĂšmes. Son air menaçant, sa grande taille et sa carrure imposante nâarrangent rien. Il me fait peur.
â Tu aimes danser ? demande-t-il en plongeant ses yeux sombres dans les miens.
La situation devient gĂȘnante. Je vois quâil attend une rĂ©ponse. Alors, aprĂšs une longue hĂ©sitation, je finis par murmurer :
â Oui...
Un sourire en coin éclaire son visage. Il se redresse et me tend la main.
â Alors,veux-tu mâaccorder cette danse ?
Je comprends maintenant sa mise en garde. Il a dĂ» me voir me ridiculiser sur la piste tout Ă lâheure. IntriguĂ©e, je saisis sa main sans trop rĂ©flĂ©chir. Pourtant, un dĂ©tail me trouble : je ne ressens pas son contact.
â Quâest-ce que tu attends ? Allons-y.
Il mâentraĂźne avec lui. Une fois la musique en marche, nous commençons Ă danser. Ătonnamment, il danse trĂšs bien, bien mieux que moi.
Il ne me quitte pas des yeux pendant toute la danse. Je suis complĂštement hypnotisĂ©e par ses gestes. MalgrĂ© son air menaçant, il est dâune douceur surprenante. Je le laisse me guider, les yeux fermĂ©s.
La danse touche Ă sa fin. Jâen profite pour lui poser une question.
â Quel est ton nom ?
Nâayant aucune rĂ©ponse, jâouvre les yeux... mais il nây a plus personne. Il nâa pas pu disparaĂźtre comme ça. Ătait-ce mon imagination ? TroublĂ©e, je demande au barman sâil a vu lâhomme.
Il éclate de rire, moqueur :
â Toi, tâes bien bourrĂ©e, ma jolie. Tu danses toute seule depuis tout Ă lâheure.
Je soupire. Jâaurais dĂ» ne pas boire autant...