La mission de l'enfer
Je fixais l'e-mail avec insistance. Je relisais ma mission pour la troisième fois alors qu'une migraine carabinée menaçait de m'exploser le crâne.
Savannah Carter pour un dossier de fond sur l'équipe de hockey adorée de la ville, les Denver Storm. Interviews des joueurs, accès aux coulisses et analyse de l'importance culturelle de ce sport.
Je détestais le sport.
Ce n'était pas une haine dramatique ou une vengeance personnelle. C'était plutôt le désintérêt total de quelqu'un qui n'avait jamais compris l'intérêt de courir après un palet sur une plaque de glace. Je ne voyais pas l'intérêt d'apprendre par cœur des statistiques interminables sur des joueurs que je ne connaissais pas. J'étais écrivaine, merde, pas journaliste sportive ! Pourtant, j'avais hérité d'un sujet qui allait me hanter pendant trois mois : une immersion dans les coulisses du hockey professionnel vue par une néophyte.
Le hockey. De toutes les disciplines possibles.
Mon rédacteur en chef m'avait vendu ça comme un angle nouveau. Selon lui, ça changeait des analyses sportives habituelles. « Les lecteurs vont adorer, Sav », m'avait-il dit en me tapant dans le dos. Il agissait comme s'il ne venait pas de me condamner au purgatoire des sportifs. « Tu seras intégrée à l'équipe. Tu parleras aux joueurs pour vraiment ressentir le jeu. Vois ça comme une aventure. »
Une aventure. C'est ça. C'était plutôt une mort lente et douloureuse à coups de crosses.
Je poussai un soupir en m'affalant sur ma chaise de bureau. Je me frottai les tempes, frustrée. Je ne connaissais rien au hockey, à part qu'il y avait de la glace, des bâtons et un nombre inquiétant de dents manquantes. Pourtant, je devais écrire un article complet sur l'équipe qui faisait vibrer toute la ville.
Pas de pression, hein ?
Après une heure de recherches inutiles, je fermai mon ordinateur plus fort que nécessaire. J'avais passé mon temps à essayer de comprendre ce qu'était un « hors-jeu » et à regarder des vidéos de bagarres brutales sur la glace.
J'avais besoin d'un verre.
Quand je quittai le bureau, j'étais à bout de nerfs. J'avais deux semaines pour mener les premières interviews avant de rejoindre officiellement l'équipe. J'avais deux semaines pour trouver comment faire semblant de m'y connaître en hockey.
Je me laissais rarement aller. Ma vie était un équilibre fragile entre dates limites, nuits d'écriture et doses massives de caféine. Mais ce soir, je voulais oublier le hockey et ma mission. Je voulais juste sentir la brûlure agréable du whisky dans ma gorge.
Le bar où j'atterris n'était pas mon genre d'endroit habituel. La lumière était tamisée et la musique vibrait de basses puissantes. L'endroit était bondé de gens qui faisaient déjà la fête. L'air sentait la bière renversée, le parfum bon marché et la fumée. Je m'installai sur un tabouret en posant mes coudes sur le comptoir en bois usé. Je commandai un whisky pur ; quitte à faire des choix discutables, autant y aller franchement.
J'en étais à la moitié de mon deuxième verre quand je le remarquai. La chaleur de l'alcool commençait à se diffuser doucement dans mes veines.
Il était grand, avec des épaules larges. C'était le genre d'homme qui aurait pu faire la couverture d'un magazine de sport de luxe ou d'un calendrier de pompiers. Ses cheveux sombres étaient un peu trop décoiffés, comme s'il y avait passé la main souvent. Sa mâchoire était très dessinée, avec une barbe de quelques jours. Quand il me lança un sourire en coin depuis l'autre bout du bar, je sentis un nœud se former dans mon ventre.
C'était peut-être le whisky ou le stress de ma mission. C'était peut-être sa façon de se tenir, pleine d'assurance et de masculinité naturelle, avec juste ce qu'il faut d'arrogance. Quoi qu'il en soit, quand il s'installa sur le siège à côté du mien et demanda : « Sale soirée ? », je répondis honnêtement.
« Vous n'avez pas idée. »
Je tournai la tête pour croiser son regard bleu perçant. Cet homme ressemblait à l'incarnation du trouble et de la tentation. Son sourire promettait de mauvaises décisions et le genre de distraction dont j'avais désespérément besoin.
Il m'offrit un autre verre. Nous avons discuté, même si je me souvenais à peine du sujet. On a parlé de voyages, des hivers à Montréal et du fait que j'étais nouvelle en ville. Sa voix était grave et suave. Ses paroles me charmaient. C'était facile et naturel, une conversation pleine de taquineries et de flirt. Pour la première fois de la journée, je ne me sentais pas étouffée par mon travail.
Puis, ses doigts effleurèrent mon poignet. C'était léger mais volontaire, comme une question silencieuse. Ma peau brûla à son contact et un frisson électrique me parcourut le bras. Je répondis sans réfléchir en me penchant légèrement vers lui. C'était à peine visible, mais suffisant pour qu'il le remarque.
Son sourire s'élargit. Sa voix devint plus basse, une véritable invitation au péché. « Peut-être que pour une fois, tu devrais arrêter de réfléchir. »
Le sous-entendu dans sa voix me fit frissonner. Je devrais dire non. Je ne faisais jamais ça : draguer un inconnu dans un bar et faire des choix impulsifs. Mais ce soir, avec l'alcool et le stress de ma mission, je voulais ressentir autre chose que de l'angoisse.
Alors, quand il se rapprocha et murmura contre mon oreille : « Qu'est-ce que tu en dis, ma jolie ? », je n'hésitai pas une seconde.