Chapitre 1
Numéro 525, levez-vous. Numéro 343, vous avez de la visite.
Les murs de la prison résonnaient du cliquetis des chaînes et des annonces impassibles, comme une mélodie froide et inhumaine. Des numéros. Rien d’autre. Des chiffres qui avaient remplacé les noms, effacé l'humanité dans cette cage de haute sécurité, où chaque souffle d’air semblait un privilège arraché.
Dix ans. Dix longues années sans une visite, pas même celle des flics pour lui proposer un marché douteux dont l’issue serait la mort. Non, pas une seule fois. Son arrestation avait marqué la plus grande victoire de la police, scellant son destin sans possibilité de rédemption. À 25 ans, il était déjà l’un des plus grands noms de la mafia, un empire bâtit sur le sang et la souffrance.
Il devait payer. Payer pour ses crimes, pour ses péchés. La solitude était son prix, une solitude glacée et infinie, seulement brisée de temps en temps par le bruit sec d'une porte qui se ferme, symbolisant le verrouillage d’une autre liberté volée.
Marco n’était plus l’homme qu’il avait été. Allongé sur un lit misérable et torturant, il regardait sa vie défiler. Un autre homme vivait en lui, un autre rêve l’avait poussé autrefois. Il voulait être professeur. Oui, un professeur de mathématiques. Il avait ce talent, cet amour des chiffres. Mais le destin, aussi cruel soit-il, en avait décidé autrement
Il repensait une dernière fois à ce procès bâclé, où un avocat incompétent, payé au prix fort avec ses dernières économies, l’avait abandonné à son sort. Il n’avait même pas pris la peine de venir le voir, ce fantôme qu’il avait payé cher après que ses comptes aient été gelés. Maintenant, il ne restait plus rien. Pas un sou, pas une ressource. L'avocat, quant à lui, n’était plus jamais revenu. Était-il mort, ou l’avait-il tout simplement oublié ? Son dossier, certes, n’était pas simple, mais l’ombre de l’oubli planait sur lui comme un dernier affront. Le minimum aurait été de venir lui rendre visite, de lui accorder un peu de son temps. Mais non, rien.
Il en avait désespérément besoin, pourtant. Il avait besoin de parler à quelqu’un, de briser cette solitude qui le rongeait. C’est alors qu’il réalisa, dans une clarté glaciale, que toute sa vie n’avait été qu’une longue accumulation de décisions qui avaient forgé sa chute. À force de poursuivre la gloire, de nourrir la haine de ses ennemis, il avait oublié l’essentiel : il s’était perdu lui-même.
La fougue de la jeunesse, l’appétit insatiable du pouvoir l’avaient aveuglé. Ces choix cruels, faits sans réflexion, l’avaient conduit à cette fin. Il n’était pas un saint, il le savait bien. Personne dans cette prison ne voulait lui accorder la moindre attention. Ce pouvoir, qui avait été sa force, ne servait plus ici, à part à nourrir sa propre solitude.
Au début, il avait espéré. Espéré sortir plus tôt, que quelqu’un intervienne pour lui. Mais petit à petit, la réalité l’avait frappé de plein fouet : personne ne lèverait le petit doigt pour lui.
Pas même Dan. Dan, celui en qui il avait cru, son bras droit, son allié. Toujours là, toujours loyal, il avait tout donné pour Marco. Mais Marco n’avait jamais imaginé qu’un jour, Dan chercherait à prendre sa place. Alors, dans cette solitude oppressante, une question brûlait sans cesse son esprit : A-t-il jamais été sincère avec moi ?
Il n’avait pas la réponse, et cela le tourmentait. Bien sûr, Dan l’avait trahi, l’avait manipulé, et Marco savait qu’il ferait tout pour le laisser pourrir ici, dans cette cellule froide.
Les premières années avaient été marquées par la colère, une rage dévorante qui le poussait à chercher vengeance. Mais dix ans, c’est long. La colère avait lentement laissé place à la tristesse, puis à une indifférence glacée, avant de se transformer en une solitude presque apaisante.
Une voix, celle de sa conscience, ne cessait de le tourmenter. "Où est ta famille, Marco ? Où sont ceux que tu aimais ?" Cette voix le suivait, le harcelait chaque jour, un écho sans fin dans le silence. Il se demandait si la solitude avait fini par le rendre fou, mais il refusait de se laisser engloutir. Non, il était plus fort que cela. Il ne succomberait pas.
Il sortirait de cet endroit, avec toute sa tête.
Perdu dans ses pensées, Marco était plongé dans un tourbillon intérieur qui était sans doute son unique échappatoire à cette réalité de béton et de fer. Il n'entendit pas les pas se rapprocher de sa cellule, absorbé par ses souvenirs, ses regrets, et ses luttes intérieures. Ce n’est que lorsque la porte s'ouvrit brusquement qu’il se rendit compte de la présence du gardien. La lumière qui filtra à travers l’ouverture éclaira brièvement la pièce, mais Marco resta figé.
Le gardien se tenait là, le regard posé sur l’homme qui occupait cette cellule sombre. Un instant, il hésita. Il scrutait ce visage méconnaissable, à peine visible sous une barbe et des cheveux épais, comme si les mois d’isolement l'avaient englouti. Il se demandait, dans un coin de son esprit, si cet homme était vraiment celui que tout le monde appelait "le plus dangereux de la prison".
Devant lui, ce qu’il voyait n’était rien d'autre qu’un homme brisé.
Brisé dans son corps, dans son âme , dans son esprit. La silhouette de celui qui autrefois avait imposé la peur semblait à présent réduite à un simple fantôme, une ombre du passé. Ce n'était plus une menace pour personne. Le gardien se demanda pourquoi on l'avait laissé s’effondrer ainsi dans l'isolement, aussi longtemps. La version officielle parlait de la nécessité de l’éloigner pour prévenir une rébellion. Mais le gardien connaissait la vérité non dite, celle que peu voulaient admettre.
"Pauvre homme, abandonné ici par pure égoïsme,"pensa-t-il. Mais ce n’était pas son rôle de porter un jugement. Il avait une seule mission, une seule tâche. D’un ton neutre, il prononça la phrase qui briserait à nouveau le silence de la cellule :
"Numéro 444, vous sortez aujourd’hui. Préparez-vous."








