Chapitre 1
J’étais perdue dans mes pensées, flottant entre réalité et illusion, quand une voix me ramena brusquement sur terre.
— Muriel ! On t’attend !
Je sursautai, mon cœur battant à toute vitesse. L’air de la salle me sembla soudain plus épais, plus lourd. Mes yeux s’écarquillèrent en apercevant les projecteurs braqués sur la scène. Ah oui… je l’avais presque oublié. J’avais remporté le prix du mois d’été, à ma grande surprise. Moi, Muriel, aujourd’hui connue aux yeux du monde entier.
Je me levai, inspirai profondément et me dirigeai vers la scène sous une avalanche d’applaudissements. La salle entière vibrait de clameurs et de flashs d’appareils photo. Une vague d’émotion m’envahit. Était-ce vraiment pour moi ? Je l’avais fait, j’avais atteint un sommet que je n’avais même pas imaginé. Mais dans mon cœur, je savais… Ce succès n’était qu’un moyen d’atteindre mon véritable objectif.
La vengeance.
Chaque sourire, chaque félicitation, chaque instant de gloire, je les savourais en pensant à ceux qui m’avaient brisée. À toutes ces personnes pour qui je n’aurais aucune pitié. Je voulais les voir souffrir, sentir leurs âmes se consumer dans la terreur et le désespoir, comme j’avais souffert, comme j’avais crié sans que personne ne vienne me sauver.
Mais la haine seule ne suffit pas pour se venger. Non, il faut savoir libérer son cœur de son fardeau, sous peine d’être consumé par ses propres flammes.
On annonça mon nom. Mon souffle se coupa un instant, puis je repris contenance et m’avançai. J’étais radieuse dans ma robe élégante, un masque parfait pour dissimuler la noirceur qui rongeait mon âme.
Je pris la parole.
— Bonjour à tous et merci d’être venus me soutenir en cette journée particulière pour moi. Je tiens à remercier mes collègues et collaborateurs qui m’ont énormément soutenue dans mes projets. Ce prix leur est destiné. Je vous promets que ce n’est que le début d’une grande réussite.
Les applaudissements redoublèrent. Je souriais, mais en mon for intérieur, un autre spectacle se jouait.
Après une longue journée, suivie d’un cocktail de célébration, je rentrai enfin dans mon appartement, exténuée. Je laissai tomber mon sac et me jetai sur mon canapé, le regard perdu vers le plafond. Un détail attira mon attention : une fresque sculptée représentant un aigle majestueux, ses serres plantées dans un serpent, le dominant de toute sa puissance. Ironique… Avant d’être un prédateur, l’aigle était la proie.
Le temps tourne, les rôles changent.
Je me relevai et décidai de prendre une douche. Avant d’entrer dans la salle de bain, je commandai un repas. J’avais renoncé à engager du personnel. Mieux valait être seule, maîtresse de mon propre espace.
En préparant mon bain, j’ôtai délicatement mon maquillage, effaçant le masque de la Muriel publique pour retrouver celle que j’étais vraiment. À cet instant précis, un souvenir refit surface, brutal, oppressant.
Flashback :
— Murielle, où es-tu ?
— Je suis là… Je me prépare…
— Dépêche-toi, les clients attendent.
À ce moment-là, je ne savais même plus quel âge j’avais. Je n’étais qu’une enfant, vendue comme une vulgaire marchandise. Une esclave sexuelle offerte au premier venu.
Ce jour-là, on m’amena à un client… Un homme tellement hideux que mon estomac se retourna à sa vue. Dès que mon regard croisa le sien, la peur m’étreignit, me paralysa. Un cri s’échappa de mes lèvres, instinctif, irrépressible.
La réponse fut immédiate. Une gifle d’une violence inouïe me projeta au sol. Le monde se mit à tourner autour de moi, et tout devint noir.
Quand je repris conscience, la douleur m’arracha un hurlement. Il était sur moi, m’arrachant mon innocence, m’enfonçant dans un abîme de souffrance. Je voulais mourir, disparaître… Mais il n’en avait pas fini avec moi.
Une autre gifle.
— Reste éveillée, chienne.
Je pleurais, suppliais, mais personne ne vint. Personne n’entendait. Ou plutôt, personne ne voulait entendre. Il continua, encore et encore, jusqu’à ce que mon corps abandonne la lutte.
Et quand ce fut fini, quand je crus pouvoir enfin sombrer dans l’oubli, une silhouette apparut dans l’ombre.
— Regarde-toi… Incapable de satisfaire un client et tu oses penser que tu mérites de vivre ?
Charles.
Il s’approcha, me toisa avec un mépris glacial, puis brandit un couteau. Il le posa sur mon petit doigt.
— Apprends à obéir, Murielle.
J’hurlai.
Fin du flashback :
Le bruit de l’eau me ramena au présent. Je me glissai dans la baignoire, laissant la chaleur envelopper mon corps meurtri par les souvenirs.
Charles.
Son nom résonnait dans mon esprit comme une malédiction. C’était lui qui m’avait enfermée dans cet enfer. Lui qui avait vendu mon corps au plus offrant. Lui qui continuait à briser des vies, à souiller des âmes innocentes.
Des centaines de filles étaient encore entre ses griffes, réduites à n’être que des jouets pour des hommes assoiffés de pouvoir et de perversion.
Elles n’attendaient qu’une seule chose.
Vivre.
Juste une nuit.
Juste un instant.
Pouvoir respirer sans craindre le monstre tapi dans l’ombre.
Ma vengeance ne serait pas une simple affaire personnelle. Elle serait la délivrance de toutes celles qui, comme moi, avaient souffert en silence.
La sonnerie de la porte retentit, m’arrachant à mes pensées. Je me levai, m’enveloppai dans mon peignoir et allai récupérer ma commande.
Après avoir payé le livreur, je m’installai sur mon canapé avec une part de pizza et allumai mon ordinateur. Ce n’était pas juste un repas. C’était le début de l’exécution de mon plan.
Il était temps d’éliminer Charles.
J’avais traqué cet homme pendant deux ans, remontant patiemment les fils de son empire criminel. Officiellement, il n’existait aucune preuve contre lui. Il était intouchable, un fantôme dans le monde du crime.
Mais moi, je n’avais pas besoin de preuves. Je voulais seulement voir son sang couler.
Peut-être même… le faire souffrir un peu avant qu’il ne rende son dernier souffle.
Mon téléphone vibra. Le nom affiché à l’écran me fit sourire.
Irène.
— Bonsoir Irène, comment vas-tu ?
— Très bien, et toi ?
— Épuisée, mais tout va bien.
— Repose-toi, Muriel. Avec ton projet qui commence bientôt, ce n’est pas le moment de tomber malade.
— Je sais… Et toi, tu es prête ?
Un silence, puis une réponse déterminée :
— Évidemment. C’est demain que tout commence, non ?
Je souris.
— Oui… Tiens-toi prête. Ça va secouer.